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BERSERK - DOSSIER PARTIE 2/2

Suite et fin du dossier Berserk. Pour accéder à la première partie, cliquez ici.


PARTIE 3 – AU FOND DE L’ABIME


La chair et le sang


"Ses hommes à lui [ceux d'Odin] allaient de l’avant sans armure, enragés comme des chiens ou des loups, mordant leur bouclier, forts comme des ours ou des taureaux, et tuant les gens en un coup, mais eux, ni fer ni feu ne les navraient. Ils étaient appelés berserkir." Ynglinga Saga (6).


Bas la distinction animé/inanimé. Berserk parle, quelque soit son moyen d’expression, pour traduire ce que son père, Miura Kentarô, aurait aimé exprimer si son monde le lui permettait ; aurait pu exprimer dans un monde autre que le sien. Un monde hyperbolique, où l’existence fait du zèle en tintamarres fluorescents, mélodies troubles, chœurs graves, sang d’un rouge trop vif et eau de vie coupée au whisky. L’univers du "Bigger than life" cité plus haut : composé d’êtres d’exception qui montreront la voie et tairont les dissidents, d’êtres dont l’héroïsme sera conscient, dont l’amour, et la haine, auront pour reposer leur valeur des milliers de corps et de peurs exorcisées comme fondations. Des personnages qui, malgré cette avalanche de too much organisé, paraîtront d’une humanité à fleur de peau, leur courage, leur haine, leur amour n’étant justement pas téléphoné ou gratuit, par la grâce d’un travail d’écriture dont il ne paraîtra jamais que le considérable centième au public.


L’extrême intelligence du propos global de Miura, qui un peu à la manière de Neon Genesis Evangelion pourra sans mal échapper à qui se contentera d’apprécier le spectacle pour entretenir ses mirettes, est comme toujours le ferment de cette symbiose d’éléments aboutissant à une œuvre entière, cette harmonie des éléments.


Si le titre de ce chapitre est "La chair et le sang", ce n’est pas tant en référence au film éponyme de Paul Verhoeven (7) – bien que le film partage avec Berserk une prédisposition pour la violence sans concession – que pour signifier ce que le manga de Miura arrive à faire ressentir de viscéral dans sa chair. L’emploi des chromatiques, peut-être, une bande sonore et un mixage efficaces, sans doute, mais pas encore exactement. Sans conteste, c’est toujours l’écriture et ses enfants terribles, terriblement humains qui font vibrer le lecteur, le font s’identifier à eux, sans qu’il ne ressente forcément un besoin de lui faire traverser des épreuves abominables et des dilemmes affreux : dans Berserk, certaines blessures n’ayant rien de spectaculaire frappent fort au même titre qu’elles frappent le personnage… c’est assez percutant au beau milieu d’un spectacle banalisant la mort dès son premier épisode.


Les prédispositions de Miura à traiter les enveloppes charnelles et à malmener les âmes dans leurs emballages (l’âme ne semblant pas valoir ici grand-chose, et liée à la matière dans cette œuvre très agnostique) servent l’action avec une infaillible et constante rigueur dans l’angoissante mise en scène des corps - on ne nous épargne pas même les menstruations handicapant la guerrière Casca (tome 6, épisode 12). Un exemple parmi tant d’autres étant la récurrence du viol, le personnage de Casca (oui, encore elle) étant à plusieurs reprises à deux doigts d’en faire les frais (quand on ne lui rappelle pas délicatement qu’une femelle n’a rien à foutre sur un champ de bataille, on se sert de sa force de démon pour la désaper… et satisfaire tout le monde). Sans que cette quasi-omniprésence ne prenne des accents de perversité : dans Berserk, les corps mis en scène sont quasiment autant masculins que féminins, et lesdites scènes de viol sont souvent étouffantes (un tant soit peu proches de ce que la réalité voudrait, en d'autres termes), parasitées par d'autres éléments réalistes souvent peu ragoûtants (le corps de la violée se trimballant sur un pic la scène suivante, à titre d'exemple...). Après, deux éléments clefs de Berserk en sont davantage caractéristiques : le premier est le sort de Griffith. La dégradation physique quasi-totale d’un être jusque là magnifié est l’ultime stade, s’il en est, de l’horreur de laquelle tout peut surgir à n’importe quel moment, et avaler le reste de l’équipage, héros y compris. Le morbide dans lequel cet événement plonge le récit laisse, jusqu’à l’issue finale, l’impression excitante, et effrayante, que tout peut se produire.


Le second est la scène d’amour entre Guts et Casca, survenant dans l'immense volume 9 (et l’épisode 21), alors que Guts est revenu la veille à la Brigade du Faucon affaiblie depuis la capture de Griffith, perdant des hommes et du terrain à chaque assaut de hordes barbares environnantes, sous le commandement d’une Casca au bord de l’épuisement. À ce stade du récit, tous les préliminaires qui devaient séparer les corps des deux protagonistes sont passés depuis belle lurette, leur amour, dans une situation aussi tragique, doit être consommé. À cet instant, Miura, au lieu de livrer une scène de bisou-bisou des plus classiques, s’en tient à sa ligne : au plus près des corps. La nudité, dans cette scène de sexe très détaillée dans le manga, n’apparaît pas comme un artifice excitant ; elle n’est pas détachée de la personne ; elle est sa personne, elle est celle propre de Guts et celle propre de Casca. Tandis que leur enlacement violent et sauvage ne crée avec l’univers de contraste que dans leur intimité affectueuse et bouillonnante, lumière dans les ténèbres, signe individuel d’un espoir en l’humanité, appelant à d’autres signes, chacun traçant sa courbe au creux d’un sous-bois, leurs corps parlent pour eux, avec semble-t-il les mêmes effets cathartiques que lorsque Guts démolit les trop grandes gueules ou les immondes bougnats, provoquant les applaudissements. Les corps (ceux vivants) racontent leur histoire, lèchent littéralement les plaies du passé. Miura n’épargne pas même au lecteur le fragile thème de la dualité, lorsque prenant Casca par derrière, Guts se voit en elle, violé dans son enfance par un soldat ; c’est alors qu’elle lui prend la main et lui fait passer un deuxième cap dans son existence. L’intimité, comme elle le soulève, est leur point de non-retour ; quand bien même le monde sombrerait dans le chaos – et il le fera – cette intimité sauvera leur âme.



La série de Takahashi Naohito raccourcit cette séquence en deux plans, un animé, et l’autre reprenant à peu de choses près une planche de Miura ; c’est la chanson de Hirasawa, intitulée Guts, qui fait tout le reste, et sacralise l’immense beauté de la scène, parmi l'une des rares réussies de l'animation, aux côtés par exemple de celle de Kareshi to Kanojô no jijô (encore de Anno Hideaki) (8). D’où vient cette beauté instable et fiévreuse ?


Peut-être de l’attention particulière de Miura Kentarô qui, tout appliqué qu’il est à dessiner dans les détails un corps haché, une musculature saillante, un sein pétri ou un viol de paysanne sur la une, ne s’est jamais réellement concentré que sur l’odyssée intérieure de ses protagonistes, et la dimension sauvage, vive et libre de leur aventure. Berserk insiste sur ce point par ailleurs. Griffith fait partie de ces êtres rares qui possèdent quelque chose d’unique et qu’ils ne partagent avec personne : un rêve… seule véritable essence semblant avoir droit d’exister derrière ces corps. Comment ne pas y voir l’exclusivité de l’âme, ainsi que son détachement du monde matériel ? L’âme est affaire d’élection ici bas et rares sont les hommes en possédant une en ce monde. Chacun est destiné à contempler ce gouffre dont l’humanité a été vraisemblablement façonnée par quelque féroce Démiurge ; chacun est condamné à détourner le regard de ces abîmes dont il garde un morceau en lui. Hors de toute élection, la seule transcendance possible se trouve alors au plus fort du combat, face à la mort, à nouveau face au néant. Pris entre deux feux, revenir face à sa propre inertie, c’est une invocation delphique visant à contempler de soi-même sa propre humanité, pourtant toujours dépourvue de la moindre lumière. En accumulant les combats, les blessures. En frappant plus vite et plus fort. En augmentant sa masse musculaire et la somme de ses douleurs, l’on cherche à donner à son corps une consistance supérieure aux ténèbres l’enveloppant. Libéré d’un monde infiniment mauvais, c’est ce que désire Guts mais toujours dans une optique guerrière. Libéré de son propre karma, dont la seule porte accessible vers la liberté est le Mal. Libre certes, mais dont l’unique destinée sera alors de combattre ces institutions divines, ces édits karmiques. L’Apocalypse, forcer les dieux à revenir sur Terre pour un autre combat, le dernier : le Ragnarök. Du haut de leurs misérables yens et d’une poignée de pinceaux, Miura Kentarô le maestro et les adaptateurs de la série reproduisent l’ivresse que procure la vision d’une vallée sous un orage, ou d’un coucher de soleil ; pas une mise en scène climatique gratuite, parce que les pastels ça fait joli ; l’épique dans Berserk tient à celui qui fait battre le cœur de ses héros tragiques. Le monde, dans l’œuvre de Miura, "monde" dans le sens du monde des hommes, n’est donc pas un "personnage" central, la géographie des lieux se soustrayant à l’habituelle lubie fétichiste de la carte géographique.


Dans le triangle et hors du triangle


Dans le triangle de l’intimité, il n’y a donc qu’"eux", eux et leurs victimes : Guts, Griffith et Casca, êtres aux nuits sans repos mais aux jours sans médiocrité, formant le triangle… Guts/Griffith/Casca ? Ou peut-être plutôt le triangle Griffith/Guts/Casca. Ou peut-être Guts/Casca/Griffith. Dur à déterminer.



Dur à déterminer, peut-être parce que Miura conçoit un crédible triangle relationnel, pas forcément basé sur la femme s’il y a deux hommes, ou sur l’homme s’il y a deux femmes, comme on nous le sert en surgelé depuis des siècles de littérature et des décennies de cinéma. Ici, le triangle relationnel, conjointement à ses vertus initiatrices, déverse son régulier lot de couleurs sur les trois protagonistes, aucune position n’étant particulièrement confortable ni avantageuse dans un triangle. Guts ne se considère pas essentiel à l’équilibre de la Brigade du Faucon, à l’origine assurée par l’inévitable Griffith et sa lieutenante Casca ; de plus, il ignore sa position dans le triangle, s’imaginant dispensable aux yeux de Griffith. Casca nourrit au début du récit un très explicite sentiment de rancœur envers Guts, trop jalouse que Griffith lui ait dit des mots qu’il ne lui a jamais dit à elle (en l’occurrence le très explicite "je te veux"), et trop fière pour réaliser combien elle s’attache progressivement à Guts. Quant à Griffith… puisqu’il s’imagine que tout lui est dû et que rien ne lui échappera, très probablement en raison de son charisme naturel, il ne prendra conscience du triangle que lorsqu’il le verra se déliter, d’abord au départ de Guts ; puis lorsqu’il verra Guts et Casca ensemble, alors qu’il n’a plus que la peau sur les os et a perdu toute sa splendeur, lui, le roi de l’effet, le Highlander "plus plus", le rêve américain (et ses limites) incarné…


Quelques mots sur le personnage de Casca. Dans la sphère du manga, les personnages féminins sont souvent moins réussis que les masculins, les mangas en question étant la plupart du temps l’œuvre de dessinateurs mâles, victimes de l’insistant cliché entourant le choc des sexes de la question à la con "de quelle planète viens-tu ?" Il en résulte souvent des personnages se développant sur une base artificielle, voire autour d’un trait de caractère ringard, physique (si l’héroïne est bonne) ou mental (si l’héroïne est cruche – dans le sens kawaii du terme). Or Miura Kentarô, puisqu’il est auteur d’une œuvre majeure de la Dark Fantasy, a su créer, fidèle à lui-même, un personnage féminin authentique, réussi, poignant et beau, flanqué d’un design réveillant les superlatifs. Au milieu de cet océan de virilité plutôt bien assumée, elle existe, elle préexiste, cohérente dans un monde médiéval guerrier (et donc à tendance un chouilla machiste), à aucun moment dépendante des deux autres personnages centraux – oui, même de Guts, si l’on met de côté l’après-Nexus, lorsque les deux survivront aux Enfers et reviendront sur terre pour découvrir le charmant changement.


A ce titre, en dehors du triangle, émergera aux alentours du tome 14 un personnage féminin, que l’on verra de prime abord d’un mauvais œil, dans son statut de remplaçante "active" de Casca ; c’est bien entendu Dame Farnese, commandante en chef de l’Armée des Saintes Chaînes d’Argent du Vatican, fille de puissants aristocrates suivant sagement la foi qu’on lui a tracée, et traversant une grave crise personnelle après son premier contact avec un Guts qui, lui, y connaît un rayon en "miracles", "hérésies" et autres "Dieux" de sous-préfecture… De la volonté de Miura de reproduire autour de Guts, sinon un triangle, du moins un cercle de confiance, émerge ce grandiose et fort personnage, à qui la plume de génie de l’auteur prête une expression et un fond parfaitement émouvants.



En dehors du triangle, ou du cercle (ça se complique), la vision de l’humanité par Miura, en dépit de sérieux penchants pessimistes, ne sombre à aucun moment dans la caricature ; résolument à l’image des trois héros, regroupant en eux tout ce qui peut faire perdre et gagner espoir en l’Homme. Mais force est de constater que les personnages secondaires, qu’ils soient habitants d’un village proche ou aristocrates de Tudor, se révèlent être la plupart du temps des ordures parfaites, faisant librement parler la lâcheté et le sadisme. Les rares êtres aux contours innocents sont souvent jeunes, que ce soit la princesse Charlotte, le fils du conte Julius, Adonis, ou encore le garçon soldat qui meurt au service de Griffith – il est intéressant de noter qu’Adonis comme ce garçon réveillent, à travers leur mort (la mort n’est-elle pas commune ?), un immonde sentiment de remords à Guts et Griffith (qui, lui, tue directement Adonis) ; éculé mais increvable symbole de l’innocence ?


Mais à aucun moment l’auteur ne présente ces penchants innommables sous un jour impassible et éternel, éloignant ces pauvres êtres de la notion même de Mal absolu, la perfection n’étant pas à la portée des hommes – le cas Griffith en est le meilleur exemple. Ainsi, le monde des Enfers (ou plutôt le Nexus), étant l’ultime stade où l’homme peut atteindre les cimes du Mal, pose par là même les limites de l’homme, devant renier son humanité pour atteindre un stade supérieur de puissance.


Et là est toute l’ambiguïté du bilan de l’homme que dresse Miura : ce n’est pas en faisant le mal que Griffith renie son humanité, puisque le Mal peut aussi être humain, puisqu’il n’est, en réalité, qu’humain – les "God Hands" (entités spirituelles censé exécuter la volonté de Dieu) semblant perdre toute utilité sans leur présence, de la même manière que le Béhélit dans tout son maléfique mécanisme n’est qu’un talisman à destination des hommes, puisque se nourrissant de son sang et de ses larmes (à ce sujet, l’œil qu’ouvre le Béhélit lorsque Guts le prend pour la première fois dans sa main n’est-il pas un signe de l’importance à venir du héros ?). Ce qu’atteint donc l’élu du Béhélit, pour devenir lui aussi un God Hand, comme dans le cas de Griffith, est quelque chose de sensiblement différent ; peut-être est-ce l’inhumaine perfection dans l’exécution mathématique, donc froide, donc potentiellement cruelle et maléfique de l’individualité. Froide… comme les lèvres immobiles des êtres supérieurs (dont Zodd), ne se donnant pas même la peine de bouger, pas la peine, trop humain. Griffith, lui, devait bouger les lèvres pour s’exprimer.


Je suis le seigneur du château


Indépendamment des événements extérieurs, et même du personnage de Casca, l’essentiel du matériau thématique de Berserk se trouve dans l’opposition Guts/Griffith, dualité qui se révèlera dans l’après flash-back (une fois le monde plongé dans les ténèbres) aussi importante que par exemple l’éternelle dualité science/religion. Avec à la clef, la domination du monde, autant voir les choses en grand.


De la dissonance spirituelle et symbolique entre nos amis fidèles devenant en cours de route ennemis jurés, il transparaît certaines choses dans la série de Takahashi. Comment ne pas stigmatiser les différences entre la brute épaisse trouvant le repos dans le sang et l’ange aux yeux bleus et à la grâce artistique ? Entre les muscles et le cerveau, le tank et le think tank ? Le parallèle nous est servi sur un plateau, nous laissant tomber dans le panneau : à aucun moment on ne doute de l’apparente perfection de Griffith (perfection liée systématiquement à la notion de Bien) ; ni de la dépendance patriotique de Guts. Tout ceci parce que nous sommes dans la sphère humaine, le château de Griffith, contrôlé par Griffith et son sentiment humain et puéril de contrôle du grand tout.


Or, lorsque Guts, en quittant la Bridage du Faucon pour chercher sa voie, fausse la donne, les murs du château se fissurent, ses fondations se délitent. C’est là la plus belle figure du manga : le besoin intangible et oppressé de Griffith d’avoir Guts à ses côtés, révélant sa totale dépendance au tas de muscle non pas pour ses bras mais pour ce qu’il représente à ses yeux, peut éventuellement être de l’amour – le personnage de l’ange blanc n’étant, on l’a vu, fermé à aucun sexe. Mais qu’il y ait peu de ça ou pas n’est pas vraiment important ; ce qui compte est la faiblesse rédhibitoire du brillant Griffith, que l’on peut aisément imaginer avoir gagné en confiance et en charisme au contact de Guts, faisant alors de la populaire bande qu’il dirigeait une armée aux desseins démesurés, trop démesurés pour sa gueule d’amour. Trop démesurés pour que Griffith puisse les atteindre sans céder au Mal ; en dépit de sa volonté, peut-on dire, les larmes que le Béhélit verse lorsque la prophétie prend forme (volume 12) étant SES larmes, ses larmes d’humain se sentant trop faible pour refuser de sombrer du côté obscur de la force…



Anecdote à ce sujet : lorsque dans une scène l’on dit à Griffith qu’un "tel meurtre doit être l’œuvre du démon", celui-ci répond que "non ; c’est l’œuvre d’un simple homme." Griffith, ayant eu l’occasion de goûter au propre Mal qui le ronge, devine jusqu’où peut aller l’homme. Est-ce là une simple pirouette pour l’audience, ou bien un signe de sa propre nature maléfique, encore au repos à ce moment ?


Quoiqu’il en soit, de complémentaires, les deux extrêmes deviennent opposés sur tous les plans : d’un côté, nous avons le cupide fantasme d’excellence qu’incarne un Griffith que cette accumulation de perfections rend somme toute très superficiel ; de l’autre la puissante et généreuse existence dans sa plus élémentaire simplicité, qui prend les traits du gros bourrin Guts ("guts" signifiant on le précise "tripes" en anglais ; mais son nom pouvant tout aussi bien être l’onomatopée japonaise "gatsu" dépourvue de toute signification). L’opposition un peu anar du sophistiqué forcément chtarbé au cul-terreux au grand cœur ne vaut en l’état pas grand-chose, puisque le personnage de Griffith est à la base un self-made man ; si ce n’est dans le procès que Miura intente à l’idée de perfection sur lequel il n’est point besoin de revenir.


Tout ceci semble très écrit dans le Destin, et ça l’est ; du moins jusqu’à un instant T qui marquera la naissance de la légende Guts…


Assassiner la Destinée

La notion de destin est très présente dans Berserk le manga, la série étant bien trop occupée par l’inépuisable rush des lames et des conspirations. La présence de forces supérieures répondant de façon très hiérarchisée aux pires aspirations de l’homme confirme cette omniprésence. Mais ledit Destin n’est pas ici présenté comme établi et immuable : la présence évoquée d’un Dieu au-dessus de ses mimines (les God Hands) rappelle les limites de ces dernières ; ouvrant une brèche dans laquelle fondra sans être prié le séditieux Guts.


On en revient donc toujours au duel annoncé entre les deux frères ennemis, opposés dans le débat de ce soir qui s’intitule : pour ou contre le Destin.


"Les hommes n’ont plus de rêve." (Griffith)


Le chantre méphitique des écritures qu’est Griffith a, dans sa forme humaine, de bien piètres arguments, le pauvre garçon n’étant pas même capable de suivre sa propre ligne de pensée. En effet, en confiant à la princesse Charlotte son idéal d’avoir pour ami un homme qu’il sentirait son égal, aussi indépendant moralement et psychologiquement que lui, il se déclare inatteignable et méprise ses apôtres ; le Griffith humain attendant peut-être beaucoup des hommes, dans un recoin innocent de son cerveau déjà guidé sèchement par le Destin ? Pour sûr, il laisse entrapercevoir un fragment de la puérilité qui le caractérise (n’est-il pas un ange ?), au goût d’inconséquence : cet ami idéalisé réduisant en miettes son équilibre dès lors qu’il prend le chemin de l’"égalité", et n’est plus dépendant de son "rêve". Rétrospectivement, on découvre dans le Griffith humain une dépendance au destin inconnue qu’il masquera encore un moment sous une autorité naturelle trompeuse. Sa bogossitude, tout comme sa force, tout comme en fin de compte son "rêve", ont été façonnés par ledit Destin.


De fait, l’ange aura une bien plus solide dialectique une fois transformé en Femto, le cinquième God Hand, le plus puissant – et le plus mauvais ? Mais le manga de Miura, actuellement au tome 31 au Japon, n’est pour l’instant pas allé assez loin pour que l’on tire des conclusions à ce jour.


Les conclusions que l’on peut tirer plus aisément concernent Guts qui, dans son opposition involontaire à Griffith, se place en opposition volontaire et hautement symbolique au Ciel, à la Providence, à l’horoscope des gitanes. En effet, Guts brise tout d’abord la miraculeuse et dévastatrice harmonie qu’avait mise en place Griffith. Puis malgré les solides signes qui le vouaient à la mort (donc la prophétie de Zodd), en survivant à l’Enfer (Ken, c’est un rigolo), et en confrontant ainsi son Stigmate, la marque des sacrifiés du Nexus (une sorte de logo Bluetooth inscrit dans la chair), à l’air que respirent les hommes, il brise aussi le cours du Destin. Guts les brise à tout le monde, en fait ; et il n’en a rien à cirer. Ou plutôt il n’a pas le temps de s’en préoccuper ; car il avance. Car il veut vivre pour vivre, contrairement à Griffith, dont la vie ne semble dépendre artificiellement que de la concrétisation de son "rêve". Le passage des loups, lorsque l’enfant Guts fuit son campement après la mort de son père adoptif Gambino, est LE premier tournant dans l’existence de Guts : les loups incarnent la fatalité, la mort plantant ses crocs dans ses entrailles, ne laissant de lui qu’un petit corps mutilé ; et le bras qu’il tend vers les crocs, le refus de la fatalité. Le refus de l’Absolu. Le refus de tout, si ce n’est le chemin qu’il aura décidé de prendre. Oui… Guts est né… pour répliquer. Répliquer, à la manière d'Ulysse, aux Dieux ; répliquer en son nom ; répliquer au nom des hommes, lorsque dans le manga il s'en va montrer à ses ennemis démoniaques "de quoi est capable un homme", en puissance et en haine destructrices... sans avoir besoin du Béhélit. En se passant bien du Béhélit.



Répliquer ! Soit un phénomène en total accord avec la notion de libre arbitre dans le catholicisme, face à la prédestination absolue calviniste ; le simple homme, face à l’élu du Destin… l’élu… ça ne vous dit rien ?


Jesus Griffith & Guts le barbare


Si le Destin n’est pas particulièrement mis en avant dans le christianisme, le Christ, lui, avait son chemin tout tracé, en tant qu’enfant de Dieu (l’immaculée conception et la présence des rois mages faisant juste de la figuration pour confirmer), rouage important, mais rouage tout de même, d’une grandiose et céleste mécanique qui le dépassait. Et ce que l’on perçoit, tout aussi bien dans la série que dans le manga d’ailleurs, est le caractère christique du personnage de Griffith : l’allure (Casca parle de lui comme d’un ange et Guts dit de lui qu’il est un "miracle"), le fardeau (les cadavres des hommes qui l’ont aidé à atteindre son objectif) christique ; et l’élection, par ses hommes, en tant qu’unique individu détenteur d’un rêve (à prendre dans un sens hautement métaphysique…), comme il le rappelle lui-même.


D’ailleurs, en référence au Christ aspirant à une vie simple avec Marie-madeleine (magnifiquement mis en scène dans le film de Scorsese, La dernière tentation du Christ), Griffith, dans l’état comateux qui caractérise sa mutation en Femto, se rêve acteur d’une vie sans excès, une vie simple, confortable, avec épouse aimante et enfants jouant dans la cour inondée de soleil. Dans le rôle de l’épouse en question : Casca ; un détail, peut-être. Ce qui est important, est qu’il se rêve dans une vie sans but plus grand que ses fragiles épaules. Il se rêve dans une vie sans Béhélit. Dernier point de comparaison avec ce bon vieux JC : le fait qu’à aucun moment dans les trois premiers quarts de la série l’on n'entend les pensées de son personnage… lui prêtant une aura de mystère sacré, supérieur aux autres, comme Guts ou Casca, dont on avait déjà en quelque sorte pénétré, omniscients, l’intimité. Le Christ n’a-t-il pas, de son côté, laissé aucun écrit attestant de son existence ? Bien entendu, l’intrusion de sa voix en off lors de son duel avec Guts (épisode 19), alors que l'on était jusque là habitué à un personnage insondable et historique, sonne le glas de cette mise en scène humaine (mise en scène humaine : énième message agnostique de Miura ?). Et rétrospectivement, l’acte de prostitution auquel se livre Griffith auprès du gouverneur Gannon rend caduque l’analogie.


Cependant, le coup de grisou de Berserk tient dans son retournement de situation final (dans l’optique de la série), lorsqu’on réalise que Griffith en Christ, euh oui, mais non : faisant le choix de sacrifier ce qu’il a de plus cher au lieu de se sacrifier lui-même en refusant la proposition des God Hand et en se laissant pourrir sans muscles ni langue dans le monde des hommes, il brouille les pistes, et se révèle en Femto icône d’un opéra baroque à la signification encore obscure.


Une autre référence éventuelle de Miura Kentarô se trouve dans le Conan le barbare de Robert E. Howard (et son adaptation cinéma réalisée par John Milius (9)). Dans le grand point d’interrogation que le mangaka envoie à la figure du Destin, il flirte, d’une manière similaire à celle de Howard, avec le darwinisme social, demandant s’il existe des peuples destinés à dominer et d’autres condamnés à se soumettre, si l’éducation de l’individu forge davantage ce dernier que l’héritage de ses ancêtres ne le guide, etc. Tout cela, bien sûr, situé dans le même passé mythique proche de la chute de l’Atlantide, et du Ragnarök nordique. Et tout cela, partageant le même héros musclé, tendant la même perche aux mauvaises langues n’y voyant que des récits simplets de bourrins lyriques…


"Tel est le châtiment du Dieu des hommes" (God Hand Void)


S’il se base sur la mythologie nordique ("berserk" et "Ragnarök" en étant des termes on ne peut plus symboliques, les deux renvoyant à la guerre et au divin), Berserk renvoie également à d’autres sources religieuses comme les christianisme et les spiritualités orientales. Cet étonnant foisonnement de références théologiques, assemblées de manière synthétique (sans cela, point de consistance) rappelle curieusement le Manichéisme (10), de par ses sources et son syncrétisme. Au lieu de mettre en lumière de manière fastidieuse les apports individuels de chaque spiritualité à ce manga, il devient dès lors beaucoup plus rapide, et on le verra par la suite, beaucoup plus efficace de mettre en parallèle, la manichéisme et Berserk. Une nouvelle synthèse donc.


Le Manichéisme est une religion du III siècle après J.C. Voyant le monde matériel comme intrinsèquement mauvais, le Manichéisme fonde ses enseignements aussi bien sur le Zoroastrisme, le Bouddhisme que le Christianisme. Au Zoroastrisme, il emprunte l’idée d’un Dieu bon et d’un Dieu mauvais. Du Bouddhisme, il retient le concept de karma et du Christianisme, les potentialités de la gnose, qui veut littéralement dire "connaissance" et qui donna naissance à une véritable spiritualité également. Et si le Manichéisme constitue une porte d’entrée théologique dans Berserk, ce qui se trouve au-delà fait souvent référence au Gnosticisme (Mani, le fondateur du Manichéisme était un disciple de la Gnose).


Dans la Gnose, le monde est l’œuvre d’un Dieu mauvais, ou tout du moins, l’œuvre d’un Dieu s’étant laissé piéger (et qui donc n’a plus à s’y intéresser, sinon, ce dernier l’aurait immédiatement détruit. A moins que cela ne soit pas de son pouvoir. Les avis divergent sur ce point en tout cas). Or, dans Berserk, les God Hands, sont des êtres maléfiques dans le sens le plus pur du terme, ce qui en dit long sur la nature du Dieu qu’ils servent. Si un Dieu bon existe dans le monde de Berserk, il ne peut être que hors de celui-ci, inaccessible au point que son royaume ne connaisse aucun lien avec les différents univers gravitant les uns autour des autres. Les anges n’existent pas, Dieu ne créant pas (la création est mauvaise par essence). Seuls restent les démons, anges d’un dieu mauvais. Ainsi, au fur et à mesure que l’on s’enfonce (ou s’élève) à travers le multivers de Berserk, on ne se rapproche que de la demeure du maléfique démiurge. Du monde physique, on traverse le Nexus pour atterrir dans les Abysses (le nom n’est pas choisi par hasard, "abysses" faisant référence à l’absence de lumière).



Par rapport aux notions de bien et de mal, de salut et de damnation, c’est ici encore la Gnose qui prédomine. Pour les gnostiques, le salut n’est réservé qu’à des initiés (ésotérisme) et non à tous comme dans le Christianisme (exotérisme). Dans Berserk, ce salut est plus cruel encore puisqu’il n’est accessible que par le Mal. Et si pour les gnostiques, le salut passe par la connaissance et non par la foi, il en est de même dans Berserk où le salut est la réalisation du rêve de l’initié. Rêve, dynamique de l’esprit et non pas manifestation de l’âme. Rêves manifestement réservés aux quelques rares élus en ces éons apocalyptiques. Car dans la Gnose, les êtres sont divisés en trois groupes. Ceux possédant un esprit et une âme (les "pneumatiques"), ceux ne possédant qu’une âme et pouvant accéder au salut par l’initiation (les "psychiques") et ceux n’ayant ni l’une, ni l’autre, simples corps vides voués à la destruction (les "hyliques"). Face à toutes ces ptyx dont l’unique destinée ne semble n’être que d’attendre la fin, convulsionnés de la naissance à la mort de leur propre parcelle du Mal, il serait intéressant de voir dans Berserk l’affrontement de Griffith le pneumatique et de Guts, le psychique. Un Griffith poussé dans le gouffre de Mal par cette vieille femme démoniaque le menaçant de bien pires abîmes s’il venait à fuir son élection et son initiation. Etre élu n’est jamais une affaire de choix, et si Griffith songera durant son supplice à fuir son destin pour l’exil chaleureux d’un foyer (comme le Christ de Martin Scorsese cité plus haut), il n’échappera pas à sa glorieuse résurrection invertie (ce n’est pas lui mais les témoins de sa Passion qui seront les agneaux sacrifiés) pour s’asseoir à la droite du Père (Griffith est alors devenu un God Hand).


Guts le psychique a une âme certes, mais son plaisir, c’est la guerre, la vraie : celle qui tache et qui sent mauvais. Guts, c’est le païen, le Berserk. Il n’a pas de fluide commun avec les choses venues d’en haut. Son esprit, il l’arrache aux matériaux l’environnant, n’ayant cure de savoir si la création est mauvaise ou bonne ; en bon païen, ce genre de considération lui passe un peu au dessus de la tête, peu importe que la matière composant l’univers soit d’essence maléfique. Guts est un surhomme au sens nietzschéen du terme, là où Griffith l’est au sens (anté) christique. Pour lui, l’élévation ne saurait être intrinsèquement liée à un alignement sur l’échelle du Bien et du Mal. Comme le fut son épée, simple minerai enlevé aux entrailles de la terre avant de connaître le feu de la forge, son esprit, il le façonne à la flamme de son âme.


Ce n’est pas un hasard si Guts lie son existence à son épée, sa lame n’est que le reflet de son esprit, la garde de son âme. Ce n’est pas un hasard non plus si, lorsqu’il quitte la Brigade des faucons, Guts va méditer à la forge de Godo. Mais encore une fois, l’esprit de Guts se nourrissant de la matière de l’univers même, et ce dernier étant d’essence purement mauvaise, la tentation du Mal sera constante pour l’âme du chevalier noir. Le Bien est voulu, le Mal est permanent. Celui qui se décide à ne pas s’abandonner aux forces obscures se devra alors de les combattre pour l’éternité.


Autre référence à la Gnose, l’androgynie de Griffith (bien que l’androgynie soit une caractéristique de nombres de héros de manga). Dans la Gnose, la sexuation (des êtres, des énergies et des éons) est un drame, une dissociation et donc une perte de la perfection originelle. Griffith, dans son archangélique ambiguïté, est d’ailleurs représenté comme une incarnation de la perfection. Ce qui laissait présager de son pneumatisme, mais aussi de sa prédestination pour le Bien. D’où la nécessaire dégradation de Griffith, elle-même contenue dans le Béhélit donné par la vieille femme à l’enfant, à ce moment acculé au Mal. Si pour les autres élus, la déchéance la plus totale est un acte de résurrection, celle de Griffith est avant tout un acte de conversion. Briser la perfection pour la faire à nouveau fleurir sous le soleil du Mal…


CONCLUSION


Quand Berserk sera fini, en espérant que son génial auteur ne casse pas la pipe avant, ce qui occasionnerait bon nombre de balançage par les fenêtres, surtout chez les plus vétérans d’entre nous, ses amateurs ne seront plus plongés dans l’espèce d’expectative extatique qui les habite dès qu’ils parlent de l’objet de leur culte. Sera-ce une bonne, ou une mauvaise nouvelle ? La fin d’une saga n’est jamais une bonne nouvelle ; mais si le dénouement final et la conclusion de Berserk sont du niveau de tout le reste (en croisant les doigts), on pourra s’estimer chanceux d’avoir croisé le chemin d’une œuvre d'art complète, foisonnante et passionnante, pièce monumentale de la fiction et pierre dans le jardin de la littérature fantastique ayant dans son écriture dramatique de quoi rivaliser avec les plus grands titres du genre – alors qu’elle n’a géographiquement et culturellement aucun rapport avec ledit "genre". Pouvoir toucher à un maximum de chefs d'oeuvres, pouvoir prendre conscience de ce que l'homme peut faire, dans l'intimité, de grand ; de quoi remplir une vie. Non, le miracle n’est pas Griffith, comme aiment à le dire les personnages du manga avant l’Eclipse ; le miracle, c’est Berserk.



Mais tu te passeras bien de ces flatteries, Guts. Tu t’en passeras, comme tu t’es toujours passé des signes que l’homme a cru depuis sa naissance distinguer au fond de la nuit. Les étoiles, pour toi, ne servent pas même à éclairer ton horizon, conscient au fond de ton âme que seul toi pourras trouver ton chemin. Ton chemin, tu en as eu un aperçu, et sais à présent que t’en détourner ne te mènera pas plus vite à destination, ni même à une mort qu’enfant tu as cru un instant reposante – car tu es invincible, ou donnes l’impression de l’être, ce qui, du point de vue de tes semblables, et vraisemblablement des salopes qui règnent en haut, est à peu près pareil.


Depuis l’éclipse, ce monde, qui te semblait autrefois déjà libéré de toute perspective de meilleurs lendemains, te rend nostalgique de cette époque où seul l’homme pouvait causer l’affliction, imparfaitement, éphémèrement. A présent, le Mal est débarrassé de ces oripeaux auxquels tu t’étais attaché, et il te parait flotter au-dessus de vous autres, comme à la fois limpide et insondable, trop loin de toi et de ta conception du monde. Quand bien même ! Tu tiens toujours rivé au poing droit ton bloc de granit aiguisé, que Godo a nommé Dragon Slayer, une épée appelée à trancher dans le colossal. Et par chance, le colossal, comme l’abîme, te fixe ; il est disposé à te recevoir. Tu l’intéresses, dark rejeton d’humains refusant de te plier au Destin que tes pairs jusque là doctement chérissaient. Il ne semble pas encore vraiment conscient du mal que tu peux lui faire, bien que tu aies déjà à plusieurs reprises semé le boxon dans les registres des Ténèbres ; normal, tu n’es pas encore tout à fait une légende, et seules les légendes peuvent défier le culminant.


Pour l’instant, tu cherches une lueur, fût-elle faiblarde, au bout des vastes plaines dévastées qui te séparent de l’objet de ta quête, entre le choléra et le fanatisme des hommes. L’objet de ta quête, Griffith. Griffith, et son sang qui, peut-être, en s’évidant lavera les mauvais rêves qui parasitent tes nuits. Défendre Casca, oui, une cause de stress, mets toi à la cigarette. Casca… l’amour ? Qu’est-elle sinon cela ? Qu’est-elle sinon celle en qui tu places tout ton cœur, le peu qui reste de ce cœur atrophié, pour pouvoir à côté avancer sans pitié dans le sillon de tes ennemis, des ennemis de l’homme ? Au contact de la frénésie vengeresse qui semble t’attendre depuis le début de ta marche solitaire, tu rencontreras le Berserk, seras le Berserker, y mettras toute la rancœur grouillant en toi, et la fera parler au nom, paradoxalement, de l’humanité. Jusqu’aux confins de l’humanité, peut-être.


Alors seulement, si tu en réchappes, pourras-tu aspirer à de meilleurs lendemains. Jusque là, tu croiseras toutes sortes de créatures lubriques à la monstruosité toute humaine, d’autres effrayantes de simplicité qui te rappelleront le monde qui a englouti le temps d’une éclipse toute ta raison d’être. Et des hommes et des femmes, qui t’accompagneront, et te donneront leur vie parce que tu es unique ; unique self-made mind assez toqué pour combattre les Dieux parce que les preuves de leur suprématie ne t’ont pas paru assez solides. Et tu finiras bien par atteindre le bout de la route, face à tes démons, à ceux de ta brune muette, à ceux des morts qui te suivront en fans. Alors tu pourras dégainer le fer, frapper, et faire plier l’univers de ces harpies fécondes, comme si tu étais son seul locataire, son premier enfant, de la bouche de qui ne sort que la vérité. Oui, à cet instant précis, tu seras une légende.


Alexandre Martinazzo
& Adrien Le Goff


[Pour tout savoir sur Berserk, Orient-Extrême vous conseille deux sites de référence : le premier, l'Encyclopédie sur le sujet (mais en anglais only, attention), l'inévitable Skullnight (http://www.skullknight.net/) ; et le second, le francophone et également très complet Après l'éclipse (http://www.apresleclipse.net/). On salue ces deux sites pour leur excellent travail de regroupement d'informations, sans lequel la réalisation de cet article aurait été davantage périlleuse.]


 


Notes :


(1) Le "cliffhanger", plus que le film avec Stallone, désigne une figure de style scénaristique consistant à finir une œuvre de fiction de la fin la plus abrupte qui soit.
(2) La Dark Fantasy est un sous-genre littéraire de la Fantasy (que l’on pourrait qualifier de médiéval fantastique), placé sous le signe ultra-pessimiste des Ténèbres, et de la nature mauvaise des hommes. Un des meilleurs exemples est L’appel de Cthulhu, de Lovecraft.
(3) Une nuit en enfer, de Robert Rodriguez, avec George Clooney et Quentin Tarantino, USA, 1996.
(4) Titre original de Nicky Larson.
(5) L’Eclipse est un événement clef dans Berserk, l’instant où le récit bascule dans l’infernal avec la transformation du Griffith humain et haineux en Femto, sous le regard impuissant de ses compagnons condamnés au sacrifice.
(6) Partie de la Saga des rois de Norvège, écrite au XIIIe siècle par le poète et historien Snorri Sturluson.
(7) La Chair et le sang, de Paul Verhoeven, avec Rutger Hauer et Jennifer Jason Leigh, USA, 1986.
(8) Plus connu sous le diminutif de KareKano, série d’animation disponible en DVD zone 2 aux éditions Dybex (en cours).
(9) Conan le Barbare, de John Milius, avec Schwarzenegger, James Earl Jones, Max Von Sydow, USA,1982.
(10) Manichéisme : religion, ou plutôt syncrétisme inspiré du Zoroastrisme, du Bouddhisme et du Christianisme.


ANNEXE – BERSERK & LE MERCHANDISING


Il existe plusieurs éditions DVD de Berserk. Deux sont susceptibles d’intéresser nos lecteurs : l’édition française tout d’abord, par Dybex ; et l’américaine ensuite, par Anime Works.


Le travail de Dybex, encore en vente, date maintenant de plusieurs années et cela se ressent dans la dégaine des DVD zone 2 : si le pressage est excellent, les sous-titrages de qualité, et la piste son à la mesure de l’orgasme acoustique que représente la série, côté fan service, c’est le désert des Tartares – vraiment à l’image de ce que nous laissaient ronger les éditeurs au début des années 2000. N’espérez donc pas de coffret collector imitation peau de bête avec reliures et titre gravé dans le box ; vous n’aurez que des DVD simples, liés uniquement par le visuel, ce qui est déjà ça, avancerez-vous. Et sept, des galettes, pas trois ou quatre, attention ; dénuées du moindre bonus, que ce soit galeries d’images, making-of, interviews des auteurs ou de simples fiches informatives. L’édition Dybex, et c’est là son côté positif d’ultime test, n’a pour elle QUE la série qu’elle porte, sans fond de teint, évitant d’attirer les gogos qui achètent un DVD tant pour ses bonus que pour le film lui-même. Mais la question est : les amateurs de Berserk compteraient-ils dans leurs rangs des énergumènes de cette espèce ?
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La réponse peut être non, le fétichisme du box louable, et, du coup, le travail de l’éditeur américain Anime Works payant. Pour peu que vous sachiez parler anglais, et pour le même prix, les yankees vous offrent donc un emballage cadeau de grande classe (voir plus haut tout ce qui était mentionné, la peau de bête en moins), sorte de gros monolithe rouge et noir présentant un visuel sur chaque face ; contenant six DVD, de zone 1 bien entendu ; eux-mêmes contenant, en plus de la série très correctement sous-titrée, de nombreux bonus, dont une sorte de making-of (appelé "outtakes" en anglais), des dessins de préproduction, une galerie d’images… le travail visuel et sonore de l’édition étant, tout comme celui de la version française, de très bonne qualité. Bilan, aux curieux, on conseillera l’édition Dybex ; et aux fans… les deux éditions.
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La version française du manga, prise en charge par l’incontournable éditeur Glénat, a eu l’excellente idée, depuis son lancement à l’automne 2004, de reprendre fidèlement le visuel des tomes originaux (ce que n’avait pas fait le premier éditeur français du titre, Dynamic Vision). Du bien beau boulot donc, bien traduit et comprenant le moins de fautes d’orthographe (bien que très grosses par moments) ou d’inattention possible, histoire de changer ; sur un plan purement littéraire, la traduction parfois lourde, inexacte et limitée ne vaut bien entendu pas la plume de Miura, mais le niveau s'améliore au fil des tomes (paraîtrait-il, un autre traducteur va prendre la relève...). Son prix, 6.50 euros, comme toujours supérieur aux tarifs nippons, saura n’être en rien un frein à l’achat compulsif et gargantuesque auquel vous n’allez pas tarder à vous livrer.
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Pour les gamers, il existe deux jeux vidéo Berserk ; le premier que l’on ne conseille pas, intitulé Sword of the Berserk, Gut’s rage, et tournant sur la Dreamcast de Sega ; le second, plus récent et très populaire au Japon (mais malheureusement uniquement disponible là-bas), intitulé Berserk, Millenium Falcon – The Holy Heaven War, tournant sur PlayStation 2 – là, on touche déjà à du plus gros. Visiblement, c’est du bourrin, à la troisième personne, avec tout plein de rouge partout, mais on arrêtera là la description de notre côté, OEx ne faisant pas dans le jeu vidéo.
Le site officiel du jeu PS 2 (en japonais) : http://www.skullknight.net/encyclopedia/glossary/index.html

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