Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu Papier/Pellicule
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

MASTER KEATON

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Taïfu Vidéo

Bien avant Monster et son élévation plus que méritée au panthéon de l’animation, Urasawa Naoki s’intéressait déjà au thriller : chaque mythe ayant sa genèse – à l’image de Nadia, le secret de l’eau bleue (1990) d’Anno Hideaki qui esquissait quelques structures thématiques et symboliques du légendaire Neon Genesis Evangelion (1995) – le monstre sacré d’Urasawa (1995 - 2001) a semble-t-il bénéficié d’une expérience technique et artistique acquise en partie avec la réalisation de Master Keaton (1988 - 1994). Veillons néanmoins à ne pas tomber dans une bête et simplissime relation de causalité qui réduirait Master Keaton (voire toute l'oeuvre antérieure d'Urasawa) à un simple rôle de brouillon de Monster, les deux titres étant au demeurant dotés d’univers très spécifiques.

Inspecteur Keaton

Les intimes l’appellent Taichi Hiraga plutôt qu’inspecteur, mais Keaton a peu de proches : divorcé, celui-ci ne partage son temps qu’entre sa fille Yuriko et ses enquêtes. Détenteur d'un diplôme d’archéologie d’Oxford, matière qu’il lui enseigne parfois en parallèle à ses enquêtes, Keaton est également un ancien membre du S.A.S. – Special Air Service, unité spéciale franco-britannique créée en 1941 et composée de volontaires franco-britanniques. Historiquement connue pour ses raids derrière les lignes allemandes en Afrique du Nord, l’organisation est devenue après-guerre une force spéciale anti-terroriste internationalement reconnue. Ça, c’est pour la grande Histoire. Pour l’autre, on ne situe pas exactement la décennie dans laquelle évolue Keaton, le seul indice étant la relégation de la World War II au rang de souvenir.

Fort de ces expériences, celui-ci s’est mis au service de la prestigieuse organisation d’assurance londonienne Lloyd’s afin de résoudre partout dans le monde conflits d’héritage, problèmes d’enlèvements et autres escroqueries aux assurances. Sa renommée le rendant très prisé des cas désespérés, il est aussi contacté par de nombreux particuliers en dernier recours, ce qui n’est pas sans faire penser à un Black Jack de Tezuka ou un K de Taniguchi. Ajoutons à ça les nombreuses rencontres (plus ou moins bonnes) que l’inspecteur effectue au cours de ses voyages et l’agenda de Keaton s’en trouve particulièrement rempli.

Il n’est alors pas surprenant de considérer la série dans un format fractionné où chaque épisode relate une de ses enquêtes et/ou aventures. Le choix d’Urasawa de consacrer chaque épisode policier à une trame spécifique fait là aussi apparaître une nouvelle référence, celle du célèbre Saeba Ryo (héros de City Hunter, Nicky Larson en vf).



Des influences, juste des influences

En considérant l’animation un peu rétro contemporaine à l’œuvre de Tsukasa Hôjo, heureux papa de ce City Hunter, ainsi que l’agencement du scénario au sein de la série (épisodes quasiment indépendants les uns des autres, l’histoire personnelle du héros distillée au fil de la série assurant un semblant de continuité) basé sur le schéma même de City Hunter, Keaton aurait pu être considéré comme le successeur de Saeba. Mais les deux héros, s’ils évoluent dans le même univers policier, ne jouent pas pour autant dans la même cour : non pas que qualitativement City Hunter soit incomparable à l’œuvre d’Urasawa, bien au contraire (question qui mériterait un intense débat) ; mais les frasques de Saeba et son humour situé sous la ceinture ou au mieux, sur les poitrines, largement relayés sur nos télés françaises, ont été à l'origine d’une génération entière dévouée à celui qui est devenu dans nos contrées le mythique Nicky Larson.

La personnalité paisible de Keaton s’avérait ainsi trop effacé pour tenir tête au flic de choc, dans l’immédiat du moins. Une décennie plus tard, la série tente enfin une sortie française après que Monster ait fait du nom d’Urasawa un gage de qualité ; l’avantage d’une sortie si décalée est que le titre a échappé au galvaudage imposé par le couple Dorothée/CSA pour bénéficier d’un doublage honnête bien que traditionnellement en deçà de la VO.



Beaucoup moins shônen que seinen, au sens déformé occidental (1) que Master Keaton soit une œuvre arrivée à maturation, la série se distingue par son réalisme bridant parfois la créativité de son créateur. Peu importe, Urasawa sait se rattraper sur les ressorts et le potentiel romanesques de son univers.

Ficelles et clichés du métier

L’une des premières scènes fixe le ton de la série : une salle de conférence plongée dans la pénombre, le cours d'archéologie de Keaton haché par l’enchaînement des diapositives projetées sur l’écran… Cliché, la séquence que l’on retrouve dans les plus ou moins bons thrillers s’avère néanmoins toujours aussi efficace : on saisit tout de suite que Keaton n'est pas là pour s’en payer une bonne tranche.

Pourtant ce dernier ne paie physiquement pas de mine, l’association cravate sur corpulence moyenne en faisant la parfaite antithèse du cowboy Saeba Ryo ; ni d'ailleurs mentalement, l’inspecteur évitant les confrontations pour mieux feinter la naïveté face à ses ennemis, comme aiment à le faire de nombreuses célébrités policières du PAF. Ainsi parvient-il à décontenancer ses adversaires… et ses alliés : "En résumé, Keaton est un pro et nous, sommes les amateurs" constate Stuart Pitock, chasseur de prime (épisode 2) après un énième coup de force de l’inspecteur. Bien que le caractère ingénu de Keaton puisse parfois surprendre l’otaku en herbe de bien belle manière, certaines ficelles n’en restent pas moins visibles.



Si les graphismes sont vieillis et l’action aussi peu présente que l’humour au premier degré, Master Keaton présente toutefois un intérêt majeur qu’il ne doit qu’au talent de son réalisateur : plus que dans l’enquête elle-même, Urasawa puise la force de son anime dans l’univers dans lequel évoluent ses personnages…

Keaton Sandiego

Dans LES univers, même, puisque chaque épisode possède une substance propre que lui confèrent sa trame et son background. Aux enquêtes se mêlent vie privée et rencontres fortuites garantissant un renouvellement efficace du scénario, c’est un fait établi ; mais Keaton a ceci d’intéressant qu’il voyage à travers le monde et nous emmène avec lui. Paris, Varsovie, Athènes, Rome, Londres ou Tôkyô, les enquêtes en deviennent de véritables prétextes au tourisme, l’inspecteur s'avérant être, grâce à ses études en archéologie, un guide plutôt bien renseigné. La majorité des épisodes donne lieu à quelques tirades sur l’architecture d’une ville ou l’agencement d’une pièce mis en valeur par un graphisme plus abouti représentant entre autre joliment l’architecture haussmannienne de Paris (épisode 5).

Le packaging made in Taïfu est à lui seul une incitation au voyage et présente à son dos la carte d’une une région du monde sur laquelle sont localisés les épisodes. On se surprend alors à saliver ou du moins s’interroger sur la façon dont tel ou tel background sera représenté. L’opening tout de cornemuse vêtu, résonne lui comme une ode marine à l’aventure. Ces teintes exotiques que l’on retrouve tout au long de l’anime possèdent parfois des imprécisions ou des raccourcis un peu faciles : Marseille à la frontière italienne ou le mythe de la Russie toujours enneigée surprennent par exemple quelque peu. Les épisodes se déroulant en France sont eux victimes d’un véritable "fan service" destiné au public japonais dont certains ont sans doute pu assouvir leur fantasme de la vie parisienne sans bruit ni pollution avec dégustation sept jours sur sept de baguette et fromage qui pue, une vie dans laquelle la mer Méditerranée s’appellerait "Méditterranée". Une vision déformée de la France et du Français moyen qui peut donc prêter à sourire, mais l’on ne s’en moquera pas car c’est Urasawa… et surtout parce que la restitution du paysage reste assez fine, c’est bien là le principal.



Un peu comme dans le cas de Nausicaä, Keaton arrive en France avec près d’une décennie de décalage horaire, et tous les problèmes que cela suscite. Pour autant, l’incontestable talent de narration qu’Urasawa restitue dans son œuvre accuse beaucoup moins l’usure du temps que ses graphismes car celui-ci à su créer un univers et lui insuffler une force emplie d’humanité qui, à défaut de transformer Master Keaton en chef d’œuvre, en fait un petit bijou intriguant que les amateurs d’Urasawa devraient bien vite se procurer, histoire de le caler au chaud entre City Hunter et Monster, par exemple…

Thomas Chibrac

Note :

(1) Voir à ce propos l’encart "Un shônen sentimental" dans l’article consacré à Love Hina.

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême