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REVIEW EXPRESS #01 - "TIMING", "DOCTEUR DU MING" & "JORNADA"

Parce qu'il faut parfois savoir faire court... mais pas trop, si l'on en croit les encouragements que nous recevons à persévérer dans nos approches un minimum "fouillées" de l'actualité asiatique : le succès de nos "revues de sorties sélectives" dans les rubriques cinéma, musique et littérature, appelées Review Express, nous a poussé à abandonner la formule des Alter OEx (6 mini-critiques de sorties bédé ou animation), propre à la rubrique manga, au profit de cette approche moins... expéditive (3 critiques de taille plus confortable). A l'occasion de ce premier essai, sont chroniqués un titre de chacun des trois pays asiatiques "phares" en terme d'exportation culturelle : l'excellent Timing (dont le troisième et dernier tome sort début novembre) au rayon manhwa sud-coréen, le singulier Docteur Du Ming au rayon manhua chinois, et, l'inévitable manga japonais avec l'érotique Jornada. Bonne lecture.


TIMING, de Kang Full 
[SORTIE MANHWA] [Editions Casterman - collection Hanguk]
 

Quand la BD coréenne rencontre Heroes

Quelque chose se trame dans la cité obscure : des lycéens se suicident sans aucune raison, les cris des enfants apeurés retentissent dans le crépuscule, les chaumières frissonnent à la nuit couchée. Il faut sauver la veuve et l'orphelin, c'est alors qu'apparaît un groupe d'individus d'apparence ordinaire mais dotés de capacités surhumaines qui vont tenter de mettre fin à cette inquiétante et silencieuse menace. Tel pourrait être le pitch de Timing, la dernière oeuvre en date du manhwaga (1) Kang Full. Impression de déjà vu ? Certes. Le résumé évoque ces multiples scénarii de héros masqués façon X-Men ou Heroes, la série américaine à la mode.

Encore des beaux gosses esthétiquement parfaits qui vont se dresser en collants moulants contre de sulfureuses méchantes à la gorge profonde, se dit le lecteur blasé élevé à base de Superman depuis sa plus tendre enfance. Il n'en est heureusement rien, et le style de Kang Full, décliné depuis Appartement, ne laisse de toute évidence rien présager de tel : si le pitch se veut délibérément racoleur à défaut d'être novateur, le coup de crayon du manhwaga risque de rebuter les plus courageux. L'œil averti du fan retrouve avec une nostalgie amusée les faciès géométriques du créateur, mais si L'Idiot (dont l'intrigue jouait sur la charge émotionnelle d'un amour d'enfance) s'accommodait avec bonne grâce d'un style volontairement simpliste, l'univers oppressant du thriller Timing s'accorde très mal avec cette esthétique figée et enfantine.

Les détracteurs de l'œuvre pourraient même dénoncer un laisser-aller éhonté quant à la réalisation des décors et des perspectives. Les arrière-plans sont souvent constitués de taches de couleurs primaires et les proportions des corps comme des objets ne sont que très rarement respectées. Sans compter la grossièreté de l'ombrage qui participe au figement énervant de certaines cases dites d'"action". D'aucuns excuseraient l'auteur en prétextant le rythme effréné des mises en ligne de ses planches sur internet, puisque ce dernier s'est fait connaître en publiant ses œuvres sur son blog. D'autres argueraient que le style naïf de Kang Full sert à la perfection une œuvre à suspens permettant aux expressions d'être délivrées avec plus d'authenticité. Mais à la lecture de Timing, seule subsiste une dérangeante impression de parti-pris simpliste : l'esthétique  semble sacrifiée au profit d'une… génialissime mise en scène ; dès lors, le bâclage graphique, en apparence fièrement assumé, laisse le lecteur se concentrer sur la narration de l'histoire.





Le choix s'étant opéré dès le départ, malgré nous, il ne  reste plus qu'à se laisser bercer par ladite narration très singulière. Et Kang Full surprend en nous servant sa soupe avec un savoir-faire incroyable. A partir de ces divers protagonistes qu'au départ tout oppose (une prof, un lycéen, un inspecteur de police), il tisse une toile narrative haletante. Les personnages se croisent et se frôlent tout en ignorant qu'ils ont un point commun puisqu'ils ont tous le pouvoir de maîtriser le temps : l'arrêter, ou le prédire...  Ils racontent alors chacun à leur manière les événements qui leur arrivent. Le rythme de la narration s'accélère, les retours en arrière et les anticipations rappellent nerveusement une acmé émotionnelle inéluctable, distillant un suspens terriblement efficace ; l'avènement du surnaturel dans le récit ne fait que couronner la narration. Tous ces points de vue qui s'entremêlent, ces variations originales de cases qui peuvent s’étendre sur une moitié de page ou un dixième de planche contribuent à faire de Kang Full le plus "cinématographique" des manhwagas. Ses œuvres peuvent ainsi se lire comme autant de story-boards auxquels s'ajoutent des choix audacieux de narration. Ce n'est certainement pas pour rien que son manhwa Appartement a été adapté au cinéma.


Sara Lawi



DOCTEUR DU MING, de Zhang Jing
[SORTIE MANHUA] [Editions Casterman - collection Hanguk]

Dead love

"Personne n’est pur dans ce monde…" Sauf Du Ming ? Anesthésiste à l’Hôpital du Peuple dans une petite ville de Chine, le jeune praticien a tout d’un ange : svelte et androgyne, c’est surtout la pureté qui émane de sa présence qui trouble ses collègues, à commencer par les femmes, car Du Ming est également beau comme un dieu. Cette aura de tendresse et de réconfort qu’il procure malgré lui à celles qui le côtoient, Du Ming tente de la dissimuler derrière les ténèbres de son regard et le cynisme de ses pensées. Aussi, au détour d’une promenade autour de l’hôpital, à l’une de ses infirmières lui faisant remarquer la beauté d’un parterre de fleurs, il ne peut s’empêcher de préciser que ces dernières poussent dans le sang et les déjections des malades. Il est comme ça Du Ming, d’une grande classe.

Peu lui importe de se retrancher derrière un cynisme protecteur, la femme de sa vie, il l’a déjà trouvée : Zhang Qian, une plantureuse assistante médicale qu’il a connue à la fac de médecine. Elle aussi avait été subjuguée par l’innocence que dégage Du Ming, en contraste total avec la réputation de traînée qui précède dans les couloirs chacun de ses pas. L’amour platonique qu’ils partagent jusqu’à la remise des diplômes est ponctué des confidences de celle-ci : souillée par des porcs, Du Ming est sa seule lumière d’espoir, lui prouvant qu’il existe encore un être pur dans ce monde abject.

Mais cet amour ne restera que platonique, l’idéalisme de sa passion rend la différence insurmontable pour Zhang Qian : lui le saint, elle la catin. Leur affectation dans des hôpitaux séparés matérialise quelque mois plus tard cet amour impossible que les lettres enflammées de Du Ming ne parviennent pas à dépasser.




L’annonce brutale du suicide de Zhang Qian stupéfie Du Ming et fait basculer le récit de Han Jinglong dans les tréfonds de cette relation bancale mais si puissante. Une véritable descente aux enfers où le désenchantement de la jeune femme sublime les exactions du médecin, meurtre et viol, au nom d’une vendetta idéaliste. Le carrelage blanc de l’hôpital et les blouses stérilisées des médecins se maculent, au gré des flash-back, de sang et de sperme, rompant l’asepsie traditionnelle des hôpitaux au profit d’un thriller glauque et sordide.

Sans être haletant, Docteur Du Ming a l’immense mérite de susciter une véritable réflexion sur la nature humaine et ses déviances, car l’irrationnel que suscite l’amour transcende aussi l’inhumain... Au travers de ses dessins inégaux, Zhang Jing illustre avec la volupté d’un Benjamin sans crayons de couleurs [NDLR : frustrant…], la manière dont un jeune médecin abandonne littéralement son âme aux affres du démon rancœur. Scalpels et soutiens-gorge apparaissent alors comme les instruments couturant le sexe et la mort dans ce récit court qui ne délivrera son dernier secret que dans les ultimes phrases de ce one-shot. Un must-have made in China qui n’a rien d’une pâle copie, témoin de "notre part obscure en ce bas monde...".


Thomas Chibrac



JORNADA, d'Onozucca Kahori
[SORTIE MANGA] [Editions Delcourt - collection Jôhin]

Les journées des cinq prédatrices

Et si le plus gros challenge de cette journée qu’est l’existence, au sens du voyage qu’est la "jornada" en espagnol, était d’assumer le plus tôt possible ses fantasmes sexuels ? Il y a celui, classique, de juvénilité, entre peur panique de la vieillesse dans le cas de cette "vingtenaire" obsédée par ses actes manqués d’adolescente, un fantasme qui en deviendrait quasi-pédophile, quand l’écart entre la prédatrice et l’adolescent s’accroît. Il y a le fantasme de l’adultère, que cette "office lady" névrosée refoule consciencieusement sous la fixation du qu’en-dira-t-on ; le fantasme d’inceste, avorté, entre un lycéen et sa cousine amoureuse de lui ; et enfin, le fantasme de soumission, pour cette captive séquestrée et violée à répétition par son serial killer de geôlier, dans ce qui ne serait au fond qu’une variante borderline du syndrome de Stockholm. En aurait-on oublié ?

Après Nico Says, Onozucca Kahori (2) ajoute une nouvelle pierre à son jeune édifice, composé de destinées féminines dont les trajectoires ne se croisent qu’à l’appel impromptu du sexe, comme unique clé pour pouvoir évoluer. Une composition en nouvelles, cinq huis clos au désespoir bavard et à la baise compliquée, pour un one-shot chorale allant un pas en avant, deux pas en arrière… autour d’une figure, celle de "La Femme active" (par opposition à "passive"), ou du moins en quête de son "mode actif" (sujet encore délicat par-delà l’Eurasie). C’est elle, quels que soient son âge, son statut social et ses névroses, qui prend les devants sur l’homme, souvent garçon, fatalement intimidé, à la fois gauche, figure fantasmée d’innocence et de droiture, et adroit, parce qu’il faut quand même qu’il sache lui donner du plaisir. Le dernier segment du recueil va jusqu’à se conclure sur la "libération" à plusieurs couches de la Femme, via une acceptation de l’animalité de la baise, mais aussi l’implication d’un petit puceau dans une partie à trois des plus inattendues. A la fin, le tueur/violeur finit en cabane, et l’ex-captive finit "expérimentée"… c’est provocateur, mais après ?

L’édition est belle, comme souvent chez Delcourt, mais ces emballages de qualité, visant à justifier leur prix assez élevé (une dizaine d’euros), surprennent parfois par la pauvreté graphique du manga qu’ils contiennent ; c’est donc avec réserve que l’on démarre Jornada. En effet, c’est visiblement en rade d’encre noire, qu’Onozzuca affiche assez clairement, dans un coup de crayon des plus communs, son désintérêt pour le style seul : la mangaka se montre parfois oublieuse des proportions élémentaires, ce qui pose des problèmes de distinction homme/femme chez ses personnages, voire carrément brouillonne dans son découpage, à en entamer la lisibilité de son début de 2e chapitre. Au-delà de la forme, la prudence s’impose d’autant plus que la question d’assumer ses fantasmes se frotte aux conventions sociales pour le moins obtuses de la société nipponne, et que, autant le dire tout de suite, Jornada ne propose pas vraiment d’issue au problème (à l’image des relations stériles qui y sont dépeintes)… mais plutôt une certaine beauté dans l’amertume de ce constat.




C’est précisément cette mélancolie, glacée et vaguement cruelle, qui va donner au manga tout son charme, une séduction qui grandit à mesure qu’Onozucca privilégie l’érotisme en tant que fin en soi au digest psychanalytique du début. Les détails sordides et verges en ombres mandchoues du dernier segment accentuent l’explicite sexuel du manga… et c’est dans sa conjugaison au temps indécent du fond, que la forme pauvre s’étoffe. Avec ses longues silhouettes maladives et son chamboulement catégorique de la bienséance, Jornada échappe de justesse à l’étiquette de "manga d’auteur" (dont les approximations de la forme passent pour autant de "traits de caractère") grâce à un montage serré et contrasté des cadres pour un rendu dynamique, tout en gros plans sur des éléments du corps étonnamment expressifs du côté des deux sexes. Sa peinture de mœurs, inégale et limitée, passe alors au second plan : seuls demeurent un pénétrant vague à l’âme – tel celui de sa couverture, et la "résignation positive" de ces Femmes, aussi tranchante qu’une lame de rasoir.


Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) Manhwaga : se dit d'un dessinateur de manhwa.
(2) Onozucca Kahori : la présente écriture du nom de la mangaka est une grosse entorse à la retranscription officielle du japonais en romaji (qui serait Onozuka Kaori). On imagine l’entorse tout à fait voulue, les Nippons ayant la mauvaise habitude de prendre nos lettres pour des legos.

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