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LA TRAVERSEE DU TEMPS

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Kaze 

Bien bonne surprise que cette Traversée du temps, que nous appellerons par affection Tokikaké (contraction du titre original (0)), hop. Pourquoi se priver ? Rares sont les films qui donnent tant envie qu’on les apprécie. Avec ce faux petit film, l’éditeur Kaze vise juste.

Makoto est une lycéenne aux cheveux courts et aux moues masculines, qui arrive en retard aux cours pour rater la moitié de ses examens, et aime jouer à la balle sur un terrain de base-ball avec ses deux amis, Chiaki et Kôsuke. Il suffit pourtant à ce garçon manqué d’un passage express dans la salle de chimie pour se retrouver étalée sur le carrelage, au milieu de ses livres, et capable… de voyager dans le temps, en sautant mais alors très fort. Mais après avoir profité pleinement de sa nouvelle habilitée en rejouant sa journée à la perfection, Makoto voit le soleil se coucher avec une déclaration d’amour. Confuse, la lycéenne va alors s’emmêler les pinceaux en tentant de changer des choses que l'on ne peut changer, et provoquer un drame à la clé… à moins qu’elle n’apprenne vraiment à savoir se servir du temps ; de son temps.

Love cheap

Lorsqu’un petit film, trop faiblement distribué pour attirer les hordes de jeunes spectateurs occupés à suivre les aventures de Harry Potter, devient un coup de cœur, comme c’est le cas du film présentement critiqué, l’on ressent le besoin d’évacuer le plus rapidement possible le sujet de ses quelques défauts. Ainsi, à ceux qui voulaient savoir : ne vous attendez pas, en allant voir Tokikaké, à être éblouis par de l’animation de grosses cylindrées. Tokikaké accuse dès sa première minute une pauvreté flagrante de l’animation (intégration maladroite des éléments en mouvements sur les jolis décors peints ; approximation des mouvements des lèvres ; silhouette lointaines grossièrement ébauchées, etc.). Son petit budget (il ne sort pas d’un gros studio) se sentira jusqu’à la fin, jusqu'à sa featuring song mignonette chantonnée par une illustre inconnue, en passant par un jeu des variations Goldberg de Bach fort discutable.

Mais à la fin du film, alors que l’on est encore imprégné de son émouvante sincérité, il est difficile de se rappeler ces défauts, tant ils ont vite disparu, laissant la place à ce que seule une équipe de gens talentueux peut réaliser : un véritable bon film. Une revanche pour le réalisateur Hosoda Mamoru, sèchement remercié sur le tournage du Château ambulant (1) dont il devait être le réalisateur, qui livre ici un travail remarquable de fluidité.



Il est question plus haut de surprise. En effet, contre la prévision d’un Ghibli de sous-préfecture, contre un budget rachitique, contre la comparaison a priori suicidaire au brillantissime Paprika de Kon Satoshi, contre la faible attente d’un jeune public rompu aux séries télé qui en ont mis en scène, des héroïnes aux pouvoirs magiques, Tokikaké surprend. Positivement. Non pas qu’il bouscule, il ne brille pas des milles feux d’une esthétique inédite, ni ne prend le parti de l’originalité à tout prix ; au contraire, il surprend par sa simplicité et sa modestie. La simplicité de son animation traditionnelle, la modestie de son développement, à une époque où les héros ou héroïnes sont comme forcés de posséder des pouvoirs faramineux pour attirer les caméras. En effet, dans Tokikaké, la jeune Makoto, dont le fort naturel et chaleureux doublage change des insupportables voix de crécelles auxquelles les séries animées nous ont habitués, ne modifie pas le cours de l’histoire. Ne parcourt pas des milliers d’années pour retourner aux origines mythologiques du Japon, ni ne va empêcher Little Boy (2) d’exploser. Pourquoi donc aurait-elle ça en tête ? Ce n'est qu'une adolescente.

Retour vers l’adolescence

On entendait le nom de Tsutsui Yasutaka (le grand auteur du roman original), alors on attendait du Philip K. Dick ; et l'on découvre avec Tokikaké une libre adaptation (l’héroïne a changé), aux couleurs teenager. On s’imaginait à mi-chemin entre Un Jour sans fin et L’Effet papillon, le tout réchauffé à la sauce féerique nipponne, dans l’ombre des grands ; nous ouvre au final ses bras, l’éducation sentimentale d’une adolescente à travers une épreuve initiatique, un test fantastique de ce qu’elle a dans le cœur. Sans dramatisation superflue : ici, pas de gamine que son bas âge fige en une sorte d’icône immaculée de l’enfance, cette curieuse idée dont on ne garde tous qu’un vague souvenir. Juste une "vraie" adolescente, rendue fort attachante par la scénariste Okudera Satoko, avec ses petits tracas mineurs (dont la nécessaire dégustation de flan), qui ne manqueront pas d’ennuyer ceux qui s’attendaient à voir tomber un méchant oracle ou une bébête de fan-service. Malgré tout, on pense à quoi ? Au génial Royaume des chats, ovni du studio Ghibli dont le chara design et la légèreté du propos contrastaient avec le gros de la production, parfois un peu boursouflé. Oui, un constat : Tokikaké laisse dans le même état de satisfaction un peu ahurie que le film de Morita Hiroyuki.



Mais à la différence du Ghibli, Tokikaké n’est pas une immense métaphore light, faite de chats fantaisistes, du passage à "l’âge de raison" : il n’extrait pas son héroïne du monde réel, il la laisse au contraire aux prises avec ses turpitudes juvéniles, avec le danger trivial que cultive dans l’ombre le quotidien. C’est ce qui fait sa principale force, et sa seule forme de faiblesse. Sa faiblesse parce qu’en voulant donner une explication cohérente au fantastique du postulat de départ, dans une séquence un peu fastidieuse où le personnage de Chiaki (3) explique le pourquoi du comment, le film de Hosoda manque de perdre le charme farfelu et poétique qu’on lui avait très rapidement trouvé dans son absence, justement, d'explication. "Manque" seulement, car le sens du tempo exemplaire dont Tokikaké fait preuve refoule les temps morts, et lance à nouveau la lycéenne vers un final là aussi très réussi dans la simplicité. "Manque", aussi parce qu’à la manière du sud-coréen Memento Mori, le filtre adolescent grossit authentiquement tout – et justifie par exemple la mise en image fort risquée et un peu naïve des fameux "voyages temporels".

Il est question plus haut de force : cette énergie qui émane du film, d’abord comique – la première moitié du film est hilarante – puis romanesque – l’épique se confondant dans le quotidien scolaire de la jeune fille – emporte tout sur son passage. Un scénario bien écrit est déjà un bon point de départ : on espère voir se reformer un jour le tandem Hosoda/Okudera, tant le sens du tempo de l’un habille à merveille la répartie de l’autre. Cette répartie anime l’adolescence, ses espoirs, ses tendres désillusions, et son sentiment de bouleversants infinis. On pense au "cours !" de la fin de Battle Royale, lors de cette magnifique séquence où Makoto galope, à en perdre haleine, jusqu’à l’emporter sur le cadre en disparaissant du champ, jusqu’à ce que l’on entende plus que la beauté minérale de sa respiration. Face à un tel déballage d’énergie positive, on se souvient que les Japonais sont toujours les meilleurs pour mettre en sons et lumières les affres colorées de la jeunesse. Et l'on retourne alors voir La Traversée du temps, comme on se remémorerait, dans un mélange de nostalgie et d'excitation, ses tribulations d'enfance.

Alexandre Martinazzo

Notes :

(0) Toki wo kakeru shôjo, comprend le mot "shôjo" qui veut dire "fille", celle en l'occurence qui traverse le temps, étrangement disparue dans le titre français.
(1) Le Château ambulant, de Miyazaki Hayao, 2005.
(2) Nom donné par ses américains à la bombe atomique qui a frappé Hiroshima.
(3) Il est curieux de noter que le personnage masculin de Chiaki porte un nom féminin, alors que l’héroïne porte un prénom normalement masculin (Makoto).

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