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MONTREZ-MOI LE CHEMIN

One-shot paru dans la collection "Taïfu Josei" de l'éditeur Taïfu Comics en Juin 2007

La première oeuvre douce-amère de Kita Konno (Le Passage) parue chez Taïfu Comics en février 2007 avait révélé une mangaka dotée d'un merveilleux talent de conteuse romantique, talent confirmé avec ce deuxième one-shot, qui, comme le précédent manga, est placé sous le signe de couleurs froides et simples. La couverture découvre une jeune fille recouverte d'un voile d'une blancheur innocente, les mains appuyées contre sa bouche. Cet opus sera intimiste ou ne sera pas, et Kita Konno croque sans fausse pudeur les passions humaines, guidant ses lecteurs à travers son univers singulier aux couleurs indécises.

Si le premier recueil explorait avec simplicité et sensibilité les formes multiples qu'emprunte la Mort, Montrez-moi le chemin place l'amour au coeur des préoccupations humaines. C'est à travers les thèmes jumeaux édulcorés d'Eros et Thanatos (1) que la mangaka a choisi de décrire une humanité à fleur de peau. Ainsi, les six historiettes de l'oeuvre : "Montrez-moi le chemin", "le Coquillage de Sirène", "Lever la tête vers le Ciel", "Beautiful Days", "En rêve" et "Mystérieux message" (qui est en réalité un mini-rébus proposé par l'auteur à ses lecteurs) confrontent diverses expériences amoureuses qui sont autant d'incursions au coeur de l'affectivité humaine.

Errances amoureuses

Sans se soucier de quelconques tabous culturels, Kita Konno ancre son premier récit ("Montrez-moi le chemin") au sein d'une relation réprouvée par la société : l'amour impossible que porte une lycéenne à son beau-père. On ne se trouve pas ici dans une énième réécriture passionnelle de la Lolita de Vladimir Nabokov (2) puisque la jeune fille au coeur de ce récit se montre sensible et consciente de son amour impossible. Hatoko, jeune fille bien sous tous rapports, vit sous le même toit que Takanori et Tami, son beau-père et sa demi-soeur. Aidant consciencieusement à la maison, elle s'atèle à toutes les tâches ménagères, quittant quotidiennement son costume d'écolière pour arborer celui d'hôtesse de maison.

Ainsi, Kita Konno, consciente de décrire un amour tabou se joue de tous les codes culturels amoureux en détournant l'horizon de lecture de son public : dès les premières pages, les nombreux close-up sur les visages de Taka et d'Hato initient l'entrée dans un monde ambigu. De plus, les trames fleuries rythment le quotidien du "jeune couple" : elle lui refait sa cravate, il lui donne sa montre et effleure la main de la jeune fille rougissante. Le lecteur est d'abord induit en erreur puis comprend rapidement la situation. Cet amour impossible est alors parfaitement décrit par des cases confondant fonds noirs et fonds blancs, révélant ainsi les sentiments confus d'Hato qui s'égare entre désespoir et espérance, errant dans les ténèbres de sa propre passion : "Mon Dieu donnez-moi un peu de lumière, d'une étoile qui ne serait qu'à moi... d'une flamme qui n'existerait rien que pour moi. "

Prier pour obtenir l'espoir d'une vie meilleure, telle est la philosophie d'une Hato romantique, alors que Kaoru Nagase, l'héroïne plus âgée de "Beautiful Days", que son collègue de bureau Kurisu a demandée en mariage, tente de ne pas se laisser emballer par une conception rose-bonbon de l'amour. Et sa meilleure amie Yasuko, qui a quitté son mari, la rappelle à l'ordre : "Homme de ta vie ? Le destin ? Je comprends ton envie d'attendre encore comme Cendrillon, si seulement la vie qui t'attend plus tard était plus rose, alors tout irait bien : mais voilà, le mariage, c'est pas que ça, tu poursuis simplement ce que tu fais la veille, et ainsi de suite (...) Tu es beaucoup trop idéaliste". Perdue dans les affres du doute, Kaoru ne trouve pas de réponse à son questionnement sur l'amour et le mariage. Pourquoi choisir cet homme en particulier et pas un autre?

L'errance est à son paroxysme avec la dernière nouvelle : "En rêve" où la fiction se mêle à la réalité avec des trames vaporeuses et des cadres indéfinis qui ne permettent plus de séparer les rêves du quotidien de l'héroïne. Celle-ci prépare son mariage mais, alors que le jour tant attendu approche, ses songes se font de plus en plus précis : le rêve d'un ancien amour transcendant le temps et les vies antérieures. L'héroïne plongée dans un univers onirique perd pied, et l'errance amoureuse est parfaitement décrite par Kita Konno qui prend soin de n'identifier aucun personnage en leur donnant des noms. Le visage du futur mari est ainsi de la même manière coupé par les cadres, permettant au récit de garder une atmosphère onirique. La jeune fille n'arrive bientôt plus à échapper à cet univers irréel qui l'attire inlassablement: "Tout doucement... la frontière entre le monde réel et celui de mes rêves se fait de plus en plus floue...", l'homme aimé qu'elle entrevoit dans ses rêves, elle ne peut le rejoindre que dans les profondeurs glacées d'un lac, telle une Ophélie (3) des temps modernes.

Une douce tentation

L'amour passionnel, excessif, décrit dans "En rêve" entraîne la mort. Cependant, l'optimiste Kita Konno préfère décrire l'attirance amoureuse comme un univers positif dans ses autres histoires.

"Lever les yeux vers le Ciel" expose les deux facettes obscures et lumineuses de l'amour. Setsu Yoshiwara, jeune fille sensible, capable de percevoir les pensées des êtres qui l'entourent, ressent avec stupeur le rejet de sa mère qui la considère comme un monstre. Le doute, la mélancolie sont autant de sentiments par lesquels il faut passer pour trouver l'amour véritable. Dans le cas de Setsu, il s'agit de l'amour familial, l'entourage de son père, de son frère, mais aussi de Sei, l'androïde qu'elle a trouvée dans son jardin.

Le doute, la douloureuse errance amoureuse laisse souvent place à un nouvel équilibre heureux comme dans "Beautiful Days". Kaoru, rencontrant ses trois amies, dans un dîner qui a tout d'un Sex and The City nippon, se retrouve confrontée à Yasuko et ses deux amies divorcées. Le constat aurait pu être négatif, mais c'est après avoir rejeté Kurisu qu'elle comprend l'attirance qu'elle a pour lui et la douce tentation qu'il y aurait à vivre auprès de quelqu'un que l'on apprécie : "je suis sûre que de beaux jours m'attendent".

Cet amour véritable, il faut également pouvoir l'accepter et la métaphorique histoire du "Coquillage de sirène" décrit ce sentiment comme l'accession à un monde inconnu et merveilleux. Le partenaire rêvé n'est peut-être pas tant éloigné de nous, explique Kita Konno, il suffit simplement d'intégrer son univers insondable et de l'accepter entièrement. Et c'est ce que va faire Tôru Suzuki, ce jeune garçon hanté par un souvenir marin : un bruit constant de ressac, cette vision bleue qui emplit ses souvenirs et cet objet qu'il appelle "coquillage de sirène". Dans cette ville de Manahana réputée pour ses médailles olympiques de natation, où vit le jeune héros, il rencontre une jeune fille aux longs cheveux, qui lui est présentée comme étant un membre éloigné de la famille, appelée Ningyô Suzuki (ningyô signifie "sirène"). L'étrangeté de cette jeune fille le surprend : elle s'exprime avec un drôle d'accent, mange des poissons entiers et se situe grâce aux cartes marines, jusqu’à ce qu’il surprenne la jeune fille dans son bain avec une queue de poisson.

Son père lui raconte alors la légende des sirènes de Mana. Les habitants de la ville comptent encore beaucoup de sirènes parmi eux, même s’il y en a de moins en moins. Tôru se souvient alors de celle qui le sauva de la noyade il y a sept ans, celle-là même qui vit à ses côtés aujourd’hui. Malgré tout, il ne parvient pas à dépasser leurs différences et ce n’est finalement que lorsqu’il parvient à lui donner un prénom ("Ce nom formulé par la personne qui nous aime est comme une formule magique une promesse faite par une seule et unique personne"), qu’il peut enfin l’accepter pleinement et vivre son amour.

"Je veux me marier avec toi parce que je veux rester avec toi". Ce serment d'amour énoncé par Kurisu dans "Beautiful Days" est un mur contre la solitude, cette mélancolie virale qui ronge l'être humain confronté à un univers dont il se sent exclu. Rempart irréel et onirique, la passion est décrite comme un univers lointain et fantastique, un "soleil" qui réchauffe mais qui peut aussi brûler. L'amour n'a pas de raison : l'amour pour un beau-père, pour une sirène, l'amour homosexuel (Yui amoureuse de Hatoko, sa meilleure amie), il demeure cette douce tentation vers laquelle Kita Konno voudrait entraîner tous ses lecteurs.

Sara Lawi

Notes :

(1) Eros et Thanatos : termes grecs décrivant les deux pulsions de l'être vivant, celle de vie (de possession sexuelle) et celle de mort.
(2) Lolita, de Vladimir Nabokov, 1955 : ce roman, au parfum de scandale, met en scène l'attirance d'un homme pour la fille de sa récente épouse. L'adaptation cinématographique de Stanley Kubrick en 1962 a fait connaître l'ouvrage au monde entier.
(3) Ophélie : célèbre héroïne shakespearienne qui se noya dans un lac.

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