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APPLESEED 2004

AppleSeed... en voilà, une grande et belle pierre dans le jardin des mangas cyberpunk, au même titre que Blade Runner face à la science-fiction. Masumune Shirô, c’est un peu le John Wayne de la génération Akira, un pionnier. Mais pour la même raison que les salauds ont aussi leur heure de gloire, et que les meilleurs sont toujours ceux qui partent en premier, il y a un moment où faut arrêter. Faut arrêter, Masamune.

Parce que tout a une fin, d’abord, mais surtout parce que dès qu'il s'agit d'adapter l'oeuvre d'un mangakka en animé superfriqué, l'artiste précité n'est alors plus qu'un misérable rouage parmi tant d'autres dans la mégalomachinerie des studios nippons... rares sont ceux qui gardent un contrôle considérable sur leur création. Jadis créateurs omnipotents, artisans uniques de leur culte ou de leur déchéance, ils sont à présent tributaires des compétences d'un staff technique sous-payé ; dans certains cas, comme ceux de Ghost in the shell ou Video Girl Ai, ça a fonctionné ; dans d'autres, non. Là, c'est définitivement non.

Petit rappel du pitch de base officiel du manga/film : année 2131, après une troisième guerre mondiale qui laisse la civilisation humaine et ses nations défigurées, la citée d’Olympus, Etat-nation nouvellement créé, propose une utopie au service des humains dirigée par des "bioroids" (humains génétiquement modifiés) à l'aide de Gaïa, un super-ordinateur. C’est dans cette ville que trouvent refuge l’humaine Deunan et son compagnon cyborg Briaeros. Ensemble ils intègrent les forces d’élites locales et sont ainsi amenés à prendre part au complexe jeu géopolitique international au sein duquel se meut Olympus...

Tout ça, c'est très beau.

Les japonais ont toujours été fans du premier degré triomphant, de manière encore plus ancestrale que les yankees. Quand c'est sensé faire mal, tous les moyens sont bons pour que ça le fasse. Quand la madeleine se débine, les violons débarquent comme en 44. Il y a des fois où ça passe, et où ça fait leur force ; et d'autres où ça casse. Pour ne pas avoir l’impression d’avoir perdu son temps face à un spectacle pareil, le mieux à faire reste d’en tirer des leçons, en passant en revue tout ce qui casse dans Appleseed, cuvée 2004.

T’as deux jours pour m’écrire un scénario, ou on tue ta femme et tes gosses

L’envolée de l’animation japonaise s’est faite sur une génération : celle des baby-boomers, ces fils à papa dorés sur tranche nourris aux animés old school, aux feuilletons patriotes, aux héros U.S. testostéronés. Au premier jour étaient des papas artisans à la Tezuka ; puis vinrent ces marmots fétichistes, assez effrayés par la réalité réelle d’une cité chiante pour se réfugier dans un monde féerique, fait de robots vainqueurs, de liberté spatiale, de filles obéissantes et tutti quanti. Ils prirent le pouvoir dans les années 80, firent des animés à leur image, et créèrent toute une génération suivante de nerds, ou plutôt en langue impériale otakus. Et l’otaku est spécial. L’otaku aime le détail ; le petit, le fourbe, celui qui va solidifier son identité fragilissime, et lui permettre de gagner les quizz Gundam et impressionner les potos. Les mangas depuis trente ans ont donc toujours joué à qui qu’a le plus d’imagination, allant jusqu’à appeler un méchant de sentai "Vartan", merci Sylvie. Le fond est donc important mais tout autant l’est la forme pour ces artistes, et tout se déroulera plutôt bien jusqu’à ces dernières années, lorsque le réservoir à noms bizarre a atteint l’overdose. Appleseed, soit Graine de pomme (z’ont de la chance, les américains), fait partie des productions malchanceuses à ce titre, avec son glossaire de cm2 : comment espérer faire sérieux avec son épopée futuriste géopolitique lorsqu'on nomme sa mégapole Olympus, un de ses personnages importants Athena, le vilain méchant Hadès, et qu'on nous ressort à toutes les sauces ce foutu terme "Gaia", qui semble obséder les mangakkas depuis les origines de la création (cf. Escaflowne, entre autre) ? Le truc, c’est que le jeune japonais, dont la culture G et la connaissance du monde sont en moyenne aussi profondes que le jeu de Pamela Anderson, semble n’avoir aucun problème avec ces termes touristiques. Paix à son âme.

Paix également à l’âme de l’heureux scénariste, qui semble par souci d’homogénéité avec son infâme glossaire avoir réservé le même sort au background. Prenons le film tel quel, se suffisant à lui-même comme il se doit, en éludant le manga : à quoi ressemble le monde de AppleSeed, version 2004? Quels sont ces robots Jinrô-like que l'on voit au début? Où est située cette magique cité d'Olympus (et Hamasaki Ayumi pour vanter leurs produits électroménagers dans un commercial ?) ? Et d’ailleurs, comment une pareille cité à pu se construire le temps d'une génération (celle des vieillards)? Quels sont les rapports entre la communauté biodroïde et la communauté humaine? On parle de racisme anti-biodroïde, avec une petite scénette à la Mississipi Burning, et basta. D'où viennent ces petits vieux ultra-clichés, comment ont-il gardé le pouvoir dans un système si instable ? Aucune de ces questions ne trouve de réponse, et les quelques raccourcis scénaristiques assumés, sensés donner de l'épaisseur à l'histoire, sont d’une naïveté touchante.

De l’autre côté des studios, chez les maestro de l’image, ça ressemble plus à beaucoup de bruit pour rien : visuellement, c'est très joli, il y a eu de l'argent dedans, moins que ce que Hollywood dépenserait pour le même résultat, c'est tout à leur honneur. Mais, en jetant un oeil à l'architecture de Olympus, aux vêtements que portent les habitants de Olympus, à tout ce qui donne vie à un monde, le résultat est clair : le néant, total et sans appel. Sans ambition, sans fond, sans rien. La Athena, flanquée d'un costume de corsaire, fait regretter les meilleures heures du Disney Parade, les gars du ESWAT (ils sont allés la chercher loin, celle là) ressemblent à tout et n'importe quoi, et les vêtements des filles ! On voit que ça a été conçu par des bons gros nerds pervers pépères. Toutes du E-cup avec décolté en option, même les officielles, hein, pas de favoritisme, hop hop ! Ce que l’on fait, ce n’est pas de l’art, c’est de l’entertainment, voilà ce que vous ne pourrez jamais vous mettre dans vos petites têtes, bande d’artistes ratés avec vos idéaux à trois yens !, semble murmurer une voix mécano-thermique, surgit d’outre-pellicule.

Il y a un mecha dans ma soupe !

Au bout d'un quart d'heure, on a tout cerné, mais tout véritable espoir s'était de toute façon évanoui dès les premières minutes, à la vision de la supposément jolie Deunan, dont la laideur donne brusquement envie de condamner aux travaux forcés à perpétuité les créateurs du cell-shading, procédé qui a pourtant bien servi au monde du jeu vidéo. Aucun personnage féminin, au chara-design pathétique, n'est réussi, et seuls quelques personnages masculins comme le Shôgun s'en sortent sans trop de casse. Un mélange 2d - 3d aurait été tellement plus approprié... ici, un flot d'émotions diverses est sensé passer en deux-trois expressions monolithiques, signant en deux-trois plans expédiés la mort de l'humain, la mort de l'Art, la mort de tout. Ajoutons à ça un doublage tout ce qu'il y a de plus plat, et c'est l'intifada.

Et les personnages sont aussi creux que le caisson d'un joueur de l'équipe de France, et les enjeux sensés mettre les scènes d'action sous pression sont si faiblement posés qu'on en a absolument rien à cirer, et les scènes larmoyantes font d'autant plus tâche, traînant en longueur, encore et encore…

Alors à partir de là, on ne peut qu'être agréablement surpris: par certaines scènes d'action sympathiques (celle avec les robottes SM au fil dentaire qui tue… euh, c'est tout, en fait), par la séquence-flash back jolie à voir et dans l'idée, par l'esthétique des mechas, vraiment réussie, par quelques idées thématiquement intéressantes - le retournement de situation du côté des vieux "sages"… mais avec un final à la Godzilla ultra-prévisible, flanqué d’un suspens artificiel pour grand-mères, le tout sur une des BO de film d'animation les plus mauvaises qu'on ait osé concevoir (ils ont cru qu'on leur demandait de remixer pour ultraman gameboy, ou quoi?), on ne peut que constater que, comme dit Francis Cabrel, c’était mieux avant.

Et on se prend alors à imaginer ce qu’ils feront de l’hypothétique film Evangelion, avec les Eva en 3D, Shinji et Rei en cell-shading… la monoexpressivité de ces poupées gonflables virtuelles collant bien au personnage de la droïde divine ceci dit. Tiens, une franchise !

Alexandre Martinazzo

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