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[COLLECTIF] CHRONIQUES DE PéKIN

Recueil disponible aux éditions Xiao Pan


Au premier coup d’œil de la couverture des Chroniques de Pékin éditées par l’honorable Xiao Pan, on devine que la ballade va être laborieuse. Passons sur la nature particulière du recueil de sketches, aussi casse-gueule que le film à sketches dès lors qu’il implique plusieurs auteurs aux talents forcément inégaux ; arrêtons nous plutôt sur le fond. Dix auteurs chinois racontent Pékin ? Pékin en 2008 ? Et ça va parler des J.O. ? Hun-hun. Eh bien, tant qu’un "responsable" du collectif veille à la "qualité morale" desdits sketches (parce qu’on rigole pas avec, en France), de sorte à ce qu’ils n’aient pas tous l’air estampillés PCC (1), allons-y… Ah bon, ils s’en sont foutus. Ah bon, c’est carrément l’inverse. Comment dire… Douce liesse intérieure que celle du poète (chinois ?) dénué de conscience politique !

Commençons donc les festivités sur ce recueil que l’auteur de ces lignes annoncera d’entrée comme "non-irrécupérable", en dépit de son entrée en matière. Double-page de la préface : dessin nu à gauche, une jolie chinoise aux yeux anormalement grands, en qi pao (2), sous une dominante de couleur rouge ; à droite sous le joli texte introductif d’Olivier Vatine, une sorte de super-héros supra-musclé portant un t-shirt moulant flanqué en son centre d’une parodie de Superman, le S remplacé par… le C de Chine et sa fameuse étoile jaune coco. On l’avait silencieusement compris, la dernière page du livre le rappellera tout de même : c’est une parodie qui se veut, logiquement, critique. N’a-t-on pas connu plus combatif ?


L’ingérence, c’est mal

Affirmatif, si bien que l’on préfèrera quasiment l’embrigadement intégral et infantile de certains des dessinateurs du collectif : ça a le mérite d’être limpide. A la différence de l’emballage… car il est étrange que les éditions Xiao Pan n’aient nulle part ailleurs que dans ce romantique dessin, en coin de couverture, du "Nid d’oiseau" (par Benjamin, on y reviendra) servi l’argument des Jeux Olympiques pour vendre ses Chroniques de Pékin, alors qu’avant d’être un "recueil de récits de la ville de Pékin", il s’agit avant tout d’un récit de la préparation et de l’attente des Jeux chez le Pékinois moyen. Voire de la propagande médiatique desdits jeux sur ledit Pékinois… Alors. Crainte de mauvaise publicité dans un pays où l’image de la Chine se prend, comme partout ailleurs, un sacré coup dans l’aile ? Après tout, quand on se contente d’un "personnage très controversé" dans la note liée à Mao Tsé-toung (3) (sic !)…


La propagande, c’est mieux

Partons d’un constat, simple. La quasi-intégralité de ce recueil de nouvelles dessinées est indissociable d’une dynamique générale faisant office, dans un recueil de styles variés, d’élément homogène : cette sorte de "fierté d’être Chinois" au détriment de tout, nationalisme neuneu et vaguement nocif (précisons qu’il ne s’agit pas forcément d’un pléonasme) qui fait vibrer à un moment ou à un autre les cordes vocales et illumine le regard de la plupart des Chinois avec qui l’on peut parler. Le constat n’engage à aucune lecture sophistiquée, ni quête de sous-texte louvoyant : il est dans l’optimisme médiatique de ce petit gros brimé  par ses camarades (segment "La Boite à vœux"), et dont le seul salut semble être le rêve de porter un jour la flamme olympique, exercice qui lui ferait perdre ses kilos en trop (merci, J.O. !) ; il est dans la candeur crétine de ce vieillard préférant rire dans un  grand élan de sagesse confucéenne des "temps qui changent" (et combien ont-ils changé avec l’oncle Mao !), plutôt que de continuer à se désoler – à quoi bon ?, comme disent les Japonais – de la destruction de son quartier opérée par les sbires mécaniques de l’oncle Hu (segment "Des Pékinois très civilisés").




La troisième histoire, nonobstant l’inintérêt total que suscite son récit en pilote automatique, est la plus édifiante : en mettant en scène ces retraités qui, sans vraiment savoir pourquoi ils chantent, le font pour imiter leurs petits-enfants, elle surligne plus que toute autre l’artificialité de l’entrain général qui s’est emparé de la population pékinoise à l’approche des J.O. On ne chante pas en dilettante : "Le but des jeux est de promouvoir la paix", ces petits vieux, si. Mais ça va encore plus loin !

Il y en a qui sont graves quand même

Seule et unique fille de l’équipe de dessinateurs qui a été engagée pour réaliser ce recueil-cercueil, Wang Huan avait une occasion, avec le dixième segment "Eléphant", de mettre en scène Pékin et ce que les J.O. y ont changé sous un angle différent de celui de ses camarades masculins – la femme ayant souvent bien plus de recul sur tout ce qui traite de l’application au quotidien des préceptes d’un dogme, politique ou religieux. Las ! Face au lyrisme de supermarché et aux violons neuneus de la béatitude patriote, hommes et femmes sembleraient, si l’on en croit Wang, désespérément égaux en droit de se faire entuber. Tout en donnant l’impression, comble du comble, d’un exercice hautement nombriliste. Deux-trois rencontres expédiées en 2-3 cases, une vieille légende comme "piste pour comprendre la Chine" (a-t-on vu ficelle plus grosse ?), une mosaïque finale regroupant tous les gentils-mais-complexes Chinois que le héros a rencontré, différents et pourtant tous si Chinois… On a compris, miss, la Chine, c’est super compliqué – magnifique truisme permettant de couper court à toute accusation étrangère de la Chine, donc du système politique actuel, soit dit en passant – mais, où est le rapport avec les J.O. et Pékin ? Nulle part. Tout juste, et c’est là où Wang Huan se démarque des autres dessinateurs, avec un personnage de journaliste français au look de prince hongrois, longs cheveux d’or tombant impeccablement sur des épaulettes larges, comme seule une gaffette asiatique qui n’est jamais sortie de chez elle peut en rêver. Que la dessinatrice vienne un peu nous voir ici… elle apprendra à son tour que l’Europe, c’est très varié, et super compliqué, etc. (youpi).





Imagerie, voire iconographie, de propagande soviétique, tirée vers le bas par la même gestion hideuse de la chromatique. Jeune joueur grand beau et fort sur fond de bannière étoilée. Le pire du divertissement militariste hollywoodien, réuni en deux-trois pages. Le cinquième segment, "Rêves brisés" de Cheng Cheng, est certainement le plus insupportable de tous, atteignant les confins de la célébration culturo-centriste immergée lorsqu’un vieillard tend à son héros une raquette de ping-pong qui lui a été donnée par… le président Mao (double-sic !). Climax de la connerie involontaire : un lointain sentiment de pitié est autorisé lorsque l’auteur fait dire à un personnage : "Le monde change, n’oublie pas que nous avons tous droit à une seconde chance !", alors que son jeune héros porte un t-shirt du sanguinaire dictateur, signe que la jeunesse n’a rien retenu, signe que rien n’est fait pour changer.

Il y a aussi l’option du graphisme sans fond

"Ligne 104", le 9e segment, est réalisé par Song Yang, l’autre "star" des éditions Xiao Pan aux côtés de Benjamin, dont on pouvait admirer les tableaux fort charismatiques à la 9e Japan Expo. Et le garçon si doué en illustrations et détournements excentriques photoshopesques (on y revient) d’images réelles se révèle ici, en conteur, pour le moins malhabile : "Ligne 104" est un méli-mélo graphiquement sans queue ni tête (un Bob Dylan par-ci, un M. Bean par-là, un match féminin et des personnages sortis de nulle part, autant d’éléments que l’on trouverait dans un journal intime d’adolescente griffonneuse), à l’ossature à peine maintenue debout par un bus-prétexte et des lignes de commentaires horriblement scolaires. Parfois l'on frôle l'arnaque, tant le travail sur images réelles, omniprésent, n'aboutit à aucun style, ni ne mène nulle part. Le dernier segment romancé du recueil, portraits de gens de Pékin, en dira long sur la pauvreté de la forme dans l’œuvre de ce talentueux illustrateur (mais pas forcément dessinateur…). La direction narrative, trouvant son prétendu achèvement à la fin, est insipide, et Song Yang ne parvient pas à compenser cette apathie du fond par un dynamisme de la forme : comme Chaiko sur Love, Fragments Shanghai, il ne parvient à aucun moment à insuffler un mouvement à ses belles aquarelles figées. Coup de grâce : Jiang Yin de l’excellent segment "Beijing Pistols" se révèlera, à la fin du livre, meilleur illustrateur que lui…



L’inégalité, c’est euh, bien ! (Enfin ça dépend laquelle)

Inégalité du recueil

L’opposition des histoires "Rêves brisés" et "Beijing Pistols" en dit long sur l’inégalité prononcée des Chroniques de Pékin : au sketch culturisto-propagandiste rapiécé par un citoyen modèle meilleur en politique qu’en illustration (segment "Rêves brisés"), s’oppose  une historiette sexy et stimulante sur fond de punk rock, batifolant dans l’infime zone qui sépare les deux hémisphères, celui du renoncement et celui de la subversion, de sorte à passer entre les mailles du filet sans sombrer dans les défauts précités. Odyssée d’éclopés en phase avec une réalité et un courant sociaux oubliés par les médias, humour branque : le segment "Beijing Pistols", premier véritable coup de pinceau coloré de qualité, a l’intelligence et le talent de se rendre agréable à regarder, au détriment d’une certaine originalité, le coup de crayon et le découpage portant en eux l’influence du manga japonais. Peu importe : les références au rock anglais sont bienvenues, les clins d’œil historiques (dont un à Tian an men) imposent le niveau, et l’on a même droit à une mise en abyme de l’Histoire de Chine, à travers cette jolie confrontation, muette, du héros punk  au buste du "grand" Timonier. La classe.





Entièrement dessiné à l’encre de Chine, "Le Saut" est peut-être, avec un couple d’autres chanceux, une des seules véritables œuvres d’art du recueil. Est-ce un hasard si son auteur, Lu Ming, a été le seul dessinateur qu’a présenté Xiao Pan à Japan Expo 2008, après l’incontournable Benjamin ? Quasi-muet, impressionniste, "Le Saut" exprime le mouvement, parle sa langue, et charge de fait sa violence picturale d’un impact surprenant. Comme le poisson de Nie Jung, et les rockeurs de "Beijing Pistols", le binoclard obstiné du "Saut" revêt l’habit symbolique de la volonté (forcément individuelle) conquérante en s’opposant symboliquement, dans la forme, à la palette numérique ultra-chargée d’un Song Yang.

Puis l'autre !

Dans la continuité de ces soubresauts cérébraux, le quatrième segment, "Poisson" de Nie Jun, est un autre exemple à s’affranchir quelque peu de l’embrigadement mongoloïde qui dominait jusque là ses petits camarades, pour se concentrer sur un récit simple mais pas simpliste, celui d’une gamine des bas-fonds rêvant de nager dans une vraie piscine, fort de détournements poétiques en idées originales, et d’un coup de crayon plein de caractère, changeant des apôtres limités du "nouveau" dieu Photoshop.




Puis vient "L’Amour sous la lune au festival d’automne", première chronique authentiquement sociale du recueil (on aborde là la seconde inégalité, celle découlant du système politique chinois), qui effleure du crayon, à travers son personnage de paysanne venue à la ville trouver une vie meilleure, un misérabilisme anti-spectaculaire, tellement en opposition totale avec le triomphalisme nationaliste des segments du début qu’elle en perd de sa pertinence. On se souvient surtout d’un mémorable dernier dessin, pleine page, astre nébuleux dominant la population grouillante d’automates pékinois, symbolisant le regard à la fois naïf et jugeur de centaines de millions de paysans chinois sur ce pouvoir qui arrose les côtes et s’intéresse davantage à son prestige international qu’à la (sur)vie de ses miséreux.




Assez d’oppositions. Chroniques de Pékin, de Beijing 2008, sombre simplement dans l’écueil commun des recueils en tout genre : fait de briques et de broques assemblés au petit bonheur la chance, il ne peut qu’afficher comme élément d’homogénéité qu’une prévisible et implacable inégalité, chatoyante, distrayante, encombrante, que peinent à compenser un montage de sketches somme toute assez équilibré, un sujet commun bien trop vague, et des illustrations finales ayant pour principal problème de ne pas avoir été dessinées par TOUS les auteurs présents dans le recueil. Au fond, que reste-t-il alors, à part une paresse intellectuelle dominante comme dénominateur commun (que le mot est bien choisi !) à la plupart de ces sketches dont l’expression de l’opinion, dès lors qu’il s’agit de sujets sensibles tels que la Chine ou les J.O., semble avoir fait l’objet d’une lobotomisation institutionnelle ?


Si vous me permettez

Bien sûr, il y a l’argument ultime. Les J.O. sont la promesse d’un avenir meilleur pour des millions de Chinois – c’est du moins ce que disent les avantagés des grandes et riches villes de la côte, minoritaires. Chaque médaille, c’est une victoire pour eux. Pour eux tous.

Vient alors la postface du fameux Benjamin. Texte de près d’une page, dont la naïveté, étant donné le sujet, tourne aisément à la bêtise crasse carrément scandaleuse. Texte confondant modernité et amélioration ("La Chine indéniablement s’améliore, se modernise"), rappelant combien le pouvoir chinois a su tuer dans l’œuf les aspirations démocratiques de Tian an men en refilant à son peuple, dépité par l’échec, un "droit à la consommation" comme nonos à ronger, fiévreusement, l’enfermant dans une logique matérialiste qui, depuis, a façonné sa vision du monde. Texte censurant, muselant sa propre perplexité, celle des Chinois, sur l’autel d’une direction prétendument inéluctable – le fameux fatalisme grossier qui aiguille la plupart des peuples asiatiques ("Notre perplexité n’a déjà plus lieu d’être") ; puis aggravant son cas via un aphorisme simplement débile ("car dans la vie il n’y a qu’une façon d’avoir raison") pour étayer son argument selon lequel si la Chine va dans telle direction, c’est que c’est bieeeen. "Les J.O. de 2008 en sont une preuve" !




Mais oui, les J.O. ! Beijing 2008 ! Etant "pour [eux] comme le pas d’une porte", ouvrant la Chine au m… euh, non, le monde à la Chine. "Se dress[ant] sur ses jambes encore jeunes, et d’un pas chancelant, rejoi[gnant] la scène mondiale" (instant Kodak). Encore jeune, nous avons bien lu. Il y avait la Chine d’avant, celle que les orientalistes, néo-bouddhistes ou agités du martial admirent ; puis il y a celle de maintenant, qui va t’ouvrir à elle, que tu le veuilles ou non, lecteur. Parce que "le monde appartient à chacun d’entre nous, en Chine, en France, ailleurs… et nous faisons tous partie du même monde". Vision candide d’un avenir coloré célébrant l’unité d’un monde enfin réuni par le médium capitaliste, tout ira bien, non, tout va bien se passer, c’est sûr, c’est inéluctable, le monde appartient à chacun de nous, enfin, surtout ceux d’entre nous qui font autre chose que dessiner toute leur journée. C’est ça, enfin : le mélange de tout, l’imbroglio demeuré, le succès d’une opération de propagande quotidienne : la Chine, c’est eux ; eux, c’est la Chine ; son succès est leur succès et vice-versa ; le débat s’arrête là. Partant de là, est-il étonnant de lire ces gentils illustrateurs, socialement avantagés et I-podés jusqu’au bout des cheveux colorés, célébrer un événement économique qui ne fera que renforcer le pouvoir en place, et s’extasier du succès d’une Chine dont eux-mêmes n’ont non plus rien compris ?

Bien sûr, il y a la possibilité de "passer là-dessus". De ne considérer ces Chroniques de Pékin "que" comme un recueil de jolies images et d’émotions positives. Mais bons ou mauvais, nos acquis culturels nous refusent d'accepter une lecture aussi simpliste, et nous interdisent même d’oublier que les émotions positives, ça ne règle rien. Nos acquis culturels nous imposent une prise de parti relevant forcément un peu de l'universalisme républicain, prise de partie qu'il est important d'assumer. Et qu’on ne vienne pas arguer, comme l’a fait la malheureuse dessinatrice Wang, que la Chine, ce n’est pas facile. Ou que les Chinois sont heureux, regardez-les, dans les images vidéos : en août 1936, à Berlin, le peuple Allemand souriait, lui aussi…


Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) Plutôt que le "Parti aux dérives autoritaires controversées" dont aurait pu se contenter l’éditeur, on va se contenter ici de la désignation de "clique de gangsters en cols blancs fondateurs de la nouvelle aristocratie chinoise". Oui, on sait, la révolte, c’est pour les lycéens.
(2) http://fr.wikipedia.org/wiki/Qipao, hop.
(3) Pour ceux qui ne saisissent pas l’ampleur calamiteuse de l’euphémisme, une petite bibliographie : Le Livre noir du communisme, de S. Courtois, N. Werth… ; A la recherche d’une ombre chinoise, de Jean-Philippe Béjà ; La Grande famine de Mao, de Jasper Becker. Pour un regard autochtone actuel, les incontournables Les Archives de Tian An Men de Zhang Liang et Chine, à quand la démocratie ?, de Hu Ping. Pour une vue d’ensemble de la Chine contemporaine, le très didactique La Chine au 20e siècle, d’Alain Roux.

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