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EVANGELION : 1.0 YOU ARE (NOT) ALONE

En salle le 4 mars 2009


Orient-Extrême vous en avait parlé début 2007 et comme promis, après avoir éclairci les différents projets relatifs à la série mythique d’Anno (Rebuild of Evangelion, dans sa version française Evangelion 1.0, et Evangelion live), il lui est dorénavant temps de se pencher sur le premier d’entre eux à l'occasion de sa tant espérée sortie en salle française. À ce titre, quelques remarques liminaires s’imposent, à commencer par un focus sur l’œuvre initiale du réalisateur Anno Hideaki, et son influence sur le monde de la japanimation…


De part et d’autre de la ligne de front constituée par les hordes de spectateurs enragés, on considèrera qu’"Eva" comme l’appellent ses intimes, n’est qu’une vaste supercherie… ou un chef d’œuvre quasi hagiographique, transcendant la mythologie pour devenir une véritable théologie : après tout "l’évangile d’une nouvelle genèse" incarné par Ikari Shinji était annoncé dès le titre soit Shin Seiki Evangelion ou Neon Genesis Evangelion (1995-1996, 26 épisodes).

Quant aux détracteurs d’un tel scénario, pourtant monté avec génie, ils se légitiment avec les déclarations d’Anno minimisant la portée religieuse d’Evangelion, la réduisant à des effets de style, pour renier les derniers épisodes de la série et crier au scandale. Ces derniers présentaient une longue et sombre introspection du héros, tranchant dramatiquement avec les batailles épiques des Evangelion, ces mecha géants créés par les scientifiques de Tôkyô-3 pour se défendre de l’attaque d’Anges venus achever l’œuvre du mystérieux Second Impact qui détruisit la moitié de l’humanité en 2000. Mais les duels de titans étaient-ils l’unique caractéristique de la série ? Du tout. Dans le même temps, ces scientifiques regroupés au sein de l’organisation Seele, tentaient de mettre en œuvre le plan de complémentarité de l’âme, ou comment sauver l’humanité en la faisant passer sur un "autre plan d’existence"…

Au milieu de cette bataille, un réalisateur qui devient la cible de menaces d’une frange d’illuminés refusant de comprendre ses messages. Car si Anno est un narrateur exceptionnel, c’est également un génie de la déconstruction : par l’acte d’éluder une intrigue épique via l’introspection de son héros, Anno se fait l’avocat du relativisme… et le diable des otaku : l’affranchissement de Shinji de son carcan d’adolescent ne serait que le fruit d’un changement de sa vision de lui et du monde, et d’une ouverture à ce dernier. Nul doute alors que le message de vie qu’il lance aux otaku, ait été très mal perçu par ceux qui l’ont porté aux nues.

À l’issue de cette bataille, le budget Evangelion est rechargé en 1997 par la Gainax (le studio à qui l’on doit Nadia, Les Ailes d’Honneamise, Gunbuster…) et le film The end of Evangelion est produit. Du temps et de l’argent pour leur Eva, il n’en faut pas plus pour que les fans retrouvent l’espoir d’obtenir cette fin tant attendue, et voir l’humanité atteindre un nouveau degré d’existence. Ce sera chose faite par Anno, non sous la coercition de ses fans, mais simplement parce qu’il manquait de moyens pour le réaliser dans la série. D’ailleurs, le film ne sera pas plus consensuel : les scènes épiques laissent rapidement la place à des scènes tout aussi mythiques, mais qui se situent intégralement sur le plan abstrait, à la manière d’un Kubrick dans 2001, l’odyssée de l’espace, à la manière des épisodes 25 et 26 de la série également, au grand dam de certains fans… Le message reste le même, il dénonce le malaise de la même adolescence nipponne, et l’effet placebo qu’a l’animation sur celle-ci.

Sur la trame, Anno finalise son tableau de l’humanité avant de le saccager avec une audace magistrale.
Plus de 10 ans après, Evangelion signe un retour en grande pompe et sa reconstruction suscite naturellement bien des questions, que le prologue Evangelion 1.0 aura tôt fait d’attiser…



Icône ou symbole ?

Plusieurs mois après sa sortie, un constat s’impose, celui du succès de ce premier film, initiant un cycle de quatre longs métrages. Sous une formulation quasi mathématiques, Evangelion 1.0 constitue un prologue de 110 minutes reprenant le premier quart de la série, soit les épisodes précédent l’arrivée de la 3ème pilote des Evangelion : Asuka, la vaillante anglaise aux cheveux roux et au tempérament de feu. Et si le film a drainé les fans de la première heure et les nouveaux curieux, nul ne doute qu’Anno et la Gainax étaient attendus au tournant, après les critiques récurrentes du sieur Hideaki, plus ou moins adressées aux studios concurrents, sur leurs inspirations un peu trop prononcées de sa Vulgate, allant jusqu’à les accuser de plagiat…

Que déduire alors de ce succès ? S’agit-il là des fruits d’une masse partisane acquise d’avance à l’icône d’un anti-héros facilement identifiable en le nom d’Ikari Shinji ? Si le titre en prend l’apparence, "Rebuild 1.0" n’a pourtant rien de binaire. Pour s’en convaincre, il suffit de pousser le constat un peu plus loin, en scrutant les réactions du public. Globalement positives, elles n’en sont pas moins nuancées : aux craintes subsistant jusqu’au lancement du premier film, se sont substitués des espoirs placés au cœur de cette série jugée "bonne" et "prometteuse". Des réactions contenues qui écartent ainsi toute présomption de sacralisation du titre. Non, Shinji n’est définitivement pas une icône, mais plutôt un symbole, comme il en existe tant dans la série originelle.

C’est de ces symboles que continue à se jouer sans complexes ni remords les créateurs de la série, Anno et son chara-designer Sadamoto Yoshiyuki, comme pour compléter et achever la construction de leur chef d’œuvre. Ainsi, ce prologue reprenant narrativement les six premiers épisodes de la série, ainsi qu’une quantité considérable de ses images fortes et de ses plans, constitue malgré tout bien plus qu’un "revival" fondé uniquement sur un lifting graphique et entièrement destiné à séduire une nouvelle génération d’otaku peut-être plus compréhensive… L’histoire du "je t’aime, moi non plus" entre Evangelion et son public ne s’arrêtera pas à ce premier film.



Ruptures et continuité

The end of Evangelion terminait la série dans l’apocalypse. L’air mélancolique d’Arianne, "Komm, süsser Tod" ("Viens, douce mort"), a marqué durablement les esprits par son association avec l’étranglement d’Asuka par Shinji sur les rivages d’un océan rougeoyant de LCL (liquide amniotique) venu remplacer le monde tel que l’humanité l'avait connu. Aussi, lorsque le "Rebuild 1.0" s’ouvre en reprenant la séquence d’ouverture de l’épisode 1, celle du pays en état d’urgence symbolisé par les rangées de tanks, les canons de ceux-ci sont dressés vers l’horizon d’une mer déjà devenue rouge. Signe que l’humanité avance inexorablement vers sa destinée, signe que Evangelion 1.0 n’est pas un acte de réconciliation : Anno ne regrette rien de son œuvre et entend bien la poursuivre dans son sens.

Pour cela, il agence les éléments de son nouveau puzzle différemment. Exit l’illusion, réelle dans la première moitié de la série, d’un shônen léger axé mecha, certaines bases théologiques de l’Evangile de cette nouvelle Genèse sont déjà posées : le plan de complémentarité, le rapport Marduk... Même Lilith, crucifiée avec la lance de Longin dans le central dogma, n’est plus confondue avec Adam comme cela était le cas dans la série originale. (1)

Les actions des anges ne semblent donc plus conditionnées par l’attraction de ce qu’ils pensent être Adam, au contact duquel ils provoqueraient le troisième impact. Impression confirmée au terme d’un cliffhanger surprenant : Kaoru, alias Tabris le dernier ange, celui du libre-arbitre (2), dévoile d’autres objectifs, à savoir sa confrontation avec Shinji qu’il lui tarde de rencontrer. De la revanche dans l’air (3) ? C’est toute la question habilement posée par Anno à l’issue du premier film, mais qui pose au moins une certitude : Evangelion 1.0 sera centré sur les relations qu’entretiennent le quatuor Ikari Shinji, Ayanami Rei, Asuka Sôryû Langley et Nagisa Kaoru.


Des choix énigmatiques

En éludant des scènes symboliques comme le réveil instinctif de l’Eva-01 afin de protéger Shinji, et dévoilant d’office des éléments qui faisaient le mystère de la série originale, les choix d’Anno auraient pu laisser craindre à une simplification extrême et sans risque de la série, un déluge de fan-service qui prendrait la forme d’un hommage façon Final Fantasy VII : Advent children : l’emballage aurait certes été soigné, mais pour Evangelion cette démarche aurait été inacceptable, dans le sens où il ne s’agit pas là de produire une adaptation. On en est à 1000 lieues ici, au regard de la ré-exploitation de symboles destinés à enrichir le monument, tout en lui apportant une nouvelle dimension de réflexion, voire en complétant celle qui existait déjà : Anno cache ici très bien son jeu en redoublant d’ambiguïté. Reste que la série a incontestablement reçu un lifting salvateur.




À ce titre, les combats entre Eva et Anges redoublent d’intensité et sont l’occasion de scènes épiques dont beaucoup prendront rapidement place au Panthéon des scènes cultes. Il sera alors difficile d’oublier les hurlements terrifiants de Shinji (et de sa seiyuu Ogata Megumi) lorsque son Eva, aux prises avec un Ange, se fait sévèrement brûler le bras, ou l'élégance de l’Eva-01 combattant dans la pénombre de Tokyo-3, simplement illuminée par ses armatures réfléchissantes…

Des images de synthèse ont également été intégrées à l’animation sans pour autant toucher à la fluidité de celle-ci. Il en ressort un réalisme étonnant renforcé par des plans quasi cinématographiques aux travelings très fouillés. Le tout accompagné par une bande-son reprenant certaines des OST originales suivant le même choix scénaristique (les thèmes de Rei et de Shinji sont de fait repris), et innovant avec des musiques à chœurs ou des valses, tranchant tantôt du coté patriotique façon Stalingrad de Jean-Jacques Annaud, tantôt du coté lyrique à la manière d’un Oldboy de Park Chan-Wook. Ainsi une deuxième tendance lourde se dégage de ce premier film, le réalisme de ce 1.0… Un échauffement au live d’Evangelion ?

Quoiqu’il en soit, Rebuild of Evangelion n’aura jamais aussi bien porté son nom. Par la recomposition du scénario, des graphismes ou de la bande sonore, Anno prouve encore une fois qu’il excelle dans la déconstruction de son œuvre majeure. Bien qu’en connaissant la série originale, il est encore une fois impossible de prédire le cheminement que suit cette nouvelle reconstruction... ni si son éventuel anéantissement volontaire provoquera à nouveau un tollé général. Illusion ou pas, le scénario qui se dévoile s’avère prometteur et Anno peut déjà se targuer d’avoir mis à nouveau son public à sa merci. Orient-extrême attend de pied ferme le second volet de cette nouvelle saga et sera présent en première ligne pour le passer en revue, au travers d’un article qui reprendra les nouveaux indices laissés par le maestro machiavélique. Dans la fébrile attente de voir ce que nous réservent vraiment les évangiles...


Thomas Chibrac



Notes :

(1) Dans la mythologie judéo-chrétienne dont Anno a réinterprété les symboles, Lilith aurait été la première femme d’Adam. Sa volonté d’être l’égale d’Adam la fait renvoyer du jardin d’Eden. De sa relation avec Adam serait éclos l’œuf de la lune noire, celui de la connaissance et du péché qui donne vie à l’humanité (lien avec le Big Bang, le Premier Impact). De sa relation avec Eve, Adam, dont l’embryon fossilisé est au pôle Sud, aurait fait éclore (lors du Second Impact) l’œuf de la lune blanche, celui de la vie, celui des Anges.
Sur le modèle du Christ, Lilith est crucifiée avec la même lance, la lance de Longin, sous Tokyo-3 au sein des locaux de la Seele dans une pièce que cherchent à rejoindre les Anges : le central dogma.
C’est en étudiant Adam que les scientifiques de la Seele sont parvenus à créer les Eva sur le modèle des Anges afin de se défendre. Pour être compatible à la conduite d’une Eva, le rapport Marduk stipule que les pilotes doivent être de jeunes orphelins…
(2) Au fil des confrontations avec les humains les Anges se rapprochent de plus en plus de l’humain et deviennent plus difficiles à battre. Tabris est à ce titre l’ange le plus proche de l’état humain puisqu’il a assimilé son essence propre : le libre-arbitre, et se présente face à Shinji au travers du personnage Kaoru.
(3) Rappelons que dans l’épisode 24, à l’issue du plus long plan fixe de l’histoire de l’animation, rythmé par une Ode à la joie mythique, Shinji décapitait Kaoru à l’aide de son Eva.

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