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PETITE FORÊT

En cours de parution aux éditions Sakka 

Alors que les éditeurs s'arrachent des histoires de ninjas surexcités aux techniques de combat improbables ou les niaiseuses histoires d'amours lycéennes entre adolescents prépubères afin de les refourguer sans vergogne aux lecteurs français avides de soupes en tout genre, Casterman a eu l'intelligence de créer un nouveau label en 2007 dirigé par Frédéric Boilet (1), intitulé Sakka Auteurs, dont le but est de faire découvrir la "bande-dessinée d'auteur". Un coup de génie qui permet de promouvoir des auteurs de talent méconnus en France comme Daisuke Igarashi, l'auteur japonais écologiste en vogue au Japon. Petite Forêt est un ouvrage simple, qui, sans fioriture et avec une fraîcheur délicieuse, présente la vie ordinaire et rangée d'une jeune Japonaise dans son hameau natal au fin fond du nord du Japon. Le dépaysement est complet et le savant mélange de cuisine, culture japonaise traditionnelle, et rapports humains confère au premier tome de ce manga une originalité particulièrement attachante.

"La cuisine est le miroir de ton âme. Fais attention, sinon tu vas te brûler."

Ichiko réside à Komori, un hameau du nord du Japon. Jeune fille volontaire et indépendante, elle vit seule et survient à ses besoins en cultivant un petit lopin de terre et en effectuant quelques menus travaux. Le manga est présenté comme une sorte de journal de bord ou de confession biographique privilégiant les thèmes de la nature et de la cuisine : chaque titre de chapitre se réfère ainsi à l'art culinaire que ce soit par un plat ("4e plat : Riz gluant au soja fermenté") , des légumes avec lesquels l'héroïne agrémente ses recettes ("15e plat : Carottes et légumes verts"), voire par des ingrédients tout à fait incongrus pour nous, Européens, comme la "prêle des champs (7e plat)" ou encore les "orties de rivière (11e plat)"...

Cependant, si la cuisine, aussi exotique et originale soit elle, était le seul attrait du roman, l'intérêt en serait vite émoussé. Le trait de génie de Daisuke Igarashi a été de filer des analogies intéressantes : celle de la vie et de la nourriture. A chaque plat est reliée une expérience personnelle, ce qui permet de complexifier une trame narrative truffée d'analepses (2) explicitant au compte-goutte le passé et la lente évolution de l'attachante héroïne, qui se dévoile un peu plus à chaque recette. L'amertume des  goumis (3), lui rappelle ainsi sa pénible séparation avec son petit-ami de la ville et son retour à Komori. Ainsi, les ingrédients sont autant de madeleines de Proust qui permettent à Ichiko de narrer son douloureux passé.

Le roman avait été qualifié de miroir de la réalité par Stendhal ; voilà que la mère de l'héroïne décrit la cuisine comme le reflet de l'âme. Et le premier plat révèle une âme bien tourmentée : "Voilà donc mon âme... une confiture trouble...". En effet, l'histoire liminaire détaille le quotidien d'une jeune fille perturbée, un peu perdue, paraissant en vouloir au monde entier, et sortant d'une relation personnelle difficile. Cette conception pessimiste de l'existence est symbolisée par cette confiture acide qui pourrait pourtant révéler ses arômes avec le bon accompagnement : "C'était une confiture au goût fort, un peu amère... presque acide.... (Elle irait peut-être bien avec des viandes rouges ?)".



Le manga plus optimiste montre donc l'évolution positive de la jeune fille, qui, au travers de la cuisine, va revivre les émotions de son passé tout en en comprenant les subtilités. Alors qu'elle tente vainement de recréer un plat que lui préparait sa mère avant de l'abandonner, elle comprend et ressent les petites attentions que celle-ci lui portait : "Je les prépare exactement comme ma mère, mais la consistance est différente. Même avec des légumes trop montés, ma mère aurait fait des merveilles. Mais quand c'est moi qui cuisine... (...) Un jour en enlevant les fils d'un céleri j'ai compris. C'était bien ça ! En fait elle se donnait beaucoup de mal" ("15e plat : Carottes et légumes verts"). L'art culinaire lui permet d'accepter son vécu et de se séparer de toute la rancoeur qui l'animait.

Documentaire et bestiaire japonais

Au travers de recettes typiquement japonaises comme le "miso (4) au bakké (5)", ou encore les "nattômochi (6)", le mangaka décrit une faune et une flore pittoresques, inconnues des lecteurs français de Sakka. Daisuke Igarashi ne se contente pas de narrer le quotidien d'une jeune japonaise proche de la nature, mais il cherche également à détailler les us et coutumes de ces hameaux japonais délaissés et inconnus d'une jeunesse tokyoïte oublieuse.

Dans les courtes histoires dessinées, le mangaka relate la vie tranquille de ces habitants qui ont résisté à l'attrait de l'urbanisme, ont de fait encore le sens de la communauté, et dont les plats semblent ponctuer les événements importants ou les fêtes traditionnelles comme le nouvel an ou la "Fête des mochi". Certains plats se préparent d'ailleurs à plusieurs, comme le "miso", pour lesquels les femmes se réunissent pendant deux jours. Cependant, à l'image de l'association des femmes qui perd de plus en plus de membres, cette culture tend à disparaître.

Les intermèdes ponctuant chaque fin de récit permettent également de pénétrer plus avant cette culture japonaise traditionnelle puisque l'auteur a choisi d'y insérer de nombreuses photos : clichés de route, de paysage, de plats ou d'ingrédients. Lorsqu'il n'y en a pas, le lecteur retrouve des croquis assez précis du mangaka suivis de descriptifs amusants. Le bestiaire ainsi constitué est conséquent : de la couleuvre au chamois, en passant par l'ours et la chenille, les animaux à poils ou à plumes sont tous détaillés dans le seul but de plonger le lecteur dans un univers authentique et naturel.



La Nature semble d'ailleurs être au cœur des ouvrages de Daisuke Igarashi, qui signe ici le plus personnel de ses mangas. En effet, si l'œuvre a pour héroïne la jeune Ichiko, Petite Forêt  permet surtout au mangaka de mettre en scène sa propre expérience : il a lui-même quitté Tokyo pour s'isoler pendant six ans dans la petite commune d'Iwaté au nord du Japon, où il a été en contact avec toutes ces traditions culinaires et cette faune atypique. Amoureux des grands espaces, et de ce mode de vie authentique et désuet, il a voulu témoigner de son amour pour le patrimoine culturel japonais à travers une œuvre écologique.

La voie de l'écologie

En effet, comme le mangaka, Ichiko a déjà vécu l'expérience de la ville et semble vouloir s'en tenir éloignée autant que possible. A l'instar de tous les habitants du village, elle cultive des fruits et légumes qu'elle consomme directement. Le magasin se trouvant au village voisin, elle mettrait la journée à y aller pour faire ses courses. C'est pourquoi elle s'attelle à produire ses propres ingrédients, se nourrissant même de mauvaises herbes comme les "prêles" qu'elle tente de cuisiner. Dans cet univers autarcique, les pesticides et engrais ne sont pas même évoqués : tout est naturel. Pour les "nattô" par exemple, c'est en ajoutant un brin de paille au milieu des haricots emballés dans une poche en paille de riz, que l'on peut en accélérer la fermentation.

La jouissance gustative de son héroïne, lors de ses petites expériences culinaires, n'est qu'un moyen pour le mangaka de démontrer que le produit naturel est nettement meilleur que le produit acheté, et qu'il ne faut pas détruire une nature merveilleuse qu'il idéalise tout au long de ses cases. Des cases à l'alignement bien classique mais qui regorgent de magnifiques paysages en noir et blanc, où l'auteur joue avec les trames comme autant d'ombres pénétrantes qui magnifient la flore profonde du Japon. C'est en vivant en parfaite harmonie avec la Nature qu'Ichiko reprend une existence paisible aux côtés de ses amis : Yukko et Yuta, qui a lui aussi abandonné la ville.

Cette ville hypocrite dans laquelle on méprise les vraies valeurs et de laquelle Yuta est revenu dépité par la perversion de la nature humaine : "Mais les gens de la ville ne parlent pas comme nous, et c'est pas une question de dialecte ! Tu sais, par exemple, quand on raconte quelque chose, normalement c'est parce qu'on l'a réellement vécu et ressenti. L'expérience est le fondement de notre raisonnement. Et tu respectes les gens qui ont beaucoup d'expérience non ? Mais en ville certains ne connaissent rien à la vie et prétendent tout savoir. Ils font du profit sur le dos des autres alors qu'ils n'ont jamais rien fait de leur propre main. J'en avais ma claque d'écouter les sornettes de ces gens qui méprisent les autres. Je tenais pas à devenir comme eux, du genre à s'indigner lorsqu'on abat des animaux mais qui laissent ce sale boulot aux autres car il faut bien se nourrir. Les gens de Komori vivent dans le réel et parlent de choses vraies." ("12e plat : Ombles")



Petite Forêt est un ouvrage frais et authentique respirant la nostalgie d'un Japon d'un autre temps. Si l'urbanisation n'est pas décrite de manière positive, la modernisation et l'ouverture aux cultures n'est pourtant pas considérée de manière péjorative, car comme le dit Ichiko : "Pour les bonnes recettes il n'y a pas de frontières". Elle mange allégrement du nutella italien, verse du "shôyu" dans la sauce Worcester anglaise et réalise des chapati indien avec des ingrédients japonais. Le mangaka tente de décrire avec authenticité ses expériences, comme Ichiko qui ne "ne fait plus confiance aux mots" mais qui se "fie à ses expériences" ("2e plat : La sauce Worcester"). C'est après avoir vécu seul dans la Nature, qu'il ose retranscrire des anecdotes personnelles en ne s'appuyant pas seulement sur le verbe mais aussi sur l'image ; cette dernière lui permet de transmettre une sensation de réel sans passer par le filtre de la phrase. Or pour convaincre le lecteur du bien-fondé de l'expérience écologique, Daisuke Igarashi a recours a de nombreux stratagèmes comme les nombreuses adresses au lecteur : en divulguant ses recettes, il enjoint son lectorat à essayer de nouveaux ingrédients, tentant ainsi de les convaincre par le goût.   Toute cette stratégie argumentative reste cependant assez subtile et ne gâche en rien la narration agréable des péripéties d'Ichiko, dessinées dans un style original et aérien.

Sara Lawi

Notes :

(1) Frédéric Boilet est un auteur de bandes-dessinées français, connu au Japon et en France pour, entre autres, l'oeuvre Tokyô est mon jardin.
(2) Analepse : retour en arrière dans le récit.
(3) Goumi : arbre fruitier donnant des fruits rouges et sucrés ou amères lorsqu'ils ne sont pas mûrs.
(4) Miso : pâte de soja  fermenté.
(5) Bakké : Fleur de pétasite.
(6) Nattômochi : pâte de riz gluant mélangé avec des haricots de soja fermentés.

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