Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu Papier/Pellicule
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

NANA - LE MANGA

Manga disponible depuis Novembre 2002 aux éditions Delcourt/Akata

Exit les sempiternelles compétitions de sportifs aux yeux enflammés et aux forces surhumaines, revêtus de tee-shirts et petits shorts moulants fleurant bon la sueur. Après avoir usé leur crayon et leur imagination à mettre en scène tous les domaines sportifs : du football en passant par le ping pong, de la danse aux arts martiaux, les mangaka ont su trouver un second souffle d'inspiration en peignant un univers musical contemporain. Certes on avait pu trouver des manga narrant l'ascension de mignonnes petites idoles au sein de l'impitoyable industrie du disque mais Ai Yazawa réinvente le genre de l'anime musical : dites adieu à Lucille amour et rock'n'roll : aux afros multicolores aux chemises ouvertes et chaînes en or qui brillent, avec Nana, on entre dans un univers neo-punk pur et dur où résonnent avec force les crépitements nerveux des guitares électriques, les froissements sensuels du cuir et les palpitations de la batterie: it's a kind of magic...

L'attraction des contraires : portrait de deux destins croisés

Rien ne les destinait à se rencontrer. L'une étudiante en arts, tête brûlée, mutine et enfantine, ayant grandi sous le regard protecteur de ses parents et de ses soeurs, l'autre chanteuse dans des groupes neo-punks, fière et renfermée, orpheline, drapée d'un manteau de solitude. La première, capricieuse et paumée amoureuse de l'amour, en quête constante de protection et d'attention; la seconde mature et obstinée poursuivant avec une implacable volonté un rêve de renommée musicale, passionnément fidèle à l'homme de sa vie.

Et pourtant elles portent toutes les deux le même prénom. Et pourtant elles ont toutes les deux 17 ans. Et pourtant Nana Komatsu et Nana Ôsaki se retrouvent côte à côte dans le même train à destination de Tokyo où leurs destins vont se jouer. A l'intérieur de cette immense capitale, le sort va à nouveau les réunir puisque convoitant le même appartement elles vont décider de devenir collocataires, ainsi vont elles commencer à s'apprécier et tisser des liens d'amitié inébranlables.

Ai Yazawa se plaît à jouer de cette dichotomie, opposant les deux personnages par leurs caractères et leurs passions, elle choisit de les représenter avec des looks vestimentaires complètement différents. Nana Komatsu infantilisée en quête constante de protection (d'ailleurs surnommée affectueusement Hachiko (1)) est habillée de manière assez classique voire rétro avec une multitude de petits détails coquets: des mignonnes petites barrettes, des bracelets et des froufrous. Quant à Nana Ôsaki, elle arbore fièrement des vêtements à tendance punk: jeans déchirés, vestes en cuirs, gros godillots, maquillage très marqué: un seul mot d'ordre le noir.

Avec ces deux portraits croisés, la mangaka nous transporte avec talent dans un univers original où sous les projecteurs et les fumées vont se décliner les passions exacerbées dans un univers rock atypique.

Born to be wild

Si en ouvrant Nana vous pensiez pouvoir vous pâmer d'extase en vous repaissant d'amourettes de jeunes filles en fleur où le premier baiser constitue le but ultime et extatique, vous avez fait fausse route. Certes les premières pages nous dévoilent une Hachiko quelque peu exaspérante, fleur bleue et indécise, mais Nana Ôsaki va déplacer l'intrigue et nous faire entrer dans un monde plus adulte et plus passionné, sans fausse pudeur prépubère où les émois de vierges effarouchées n'ont plus droit de cité.

Un shôjo ou un jôsei (2)?

Les enjeux du shôjo ont évolué vers des strates plus "adultes". On quitte bel et bien l'univers scolaire pour entrer dans la sphère de la vie active: plus d'autorité pesante omniprésente et surtout plus de repères. Si Nana Ôsaki, orpheline et jadis solitaire, sait depuis bien longtemps comment survivre dans cette jungle sociale, Hachiko, débarassée de tout carcan protecteur est complètement perdue. Dans le premier tome, le seul avenir envisageable pour elle est de finir sa vie avec Shôji et finalement passer d'une autorité à une autre avec une légereté confiante lui permettant d'éviter une transition douloureuse avec l'âge adulte. Son destin semble tout tracé, elle y croit de toutes ses forces en se rendant à Tokyo rejoindre son petit-ami mais Ai Yazawa a changé la donne. Hachi rencontre Nana Ôsaki, son contraire féminin, Shôji rompt brutalement avec elle, annihilant le dernier repère de l'héroïne. Dès lors le scénario s'envole, s'emballe et ne lasse plus de nous captiver: comment Nana va-t-elle réagir, comment va-t-elle se prendre en main et entrer de plein pied dans la société adulte?

A travers ces portraits en parallèle, il est vrai qu'Ai Yazawa donne plus la parole à Hachiko, en effet, c'est celle-ci qui va parcourir un trajet initiatique tout le long du manga. Quant à la chanteuse de Blast (abréviation de la marque de cigarettes Black Stones), elle sait être indépendante et pourtant elle va apprendre bien des choses de sa collocataire: apprendre qu'elle n'a pas à porter seule le fardeau de ses peines, apprendre que la trahison n'est pas une vertue intrinsèque à l'homme, apprendre à faire confiance à autrui et à profiter de la vie. Hachiko, au contact de Nana Ôsaki, s'initie à l'indépendance, chemin de croix baigné de larmes par lequel est déjà passée sa plus grande amie, afin de retrouver de vraies valeurs lumineuses, des repères indéfectibles: l'amour mais surtout l'amitié.

Cette visée est également facilitée par l'importance accordée au langage dans Nana. En effet, ce qui frappe le plus c'est cette propension à la narration. Narration à deux voix qui permet à la mangaka d'étoffer son scénario d'abondantes focalisations internes et de nombreux dialogues. Le manga nous plonge dans l'intimité des personnages et les mots nous permettent de nous immiscer dans l'affect et la sensibilité des héroïnes. Derrière le maquillage, la course à l'homme, derrière les masques archétypaux de la rebelle, ou celui de la gentille fille se cachent deux mêmes personnes fragiles, inquiètes de leur avenir, frêles et fortes, sensibles et têtues, des femmes tout simplement. Ainsi, le scénario adapté à des jeunes filles de 17 ans pourrait aussi bien être au coeur d'une intrigue de femmes. Nana navigue entre le shôjo et le jôsei et pourtant la créativité et le coup de crayon d'Ai Yazawa nous fait irrémédiablement pencher pour un jôsei.

Un dessin atypique

Campant un univers musical rebelle, la mangaka en a profité pour débrider son scénario: la passion passe également par le corps. La sensualité, les baisers, la lassivité des nus, l'étreinte mordante de deux amants, l'auteur décide de montrer tout cela évitant de tomber dans l'écueil hypocritement pudique de l'amour platonique shôjo. Les couples s'aiment physiquement, se déchirent, se pardonnent et en deviennent bien plus réalistes.

Cette liberté prise dans le traitement des passions est également revendiquée par un coup de crayon innovateur, qui pourrait pourtant, au premier coup d'oeil, paraître rébarbatif. En tournant les pages, le lecteur découvre des corps osseux et anguleux aux jambes rectilignes avec des yeux trop grands mangeant des faciès atypiques. L'esthétique d'Ai Yazawa déroute, cependant le lecteur s'y habitue très vite avec d'autant plus de plaisir que la créativité de la mangaka jaillit ostensiblement de toutes ses planches. Ayant fréquenté l'Institut de mode d'Osaka, elle parvient par des petits détails à rendre ses personnages charismatiques au possible.

Ces petits plus qui ne paraissent rien mais qui attirent l'oeil, parviennent à définir la personnalité des héros et à les rendre uniques. Le groupe neo-punk Blast, ne semble porter que du Vivienne Westwood (marque vestimentaire anglaise devenue le porte-drapeau de la tendance punk et revêtue par des icônes rebelles telles qu'Iggy Pop ou encore Sid Vicious, le bassiste des Sex Pistols), ainsi Shin-ichi Okazaki, le bassiste arbore un bijou dessiné par Queen Viv (surnom donné par ses fans): le collier briquet constitué d'un globe surmontée d'une croix, très joli par ailleurs. La mangaka va même jusqu'à attribuer à Ren des spécificités de Sid Vicious: il porte ainsi sur son torse imberbe, un cadenas qui est la réplique exacte de celle de Sid.

Le look vestimentaire est très important pour cette amatrice de mode fan de rock, mais en tant que mangaka elle sait travailler avec génie l'expressivité des regards, des gestes et du langage corporel. Les gros plans sont parfaitement bien rendus, du pathétique au comique en passant par le SD, Ai Yazawa nous transporte des rires au larmes d'un seul coup de crayon.

Une édition innovante

Une fois n'est pas coutume, l'édition est tellement soignée qu'on ne peut pas passer ses mérites sous silence. Delcourt/Akata peaufine la présentation de cette oeuvre en lui octroyant des petits plus qui ne sont sans doute pas étrangers au succès que rencontre le manga en France. L'histoire publiée dans le sens japonais bénéficie d'annexes pour le moins originales intitulées "clefs de compréhension". Le lecteur découvre à sa grande surprise un glossaire récapitulatif des termes employés dans leur sens original tout au long du manga. Ainsi plutôt que de tenter de coller un terme en francais, synonymique ou carrément inadéquat, le parti-pris de l'éditeur est d'être le plus fidèle possible à l'oeuvre originale en retranscrivant les termes japonais qui ne trouvent leur étendue sémantique que dans l'univers nippon. De plus, Delcourt/Akata reproduit des annexes japonaises comme avec "la pièce de Junko". Ces petites planches suplémentaires à la fin du mange permettent à la mangaka d'instaurer un dialogue avec ses lecteurs. Par l'intermédiaire de Junko l'amie d'enfance d'Hachiko sont présentées des lettres de fans et des fanarts. Ai Yazawa ne manque pas de répondre à ses aficionados en insérant ses réponses dans la bouche de ses personnages.

Mais Delcourt/Akata fait du zèle en insérant dans le premier tome des tableaux de prononciation japonaise, allant jusqu'à se justifier dans leur choix de retranscription des noms de personnages. On en demandait pas tant! Et enfin, pour la première fois dans l'histoire de l'édition manga en France, Delcourt s'offre le luxe de sortir un hors-série: le volume 7-8 composé de photos couleurs, d'interviews, de glossaires détaillés etc. Un volume de pur merchandising, à l'instar du modèle japonais qui avait eu l'idée de génie de publier au même format que le manga, un hors série divertissant et informatif qui n'a pas manqué de mettre les fans aux abois. Ainsi grâce à ces insertions innovantes Delcourt fidélise astucieusement son public en l'invitant à entrer encore plus profondément dans l'univers original et singulier de Nana.

Avec ce portrait croisé, Ai Yazawa réunit plusieurs de ses passions: la musique, le dessin et le look made in Shibuya. Cette passion ressort à chaque page du manga et le lecteur est enivré, captivé par cet univers antithétique: entre conformité et rebellion, amour et passion, rires et larmes. Et étrangement c'est au sein d'un groupe neo-punk, où est habituellement prôné le "No Future", que les héroïnes vont se découvrir des forces insoupçonnées, prendre en main leur destinée et, armées de leur seule volonté, conquérir ce bonheur qui semble si lointain. Ainsi derrière ces looks gothiques, derrière les piercings et le maquillage au kôhl, Ai Yazawa nous dévoile des êtres humains blessés, en quête d'amour et d'amitié, nous renvoyant avec génie des reflets de nous-mêmes. La magie s'opère, on s'identifie aux personnages, on pleure, on rit avec eux, on espère que ça ne s'arrêtera jamais : the show must go on...

Sara lawi

Notes :

(1) Chûken Hachiko, signifie Hachiko le chien fidèle. Ce chien est devenu célèbre dans tout le Japon pour sa fidélité légendaire: un genre de Lassie oriental. Habitué à venir attendre son maître à la gare de Shibuya, quand celui-ci disparut, il serait retourné régulièrement après sa mort, pour l'attendre, créant ainsi un mythe de vertu dans tout l'archipel. On peut d'ailleurs trouver une statue d'Hachiko à la gare de Shibuya, devenu un lieu de rendez-vous, une référence que tout le monde connaît. Hachi signifie aussi 8 en japonais et constitue un petit jeu de mot de l'auteur puisque nana signifie 7.
(2) Le terme jôsei s'applique aux manga visant un public ADULTE féminin.

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême