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PONYO SUR LA FALAISE

En salle le 8 avril 2009

Ceux, nombreux, que
Le Château ambulant avait déçus il y a trois ans attendaient avec inquiétude le retour de son réalisateur Miyazaki Hayao, 68 ans, gourou de l’animisme cinématographique en possible perte de vitesse. Après tout, comment continuer à exploiter avec la même énergie, pendant plus de trente ans, un filon à base de gamines aventureuses, d’animaux qui parlent, de forêts qui bruissent et de ballades enchantées dans le ciel ? Précisément en préservant son "âme", semble le rappeler Miyazaki. En restant fidèle à sa source, et infaillible dans sa foi. Oui, Ponyo est une histoire d’amour entre un petit garçon et une fille-poisson. Et une décennie après le film qui devait signer en beauté sa mise en retraite (Princesse Mononoké), le maestro signe un véritable joyau de poésie enfantine qui assoie une fois de plus son hégémonie sur le genre.


Ponyo est un poisson rouge pas exactement comme les autres. Son père est un ancien homme qui s’est affranchi de son humanité pour rejoindre le monde sous-marin, et sa mère une déesse de l’eau : ça en fait forcément une enfant à problème. Pour preuve, à cinq ans, elle décide de passer outre l’autorité de son paternel et fugue à la découverte de nouveaux horizons. La côte n’étant pas loin, le hasard veut qu’elle rencontre un garçon de son âge, Sôsuke. Entre eux, c’est le coup de foudre immédiat, au point d’amorcer la mutation de Ponyo en petite fille… seulement voilà, la chose n’arrivant pas tous les jours, l’idylle contre-nature occasionne quelques petits dégâts. Mais peu leur importe : à cinq ans, on sait ignorer "tout le reste".

Oui-oui, un petit garçon et une fille-poisson. Et le pouvoir de l’animation réduit la question biologique à l’anecdotique. "Po-nyo"… ça ne veut rien dire, c’est proche de l’onomatopée, dicté on le devine par le culte de la kawaiiness (1), persistant dans l’archipel. Et plutôt universellement efficace, dans le cas présent. Et pas étonnant pour un sou, lorsque de nom d’animal, il devient un nom féminin, sans que cela ne gêne grand monde. Mû par la logique miyazakienne, l’amalgame homme/nature et fille/poisson se consomme dans la béatitude, et l’anthropomorphisation est irrésistible : après Ponyo, vous ne regarderez plus jamais votre poisson rouge de la même façon.


Ponyo, ou l’anti-Disney

Un parallèle un peu risqué suffira cependant à illustrer une des principales raisons pour lesquelles Ponyo est une telle réussite. Sa séquence prégénérique, longue de cinq minutes, est un enchantement muet qui renvoie un peu aux premières minutes de… Wall-E, des studios Pixar, pareillement muettes, et dont le charme se construisait aussi sur l'émerveillement du mimé. Ce qui se joue à ce moment-là n’est rien de moins qu’une véritable bataille, âpre et sauvage, pour la kawaii-tude, dont Miyazaki sort vainqueur par K.O. pour une raison et une seule : la simplicité de sa mécanique.

Tout mignon que fût le robot "short circuitesque" (2) de Pixar, et tout sophistiqué que fût le spectacle dans son comique visuel comme dans sa réappropriation des codes du cinéma muet, Wall-E n’en demeurait pas moins miné par cette tendance à un spectacle plus "adulte" qui constitue le principal problème des productions Disney depuis les années 90. Parce que faire un film pour enfants qui touche au passage le cœur des adultes (ex. : Mon Voisin Totoro), et non un divertissement d’adultes déguisé en film pour enfants, est une entreprise des moins aisées. La bérézina du studio jadis enchanteur s’illustra spectaculairement lorsqu’en panne de conteurs, il prit le virage du "plus enchanteur du tout, mais super cool", avec des titres comme Kuzco, l’Empereur mégalo, salmigondis de nonchalante-attitude avariée destiné à gagner le cœur des adolescents "à qui on ne la fait plus". La magie, c’est has-been, dit alors Hollywood, pour apprécier nos films, il faut être branché, piger les références, saisir les sous-entendus. Pas que ça soit toujours désagréable, ni même rasoir ; simplement pourquoi ne plus faire que ça ? Cette posture persiste depuis lors, coupant du plus jeune public la plupart des productions 3D du studio (via Pixar), à l’exception peut-être d’une poignée de miraculés comme 1001 pattes



Punir Wall-E pour la paresse des siens serait injuste : à l’inverse d’un Monde de Némo ou de l’actuel Monstres contre Aliens, l’odyssée du robot amoureux était suffisamment dépourvue de ce cynisme parfois fatigant qui régit l’humour de la plupart des autres titres récents du studio. Mais l’absence de ce charme infantile qui donne aux films de Miyazaki à la fois toute leur légère saveur et leur potentiel dramatique, a moult formes d’expression. Dans Wall-E, l’expression était davantage formelle, illuminée par la performance technique de graphistes méritants. Wall-E était surtout mignon lorsqu’il mimait le cocker, ce par quoi il devait passer pour faire glousser les spectatrices, et qui semblait un brin fastidieux au reste du monde. Inversement, Ponyo est mignonne parce qu’elle est simplement Ponyo, et ce pour bien moins de sous, parce que oui : c’est du 100% fait main… on y reviendra. Il n’est pas question ici de faire le procès des spectacles ultra-friqués de l’ère numérique ; simplement de surligner le pouvoir de la simplicité précitée, et de rappeler certaines réalités élémentaires. Comme celle qu’un grand film d’animation ne sera pas un grand film d’animation parce qu’il est le plus réussi techniquement, ou parce que ses décors de fond sont animés (voir par exemple Perfect Blue de Satoshi Kon pour s'en dissuader).

Avec Ponyo, Miyazaki a ressuscité le meilleur de Disney, tandis qu’au même moment, Disney fait… autre chose. De mauvais ? Pas forcément. Simplement, de moins personnel. Mais est-ce bien étonnant lorsqu’on compare la structure des deux compagnies ? Depuis Le Voyage de Chihiro, certains qualifient le maestro de "Walt Disney japonais". Il n’y a plus qu’à souhaiter au studio Ghibli de ne pas connaitre le même sort une fois que son créateur se sera éteint…


Le génie à la source

Ponyo est donc à plusieurs titres un retour aux sources pour Miyazaki : au-delà de la simplicité de l’histoire (l’entêtement magnifique de la jeunesse vouée à s’émanciper), c’est tout aussi essentiellement dans la forme que le cinéaste renoue avec la bonne vieille méthode artisanale qui régnait à l’époque où il fit connaitre son œuvre. Retour donc à l’avant-Mononoké, au tout-manuel (3). Le résultat est – donc – exceptionnel, d’abord parce que la spontanéité du rendu participe amplement à cette chaleur émanant des choses vivantes (on pense au fonds de l’océan, grouillant de vie) ; ensuite parce qu’exceptionnellement rare, comme nous l’avons indiqué plus haut.

Cette touche, ou plutôt cet harmonieux éclaboussement artisanal, confère au moindre morceau d’image en mouvement un charme que l’on croyait disparu, et accompagne à merveille des choix chromatiques de toute beauté, qui trouvent leur point d'orgue lors de scènes ou de segments-chocs comme celui, éblouissant, de la tempête au crépuscule, dont les océans déchaînés tutoient le plus bel expressionnisme. L’expressionnisme ne va pas sans le muet, et le merveilleux du prologue n’en est donc que plus naturel ; mais il ne va pas non plus sans accompagnement musical. Et la symbiose fût : Hisaishi Joe, l’alter-ego mélomane de Miyazaki, semble avoir lui aussi fait trempette dans ce bain de jouvence général. Entre envolées wagnériennes et volées bucoliques, le compositeur fait don au conte intime du maitre d’une bande originale éblouissante, qui dans sa valse avec les couleurs, d’une délicatesse infinie, appelle à la plus pure émotion, et constitue peut-être son plus beau travail depuis Hana-bi de Kitano (soit onze ans).



Le retour est à la source. Lorsque la fille-poisson se pose sur une méduse géante pour monter à la surface, on ne peut s'empêcher de penser à la merveilleuse scène du Hérisson dans le brouillard du soviétique Yuri Norshteyn (1977), lorsque son héros descend un cours d'eau sur le dos d'un poisson serviable. Au jeu des échos, on peut avancer sans hésitation que la narration de Ponyo égale dans la simplicité celle de Mon Voisin Totoro, seul autre film du cinéaste à avoir des protagonistes aussi jeunes – bien évidemment pas un hasard. La fille-poisson, entre sa phase poisson et sa phase fille, fait à quelques reprises des grimaces dentées dignes de la grosse bête à poils ras, il n’y a pas de chat-bus mais il y a des petites sœurs-poissons bien pratiques. Miyazaki s’autorise même l’autocitation explicite, lorsque la star des 90’s Yamaguchi Tomoko (Long Vacation (4)), qui prête au personnage de la mère sa voix lumineuse et énergique, chante un morceau furtif du thème de Totoro...


Ecolonyo ?

Forcément, cette histoire de source, ces références aux grands titres du réalisateur de Nausicaä de la Vallée du vent, parangon animé du film "vert", laissent légèrement craintif quant aux kilotonnes de morale champêtre potentiellement incrustés un peu partout. Bien sûr, la mer y est une chose vivante (c'est-à-dire littéralement, hein, avec des yeux, tout ça) et Ponyo fait à son égard ce que les grands titres de la carrière de Miyazaki ont fait à l'égard de la terre. Mais rien de plus, ni rien de moins, à l’exception peut-être de cette séquence où un bateau récupère dans son filet truites et ordures jetées par les infâmes humains. Parce que le film se concentre sur son histoire d’amour, la simplicité imposée empêche l’auteur de s’encombrer de son éternel (et certes increvable) message écologiste.

Simplicité ne signifie pas inoffensivité. Exit l’apologétique élémentaire de son œuvre-phare, le pendant offensif et quintessencié de Princesse Mononoké, la bacchanale culturo-traditionnelle du Voyage de Chihiro, l’autoportrait un peu bouffon de Porco Rosso : de la même façon que Totoro touchait à l’essentiel sans sortir de son jardin (devenant de fait le film-culte le plus populaire de son auteur), Ponyo accumule les démonstrations de netteté. Le dépouillement du fond, qui va de pair avec l’humilité de la posture face aux éléments, ouvre la voie à son idylle seule (ou presque). Certains téméraires verront dans son couple garçon/fille-poisson et sa célébration de la vie en communauté (dans toutes ses strates, des garnements au troisième âge) un de ces "plaidoyers pour la tolérance" très en vogue au cinéma. Pourquoi pas, mais surtout pourquoi, sachant que l’on peut déceler un "plaidoyer pour la tolérance" dans la majorité des films pour peu qu’ils content de belles histoires ?



Cette simplicité n’induit donc aucun manichéisme non plus (de toute évidence absent du cinéma du réalisateur, à l’exception de l’hollywoodien Château dans le ciel) : fidèle à la tradition miyazakienne que respectent ses meilleurs films, Ponyo ne possède pas de véritable méchant (même le père de Ponyo n’en est pas un). Parce que Ponyo, c’est avant tout l’amour, sur un fond d’animisme discret – à l’exception peut-être de la nique à la Théorie de l’évolution que Miyazaki fait à travers les transformations de Ponyo (poisson – oiseau – humain). Parce que Ponyo, c’est surtout Miyazaki : n’attendez donc pas que Sôsuke ait un frère caché qui deale de la drogue, que la fille-poisson se fasse kidnapper par les services sociaux, ou que le père marin se mange une lame de fond. Certains fuiront comme la peste cette débauche de bons sentiments, et ils auront raison de ne pas vouloir perdre leur temps, puisque cette débauche est l’idée même du film. Cette simplicité n’est pas sans revers, le milieu du film flottant légèrement (au sens propre comme au sens figuré) lors de l’odyssée en barque des deux amoureux. Mais c’est bien peu face aux cent minutes allouées à une telle histoire, et à un final dont l’émerveillement n’a d’égal que la simplicité d’exécution.

On parle plus haut de l’amalgame humanité/nature que Miyazaki veut instiller chez le spectateur, de la façon la moins implicite qu’on lui connaisse : en tombant amoureux de Ponyo, sorte de petite sirène têtue, Sôsuke tombe un peu amoureux d’un poisson rouge. C’est son lien à l’océan qui s’exprime et évolue à travers cette idylle, de façon à faire évoluer la perception du spectateur même. Les termes employés sont simples dès lors que l’écologisme reste en retrait, à l’instar de Totoro, l’amour des deux enfants parle à sa place, et le spectateur est libre d’en tirer ses propres conclusions.


Heureux qui comme Ponyo

La fille-poisson est donc très forte. Au sortir du visionnage de Ponyo, on conclut sans mal qu’il s’agit d’un des tout meilleurs Miyazaki, talonnant peut-être de près les incontournables Nausicaä de la Vallée du Vent, Mon Voisin Totoro et Princesse Mononoké, sans oublier le trop souvent négligé Kiki la petite sorcière, mais cela relève déjà davantage de l’appréciation de l’auteur de ces lignes. Et l’extraordinaire tient – décidément – au fait qu’il ne donne à aucun moment le sentiment de se donner du mal, et que sa force semble glisser sans effort le long de sa candide volonté, remonter à la source, la fameuse source ! La force naturelle du film de Miyazaki est peut-être d’émouvoir pratiquement à chaque fois qu’il fait rire, de croquer des bouilles aussi craquantes que, l’instant d’après, touchantes (mention au Sôsuke, juste derrière la fille-poisson, partie pour avoir autant de succès en porte-clefs que Totoro…). Par exemple, lorsque Ponyo se coince dans un bocal de verre vide et part à la dérive, impuissante, l’émotion est partagée, vacillante, comme devant le Kid de Chaplin, toutes proportions gardées – on ne pouvait à ce titre trouver meilleure dernière séquence, en regard de la belle légèreté de l’ensemble.

Il est question plus haut de Yamaguchi Tomoko au doublage de la mère, Lisa. En bonne production Ghibli qui se respecte, Ponyo fait l’objet d’un doublage de grande qualité – on n’ose moins que jamais imaginer la VF. Un de ces nombreux petits détails, pour la plupart cités ci-dessus, qui confère au film son charme confondant, réside dans le fait que Miyazaki a confié ses deux rôles principaux, Ponyo et Sôsuke, à de réels acteurs enfants, tous deux nés en 1999, ce qui, admettons-le, change de la tradition fatigante des actrices majeures employées pour doubler des personnages de jeunes garçons (cf. entre autre Ikari Shinji dans Evangelion). Miyazaki, désinhibé par son free-style émulateur, se livre aussi au parachèvement d’un de ses sujets de prédilection, avec la nature-dieu, les enfants aventureux, les vols d’objet non-homologués, les pirates au grand cœur et les bébêtes, à savoir : combien les femmes, elles sont belles, et majestueuses, et cetera. De la figure, assez tendance ces temps-ci, de la jeune mère multifonctions et hyperactive (limite pathologique), à l’archétype humanoïde de la déesse zen, maternelle et bienveillante, en passant par les mémés peinardes (dont la plus acariâtre n’est autre qu’un portrait de sa propre mère) et bien sûr la gamine-haute-comme-trois-pommes-mais-qui-sait-ce-qu’elle-veut, tout y passe, ou presque, et à quelques dérives près, tout passe, et bien.

Dans ses (nombreux) instants de grâce conquérante, qui lui font tutoyer les plus grands moments de l’animation, Ponyo est un peu une étoile, petite et lointaine, qui saura rappeler les quatre vérités de l’univers à celui qui saura regarder. L’enfant fait l’inverse de ce que ses parents lui dictent, les cadets voient s’ouvrir grand le champ des possibles, l’océan et les cieux assistent miraculeusement attendris à la perpétuelle renaissance de l’humanité, même les poissons s’y mettent ; Papy Hayao, lui, se contente d’être un génie dans son modeste rayon.

Ponyo pourrait donc être une sorte de célébration. De la symbiose des diverses formes de vie sur terre, des profondeurs des océans et de ce qu'elles nous murmurent depuis notre création, de l'animation artisanale à l'ère du primat du tout-numérique... Mais bien plus qu'une célébration, Ponyo est l'image même de la suprématie d'un genre unique, inimitable, et dont la cohérence désormais vieille dame n’a plus grand-chose à prouver. Parce que force est de constater que rares sont les metteurs en scène de cinéma classique à afficher un ratio de réussites aussi épatant que le Vieux.

Alors donc le Vieux se pose. Au crépuscule de sa vie, lui qui n’a pas oublié le langage de l’enfance se tient à ses principes, laisse son imagination inaltérée guider son crayon, ne bouge plus de son fauteuil. Et il a raison.


Alexandre Martinazzo


(1) Kawaiiness : Néologisme né du terme kawaii (mignon) et du suffixe anglais –ness, formant apposé à l’adjectif un substantif. Tous droits réservés.
(2) Certains auront sans doute remarqué la parenté plastique entre Wall-E et numéro 5, le robot du film culte des années 80 Short Circuit, de John Badham (avec Ally Sheedy, ce qui constitue en soi une raison suffisante pour l'apprécier).
(3) Papy Hayao a tenu bon face aux partisan du travail sur ordinateur jusqu'à Princesse Mononoké, qui l'a vu changer d'avis pour dit-il "ajouter un surplus d'élégance au film", et aussi, on l'imagine, respecter certaines deadlines...
(4) Long Vacation : un des plus populaires (et à juste titre) drama nippons des années 90, produit et diffusé par la chaîne Fuji TV. Il est essentiellement (re)connu pour avoir lancé la prolifique carrière de la superstar Kimura Takuya, pour avoir clos en beauté celle de Yamaguchi Tomoko qui après allait mettre un terme à sa carrière d'actrice pour se marier, et pour les talents de dialoguiste de sa scénariste Kitagawa Eriko.

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