Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu Papier/Pellicule
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

BLACK JACK

Manga disponible depuis Février 2004 aux éditions Asuka

Black Jack… Avec un tel nom, le manga aurait pu faire un excellent polar : Sans faire preuve d’une grande imagination, l'évocation du titre laisse en effet présager une intrigue axée autour du célèbre jeu de carte. Dans un casino luxueux, filles de joie, jeux d'argent, mafias et drogues diverses auraient été les canons d’un sombre seinen dont les décharges n’auraient pas manqué de blesser l’humain dans sa chair pour libérer au passage les flots de vices qui en pave l’essence. Black Jack aurait pu être black, très black mais c’était sans compter sur la volonté de l’auteur de faire du titre une œuvre résolument humaniste. L’humanisme… Le mot vient à peine d’effleurer votre esprit que l’ombre de Tezuka plane déjà – à juste titre. Et là, changement de décor : L’école du vice laisse place à l’école de la vie. Geisha et yakuza quittent la salle de jeu pour laisser médecins et chirurgiens s’affairer autour de celle d’opération. Black Jack est l’un d’entre eux. À l’occasion de la réédition des 17 tomes entreprise par les éditions Asuka, un bilan de santé de ce chef-d’œuvre de Tezuka s’impose.

C'est l'histoire d'un mec...

D’un mec pas gâté par la vie. Témoignage d’un passé visiblement douloureux, une balafre à demi cachée par une mèche de cheveux, lui sillonne le visage. Lorsque l’on parle de lui Black Jack reste évasif, comme pour ne pas réveiller le traumatisme qui l’habite. Un accident serait la cause de cette suture et de toutes les autres coutures bardant son corps. Abandonné à la suite de l’accident par ses amis mal à l’aise avec sa nouvelle apparence, l’homme aurait pu haïr la vie. Au lieu de ça, il la défend et la sauve. Black Jack est un chirurgien réputé, sans doute le meilleur du Japon. Pourtant il bénéficie d’une réputation détestable chez ses collègues. Et pour cause, il ne possède pas de licence et exerce pour des honoraires exorbitants. Qui a dit que le travail au noir était meilleur marché ? Le pseudonyme du chirurgien n’a toutefois aucun rapport avec ce travail dans l’ombre de la légalité, d’autant plus qu’il est qualifié de marron pour le domaine médical. Black Jack est une dualité. Il aime la vie mais ne fait pas de cadeau à cette humanité qui ne lui en a fait aucun. Peu enclin au contact social, d’une vénalité exacerbée et doté d’un cynisme à faire pâlir un Anglais, Black Jack semble bâti de pierre tant il ne laisse transparaître aucun sentiment.

Pourtant le personnage de Tezuka dégage une aura d’humanité impressionnante, en totale contradiction avec son apparence. L’ambiguïté est fascinante, Black Jack devient alors l’anti-manichéisme incarné… Et par conséquent, l’un des personnages les plus aboutis d’Osamu. Autour de lui, défilent des dizaines de personnages. Ceux-ci sont tellement nombreux et uniques de part leur physique et leur caractère qu’ils en deviennent anecdotiques. Pourtant chacune de leur rencontre avec le chirurgien apportera son lot de difficultés, d’échec ou de réussite et de réflexions. Ainsi, chaque chapitre du manga relate une rencontre du chirurgien avec un de ces anonymes. À la décharge du titre, on notera l’apparition sporadique mais récurrente de Pinoko, une jeune fille qu’a sauvé et recueilli Black Jack. Ennuyeuse et superficielle, chacune de ses apparitions marque un interlude sans saveur au cœur du chapitre, l’amputant d’une réflexion de fond et/ou d’un suspense bien entretenu. Les deux éléments formant les poumons du manga, il apparaît alors clair que Pinoko soit une erreur de casting.

Fables médicales

C’est ainsi que pourraient s’apparenter les courtes histoires qui composent un tome de Black Jack de part leur aspect très moralisateur. Chacune d’entre elles renvoient le chirurgien et indirectement le lecteur, face à leur conscience respective. Ce dernier ne s’identifiera pas pour autant au chirurgien puisque celui-ci dépasse son statut d’être humain pour se poser en véritable juge ultime, devenant ange gardien comme ange de la mort selon les cas : Une façon pour Tezuka de montrer le pouvoir de vie et de mort que possède un chirurgien sur son patient et des problèmes éthiques qui peuvent en découler. Black Jack s’est affranchi du serment d’Hippocrate et n’est donc pas tenu de préserver la vie humaine à tout prix, contrairement à ce que n’importe quel médecin s’engage à faire. Ce pouvoir ultime, Black jack n’en abuse pas pour autant et parviens parfois à oublier sa vénalité pour sauver une vie qui lui paraît méritante. Et bien que cette capacité à laisser mourir un être humain sans sourciller le prive de son humanité aux yeux du lecteur, son aspect froid, distant et professionnel lui permet de prendre les décisions les plus justes et le révèle au final sous un meilleur jour. Black Jack est un défenseur de la morale plus qu’un simple médecin spécialisé. Les cas de conscience ne lui résistent pas longtemps et engendrent une réflexion chez le lecteur que peut parfois partager le héros de Tezuka lui-même lorsqu'il commet une erreur de jugement - errare humanum est. Une fébrilité très rare chez ce héros charismatique mais qui contribue à renforcer son humanité ainsi que la morale qu’il défend.

Cette morale est omniprésente : Bien pensante sans être niaise, elle colle souvent à la réalité. De part son talent Black Jack apparaît comme la chance ultime d’un patient et à ce titre, ce dernier ou sa famille n’hésite pas à se saigner pour payer les honoraires faramineux du chirurgien. Ces personnages font alors preuve d’une grande leçon de courage et d’humanité puisqu’ils ne fixent pas de prix à la vie d’un Homme et s’apprêtent à faire tous les sacrifices pour le sauver. Dans certains chapitres, des anonymes s’endettent ainsi pour toute une vie et deviennent pingres afin de consacrer toutes pièces à leur dette, ce qui les rend antipathiques aux premiers abords : l’anti-manichéisme est toujours présent. En contrepartie, Tezuka inflige à son héros infaillible plusieurs revers qui lui apprennent l’humilité, et bon nombre de valeurs humaines. Black Jack s’enrichit au contact des autres, de manière pécuniaire tout d’abord mais aussi, de plus en plus, de manière humaine…

Soignez tout ce qui est vivant

L’humanité de Tezuka n’est pas à prendre au sens strict. Fidèle à son message, le Père du manga aime l’ensemble des êtres vivants, y compris les animaux. Et ceux-ci n’échappent pas à la ligne de conduite du chirurgien : Un orque devient ainsi dès le tome 2 le patient de Black Jack en échange de perles du fond marin. Ce marché entre l’Homme et l’animal prend fin lorsque l’orque ôte la vie à plusieurs enfants et se condamne à mourir de ses blessures sous les yeux impassibles du chirurgien. Black Jack ne sauve pas les meurtriers, sa façon à lui de préserver l’humanité…

La préserver c’est aussi le rôle des hôpitaux dont est bien sûr exclu Black Jack. Néanmoins, ceux-ci font appel au chirurgien en dernier recours. Plusieurs chapitres se déroulent intra-muros et c’est l’occasion pour Tezuka de déployer son savoir en médecine, accumulé lors de ses études antérieures à la carrière de mangaka. Dessins techniques, jargon hospitalier et protocole médicale, rien n’échappe au réalisme quasi-scientifique de Tezuka et confère au manga une vraie crédibilité. Réalisme et crédibilité ne sont pas antagonismes de l’humour qui, sans être omniprésent, parsème chacun des tomes d’une touche de légèreté pas superflue. Car outre une réalité pas toujours joyeuse, la morale véhiculée au sein des tomes de Black jack couvre une vision amère du mangaka portée sur le monde médical. Surpeuplement des hôpitaux devenus usines à traitement, soins inadaptés, comportement hautain des médecins à l’égard des patients et infirmièr(e)s, Tezuka soulève des problèmes réels et qui semblent l’avoir un tantinet écœuré du milieu. Une demi confession plutôt négative qui peut surprendre mais qui dévoile un aspect de la personnalité de Tezuka resté secret jusqu’alors.

Bref, malgré son âge, Black Jack ne souffre que d’une morale vieillissante un peu ankylosée. Pour le reste, le suspense et le réalisme des opérations instaurent une véritable crédibilité au manga et les problèmes que soulève le mangaka restent encore actuels. Le regard critique que porte celui-ci sur le monde médical offre une pensée inédite qui devrait ravir tout amateur de Tezuka, ainsi que les autres. Pour les yeux fragiles (ou flemmards), Black Jack inspire encore aujourd’hui des séries animées et films d’animations qui, sans être à la hauteur du manga, présentent un relatif intérêt. Quoiqu’il en soit, le Black Jack papier est une légende et s’avère un traitement nécessaire lors d’une cure de culture manga. L’ordonnance est claire : En comprimé ou en perf’, lisez le.

Thomas Chibrac

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême