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BERSERK - DOSSIER PARTIE 1/2


Disponible en DVD zone 2 aux éditions Dybex, et en manga traduit en français aux éditions Glénat


Pour accéder à la partie 2 du dossier, cliquez ici.


Constat numéro 1. Les années 2000 voient fleurir en Occident bon nombre de pinceaux de la jeune génération adeptes du manga-style, oublieux de leur propre bande dessinée, ou rappelant son existence dans de mauvaises imitations de Franquin. Constat numéro 2. Le manga, au Japon, a puisé dans les années 70 beaucoup de son inspiration dans la culture pop occidentale – pour la recycler, bon gré mal gré, mais avec ce constant surplus d’énergie reproductrice et incandescente. Constat numéro 3. Berserk, manga de Miura Kentarô dont le premier tome est sorti en 1989, et le 32e cette année, est une odyssée médiévale fantastique puisant son inspiration dans la mythologie nordique du Ragnarök, dans les écrits de l’Europe moyenâgeuse, dans la tragédie grecque antique – tout un programme. Et certains, beaucoup, en Occident comme sur l’archipel, en attendent la fin depuis maintenant dix-sept ans. Et ils continueront de l’attendre, tant que l’épopée, objet d’un des plus grands cultes dans le monde des mangafans, continuera de briller par sa grandeur désuète, sa narration exceptionnelle, son humanité massive et hurlante, et le pinceau de maître de son auteur. Constat numéro 4. Berserk, qu’il soit dessiné ou animé (dans une série de 25 épisodes), nippon pur jus ou fils illégitime de notre précieuse mimésis, est une des plus grandes œuvres que la bande dessinée ait engendrée, tant elle surclasse le reste, tout le reste, tant par l’intelligence précautionneuse de la mythologie qu’elle élabore, que par la rage et l’esthétique jamais gratuites qu’elle insuffle aux corps à corps qui la parsèment, vaste champ de bataille universel dans lequel se côtoient également l’espoir et le désespoir, le désir de vivre et l’inéluctabilité de la mort, l’amour jaillissant des masques impassibles que la barbarie humaine a prêté aux visages. Non, ce n’est pas du lourd du tout.


Il pleuviote sur la steppe depuis la matinée. Depuis la matinée, les corps que la gravité guerrière a fait danser en chutes sont ramassés, tantôt calcinés, tantôt éparpillés, par des impliqués anonymes et gris. Si la bataille a été gagnée, c’est grâce à toi ; maniant ton épée haute comme deux hommes avec le naturel de celui que l’on a habitué à donner la mort. Mais la neige d’automne que le froid ne va pas tarder à former fait battre dans ton cœur un son différent ; tuer pour tuer, assez donné. Et pourtant, ça paye : au loin, l’homme que tu suis depuis trois ans, Griffith, fait ployer les bustes d’aristocrates du royaume de Midland, qui n’auraient jamais cru honorer un jour un roturier, fût-il d’un charisme rare et aux manières les plus sophistiquées. Et tu pourrais profiter, si tu le voulais, de cette ascension ; toi, l’épéiste noir, le bras droit surpuissant de ce leader aux longs cheveux blancs et à la beauté tutoyant le féminin, comme jamais marquée par la brutalité de la vie que lui et ses hommes mènent. Mais ce que tu cherches se trouve ailleurs, toi dont l’apparence semble a contrario porter les traces de chacune de tes rixes, toi le grand gaillard grossièrement forgé par une enfance orpheline et vaguement parricide. Jusque là, tu suivais Griffith, l’ange blanc, ne "pensant à rien" d'autre, quand tu répandais le sang, qu'à répandre le sang. Estimant donner un sens à ton existence en servant l’ambition démesurée de ton chef. Or, à présent, et à ton grand étonnement, tu cherches autre chose. Peut-être cet autre chose se trouve ici, devant toi. Mais ça, il te faudra le découvrir seul. Casca, la fille-guerrière du groupe qui n’avait d’yeux que pour Griffith, se tient droite, face à l’horizon dont les précipitations de plus en plus fortes fondent le ciel dans l'horizon. Ses cheveux noirs coupés mi-long glissent sur son visage mat. Tu aimerais lui dire quelque chose que toute ta force ne saurait exprimer ; mais tu ignores quoi. La seule chose que tu sais, dont tu as autant conscience que de ton propre souffle, qu’il faudra une armée pour éteindre, c’est que le Destin n’existe pas ; et que les remords sont inutiles. Garde bien ces données en tête, Guts ; un jour, ton équilibre mental en dépendra ; quand le ressentiment accumulé menacera de te transformer en Berserker.


PARTIE 1 – DE LA DIFFICILE ADAPTATION D’UN CHEF D’OEUVRE


Berserk ?


Oui, Berserk ! La folie et la violence s’emparant d’un homme, se suffisant presque de ses poings nus pour abattre l’objet de sa haine… et quiconque se trouve dans un rayon de plusieurs mètres, au passage ; laissant l’homme hébété, affaibli par une telle subite dépense d’énergie. Le terme serait d’origine nordique, plus particulièrement norvégienne, "bara särk" signifiant dans la langue "poitrine nue"… sans protection.



Mais avant que le Berserk ne se manifeste, il y a tout ce qui précède naturellement la folie ou la mort : les éléments contrastant, nommés amitié, amour, travail, famille, patrie (hop). Une relation ambiguë entre les figures d’une armée gravissant les échelons dans la pyramide belliqueuse ; dont le centre est Guts, jeune épéiste taciturne de qui le charismatique leader d’une bande de voleurs s’entiche dès leur première rencontre, et qui suivra ce dernier pendant de longues et fastes années, semant sur leur chemin mort et gloire… chacun ignorant ce que l’autre cherche véritablement en lui.


Le titre Berserk, et sa résonance dans l’ensemble de l’œuvre, scellent la plus profonde différence qui sépare le manga de son adaptation animée ; puisque cette dernière ne met pas en scène le Berserk à proprement parler. En effet, la structure narrative du manga Berserk, singulière, tisse l’essentiel des liens entre les personnages principaux dans un flash-back qui s’étend sur neuf tomes, du tome 4 au tome 13 ; et la série animée, elle, se clôt un peu avant la fin du flash-back, dans l’attente probable d’une seconde saison qui n’est jamais venue. Ainsi, le souvenir d’une profonde frustration est encore présent dans les esprits des occidentaux qui à la fin des années 90 s’étaient procuré la série, sans savoir que celle-ci n’avait pas de fin à proprement parler – si ce n’est une brutale coupure à un instant critique du récit – et que la suite était disponible égrenée sur papier… en japonais only. Depuis, le manga a été édité en France, où le tome 16 est sorti récemment, laissant la possibilité au spectateur névrotique de savoir ce qui se passe après – Berserk n’étant pas vraiment le genre de série qui va se regarder en dilettante dans une ambiance "ouais et alors ?"



Mais la supériorité globale du manga de Miura Kentarô, vieil ermite présentement entouré d’un comité d’assistants qui doivent certainement l’appeler Maître pendant le travail, ne fait pour autant pas défaut à son adaptation télé, en dépit de l’abrupte fin en cliffhanger (1) de ce dernier, et de l’habituelle perte de densité lors du passage d’un format à l’autre (les scénaristes ayant dû simplifier bon nombre d’intrigues ou de personnages secondaires, quand ils ne les ont pas tout bonnement supprimés). Car justement, à ce jeu, on perd un sou pour en gagner un autre : pris en charge par les studios VAP (Zone of the Enders ; Elfen Lied) et Oriental Light & Magic (To Heart ; Comic Party), sur la base d’un budget très modeste, et confié à une équipe peu rôdée, Berserk le manga déjà culte au moment où son adaptation a été réalisée (1997) est devenu Berserk la série qui a fait connaître le titre à l’étranger, excellent produit de l’animation traditionnelle à un moment où la japanimation atteignait un pic de création (avec de gros titres comme Neon Genesis Evangelion, Cowboy Bebop, Escaflowne ou Kenshin), doté d’un character design, d’une réalisation et d’une mise en musiques dignes de l’imposant récit qui à tout moment aurait pu écraser la petite équipe de son souffle baroque – oui les gothic lolitas ne s’y retrouveront pas, on est désolé pour elles.


Berserk en série, plus dark que fantasy…


Ainsi, Berserk la série, réduisant les 4 tomes du manga qui précèdent le flash-back en un seul épisode de 25 minutes, est un gigantesque prologue, mais pas uniquement : tout en reproduisant fidèlement l’architecture du monde selon Miura, tout en s’inspirant parfois de pans entiers de manga dans son storyboard, tout en s’érigeant fidèlement en animé le plus digne du manga, la série a pris l’unique liberté de jouer avec l’appréhension du monde de Berserk par le spectateur. Si dans Berserk le manga, les quatre premiers tomes dans lesquels le monde est en plein chaos terminal prennent bien soin de faire comprendre au lecteur l’omniprésence du fantastique et du genre dark fantasy (2) dans l’histoire (on voit des bébêtes magiques partout), Berserk la série, puisqu’elle se concentre sur le flash-back mettant en scène ce même monde point encore plongé dans les ténèbres, en profite pour faire vite oublier au spectateur ce qu’il a vu dans le premier épisode. De fait, il ôte le personnage du chevalier à tête de mort qui jouera dans le manga un rôle déterminant, et surtout le personnage de Puck, petit elfe qui croise le chemin de Guts au début du récit pour ne plus le quitter, en le replaçant par une gamine dans la fameuse scène de l’auberge qui ouvre pour ainsi dire la série ; et quand vient la scène où le personnage de Judeau donne à Casca une sorte de pommade guérisseuse nommée "poudre de fée", la chose est présentée comme une anecdote insolite de croyances mystico-ringardes.


Pour finir, le Béhélit que Griffith porte autour du cou, sorte de talisman autrement nommé œuf du Roi, disparaît sous les habits de soie du personnage trop occupé à gravir les échelons au service du roi de Midland ; pour réapparaître à la fin, évoqué assez intelligemment pour que l’on fasse vite le lien entre l’ambition démesurée de Griffith, ledit talisman, et l’Enfer dans lequel le personnage est brutalement plongé ; mais au demeurant tout à fait subrepticement. Ainsi, bien que les auteurs de la série aient pris soin de placer la scène où le personnage du démon Zodd clame sa prophétie à Guts, ainsi que le bouleversement narratif de la fin (tomes 12-13), tous deux liés, Berserk animé élude toute la partie mythologique, davantage essentielle pour ce qui suit le flash-back. Reste donc une odyssée d’aventures médiévales totale, narrant une époque que Miura himself a nommé l'"Âge d'or", de la rencontre entre Griffith et Guts à leur "séparation" ; la dark fantasy ne jouant plus que les rebondissements diamétraux à la From dusk till dawn (3).



Il a été question plus haut de la nature de prologue de Berserk en animé. En effet, pris tel quel, mais toutefois en connaissance du manga papier, celle-ci peut se voir comme la préparation de Guts à un enfer parfait ; l’enfer de la suite dessinée ; l’enfer : la mort, la souffrance, l’impuissance, le regret, le remords, tout ça, la suite des événements prenant parfois l’apparence d’un vaste jeu de démolition magistralement orchestré, à mesure que le malheur s’abat autour du héros, qui plutôt que de perdre son statut de héros en cédant à la folie criminelle et vengeresse, s’en voit au contraire grandi, simplement euh, pas comme Gandhi. Car ça semble être là l’objectif final de tout ce bazar mystique : le Berserk, encore et toujours, dont les gens peuvent seulement craindre l’ombre, n’ayant jamais de leurs yeux vu la Bête.


Dans la dynamique de condensation du manga qui préside à la plupart des adaptations télé, les auteurs de cette dernière se sont donc délestés de l’essentiel de la fantasy et de la solide masse mystique qui pèse sur la réalité de chaque page du manga… sans que le récit en pâtisse particulièrement, certes… ; si l’on ne tient pas compte du caractère expédié du revirement au royaume de Midland, lorsque Griffith se fait capturer pour avoir sauté la princesse sans préservatif. En effet, dans Berserk animé, aucune explication à son emprisonnement et son effroyable traitement n’est donnée ; on comprend que c’est à cause de sa partie de jambes en l’air avec la princesse, mais ça semble bien peu pour que Midland se sépare d’une pareille figure de proue. Dans le manga, tout est bien plus clair, Miura mettant en scène la lente dégradation psychologique du roi veuf, nourrissant des sentiments incestueux envers sa propre fille qu’il idéalise, et perdant la boule définitivement lorsque Griffith "la lui vole" et sa fille qu’il essaye de tripoter le repousse violemment – cette folie expliquant son acharnement à faire souffrir l’ange blanc le plus méticuleusement possible. Mais cela impliquait l’ajout dans la série d’un élément qui allait véritablement prendre son importance dans la suite, la déliquescence du roi allant de pair avec le chaos s’abattant sur le royaume de Midland. Il en va de même pour le rôle de la reine, caricatural dans l’animé (son rire sardonique la limitant à une méchante de City Hunter (4)), puisque trop anecdotique pour s’embarrasser de ce qui soutient (et motive) le personnage dans le manga, à savoir son adultère avec le compte Julius, la mort de ce dernier commandée par Griffith, et sa soif de vengeance. Mais justement, la chose relevant du détail, le spectateur blackboulé par la cavale incessante du récit n’est guère regardant. Hé… c’est le Moyen-âge.



Middle-age rocks


Mais en dépit de cela, le long flash-back de Berserk, version animée, se suffit totalement à lui-même. Parce qu’il voit démarrer l’histoire, se mettre en place les âmes et les enjeux, les morts et les généraux, et éclater le noyau qu’il avait cerclé d’une matière autrefois vivante, comme un fruit rugissant. Jusqu’à l’éclatement, l’Enfer qui met Griffith en face d’un dilemme crucial, et son entourage, "ceux qui comptent", en position d’agneaux sacrifiés, tout Berserk a l’élégante allure d’une fresque guerrière traitée sous l’angle romantique (dans le sens vision romantique du monde, s’intéressant plus aux personnages "bigger than life" qu’à une chronique sociale de telle bourgade du royaume de Midland).


Médiéval, le mot est écrit. Quelle époque plus passionnante, a fortiori pour un mangaka japonais, que le Moyen-Âge, période off de l’histoire où l’Homme aurait prétendument stagné (sinon régressé…) dans une condition faisant froncer de dégoût les sourcils des nobles musulmans qui venaient y faire du tourisme ? Miura fait d’ailleurs une référence pertinente à la fameuse guerre de Cent Ans, remplaçant les royaumes d’Angleterre et de France par ceux du Midland et de Tudor – époque judicieusement choisie, puisque la fin de la Guerre de Cent Ans marque le début de la Renaissance (dans le cas présent, "renaissance" vers le Mal ?). Beaucoup de choses ont été écrites sur cette époque, autant d’idées reçues tout à fait biaisées, et Miura Kentarô n’a donc pas été épargné par les à peu près, les clichés, voire les incohérences culturelles (après tout, l’on fait davantage de conneries lorsqu’il s’agit d’évoquer de notre côté la culture de l’archipel). Quand bien même, le joyeux fatras qui mélange les styles vestimentaires et architecturaux au petit bonheur la chance (ici un château style Renaissance, là un donjon typique XIIe siècle…) ne trouve aucun écho dans la gueule de l’opéra baroque : ce qui a intéressé Miura Kentarô et l’équipe responsable de l’adaptation, est avant tout l’atmosphère sale et tourmentée du Moyen-Âge, ses mondes encore vierges et ses boucheries dogmatiques disputant aux progrès en vue (la Reconquista est proche) le monopole des engagements. Tout ceci bien entendu à travers le prisme des liens qui unissent les personnages centraux, dont les viscères littérales et allégoriques tachent harmonieusement l’objectif...



Un autre point établissant un lien plus direct avec la médiévalité fantastique de Berserk est son Béhélit, dans ses ressemblances avec l'anneau du Seigneur des anneaux de Tolkien : une fois "usé", ce talisman vampirise l'empathie de son hôte de la même façon, ne faisant ressortir que ce qu'il y a de plus sombre en lui (sans que cela sorte du cadre des sentiments humains, par la force des choses).


Réalise ton carnage


S’il est un pari que Berserk, la série, a remporté, c’est l’élaboration graphique, en couleurs et en sons, de l’univers flamboyant/crasseux du manga. D’entrée, mettons de côté l’opening et l’ending titles, génériques joliment montés mais dont les chansons accompagnatrices sont totalement insipides, pour ne pas dire hors sujet dans le cas du premier – la question du pourquoi l’excellente BO de Hirasawa Susumu n’a pas intégré ces génériques sera évoquée plus bas. Passés ces deux détails navrants (un générique joue beaucoup dans le travail de séduction de l’otaku moyen…), le reste de la série réalisée par Takahashi Naohito, en dépit d’un manque flagrant de budget, en fait l'une des meilleurs adaptations de manga qu’un studio ait réalisée. Meilleure adaptation : ce jugement arbitraire se base beaucoup sur la difficulté majeure que les auteurs allaient rencontrer dans la restitution animée de cette maturité profonde et mélancolique qui anime le manga et le place très haut dans le ciel au-dessus de la pelletée de shônen pour branquignoles qui ghettoïsent les bacs. Le reste n’est que du bonus.



Et le bonus y est : pour compenser une animation parfois un peu frigide (mais que celui qui prétend qu’une animation pauvre fait un mauvais film regarde une nouvelle fois Perfect Blue de Kon Satoshi), il y a d’abord l’excellent character design. Tout en sachant reproduire fidèlement les personnages du manga, Matsubara Tokuhiko et Umakoshi Yoshihiko se sont permis quelques libertés salutaires dont l’évocation fera peut-être fulminer les puristes du manga, comme la masculinisation (très relative) du personnage de Griffith, conservant sa gueule d’ange androgyne en perdant au change l’improbable douceur des traits dont il est flanqué dans le manga ; ou encore le bronzage updated du personnage de Casca, qui rend justice à ce qui est l'un des plus beaux personnages féminins qu’un pauvre mangaka ait érigé du fond de son studio mal éclairé. Aussi proche (de la même manière que le manga) de la BD franco-belge dont Miura semble s’être abreuvé, que de ce que l’on peut appeler vulgairement le "style manga", le design, joint à l’animation qui en fin de compte ne rame réellement que dans les plans larges et de rixes secondaires, donne parfois lieu à des expressions d’une humanité saisissante (voir lorsque Casca dit à Guts être lasse ; ou encore la scène où Griffith perd son combat face à Guts). Pour une œuvre dont la force est justement ces portraits humains d’une authenticité rare, c’était la moindre des choses. Le travail des seiyuu (doubleurs) est à ce titre tout aussi remarquable : le populaire Morikawa Toshiyuki (X tv, Last Exile, Madlax, Slam Dunk) confère au personnage de Griffith la froideur clinique nécessaire dans un rôle cependant assez simple ; de son côté, Kanna Nobutoshi (Ban Mido dans Get Backers) éructe de sa chaleureuse voix dans le rôle de la bête humaine Guts ; quant à Miyamura Yûko dans le rôle de la sanguine Casca, on ne s’étonnera pas en apprenant qu’elle a également été la voix de Asuka Langley dans le fameux Neon Genesis Evangelion de Anno Hideaki… et regrettera plutôt de ne pas l’entendre plus souvent.


Entouré de gens de talent, Takahashi Naohito a pu, en tant que grand fan du manga (ce qui n’est pas toujours le cas chez les yes-men responsables d’adaptations…), et dans la limite des fonds disponibles, faire vivre Berserk et se montrer à la hauteur de l’œuvre originale (toute proportion gardée) : se servant intelligemment de plans fixes dessinés au crayon (Casca en pied dans l’épisode 21) ou peints à la pastelle (les innombrables décors extérieurs – on pense notamment au classique Gunbuster du même Anno), ou encore conférant à chaque grande étape une couleur particulière (le bleu foncé dans la scène du donjon avec Zodd ; le jaune lors de l’assaut de la forteresse ensablée de Doldrey), comme certains réalisateurs le font avec des thèmes musicaux. Mention au directeur artistique, qui a su, lui, tirer profit du manque de fonds en faisant de chacun des ciels surplombant les champs de bataille autant de panneaux de couleurs tâchés ça et là en désordre et en abstractions, conférant un charme singulier à l’atmosphère. Le travail de découpage et de montage a également su employer les meilleurs morceaux de la BO de Hirasawa Susumu, plaçant la piste 4 (Guts) lors de scènes tendres, bucoliques ou contemplatives ; ou encore la piste 1 (BEHELIT) dans les moments de tension et/ou de massacres à répétition ; jouant vers la fin avec la réactivité du spectateur, annonçant à l’avance la rage ou l’apaisement… remplaçant presque le regard de l’elfe Puck (= du spectateur), excellent personnage transfuge space du buddy-movie de base, et bonne trouvaille narrative de Miura, l’elfe étant capable de ressentir les émotions du Guts de l’après-éclipse (5) (sans que cela prenne le moindre instant des airs de raccourci scénaristique)… partie qui ne concernait pas les scénaristes de l’adaptation.


En omettant la loi de la chronologie, peut-on sérieusement conseiller au lecteur de commencer par Berserk l’animé, avant de lire le manga ? La réponse, risquée, est clairement oui, les adaptations audiovisuelles souffrant toujours de la comparaison avec les œuvres originales, même lorsqu’elles sont de qualité (alors que le manga Berserk ne souffrira bien entendu pas de la comparaison) ; et la présente adaptation étant un véritable spectacle de qualité, méritant amplement le statut d’animé culte que de nombreux fans lui ont érigé ces dernières années.


PARTIE 2 – APERCU SYMPHONIQUE


Réserver tout un chapitre à la bande originale d’une œuvre est une démarche dont la légitimité doit être indiscutable. Dans un autre cas, on aurait très bien pu prétexter l’intérêt du difficile exercice qu’est la mise en musique d’un manga, si l’adaptation n’était pas une entreprise courante au Japon, que ce soit dans le domaine cinématographique ou dans la japanimation. Foutredieu, il ne reste plus que la véritable raison : son caractère hautement singulier et original dans le monde de l’OST de séries animées.


Non dénuée de défauts, vêtue même de lacunes que d’aucun diront rédhibitoires, dont en particulier un trop faible nombre de pistes pour une série de 25 épisodes, la composition de Hirasawa Susumu ne doit ainsi son salut qu’au caractère musical atypique de son auteur. Surdoué de la musique, inventeur du techno-punk à la fin des années 70, sa présence dans une production animée d’envergure tranche avec les habituels transfuges pop de Kanno Yôko (Escaflowne, Arjuna) ou les mélopées balourdes à l’hollywoodienne ; le fait que Miura lui-même ait insisté sur son nom est à lui seul un gage de qualité, personne ne sachant mieux ce qui convient à une œuvre que son auteur. Et le résultat final, nonobstant quelques fausses notes, est d’une telle qualité qu’il a, paraît-il, réjoui le mangaka, et précipité le maestro Kon Satoshi dans les bras du musicien techno (ils feront ensemble Millenium Actress et Paranoïa Agent). Mais qu’en est-il précisément, de cette BO ?


Onze pistes, donc. La plupart expérimentales.


BEHELIT, le morceau 1, ouvre le bal sur une fluide mélopée à la harpe accompagnée d’un air à la flûte de pan assez déconstruit, la juxtaposition des deux produisant un bel effet d’harmonie (on a l’ordre et le désordre se contrebalançant), qui peut, pour peu que l’on y pose des images, basculer d’un côté comme de l’autre, l’autre étant branle-bas frénétique et meurtrier qui suit le sillage de Guts lorsqu’il entre en mode massacre. Une courte mais convaincante entrée en matière, dont le rapport à son titre peut se trouver dans la façon, lente mais implacable, dont le talisman dirige la destinée de son heureux possesseur.


La piste 2, Ghost, que nous avons l’occasion d’entendre dès le premier épisode lors d’une scène de massacre de villageois, est anecdotique, mais tout à fait adaptée à l’ambiance tribale qui se dégage des scènes nocturnes les plus violentes de la série, notamment à travers le mariage de gros son au synthétiseurs et de chœurs féminins aux intonations malsaines. Tous les sons y passent, c’est un peu foutraque, mais ça met l’ambiance.


Le morceau Ball, dont le titre est cette fois tout à fait adapté à la mélodie, est peut-être le moins bon du CD. Placé en début d’album certainement pour témoigner de la diversité de genres, cette musique d’ascenseur mode Louis XV, refourguant au spectateur tous les clichés de l’Europe baroque, atteste plus de l’inculture de son auteur en la matière. Pardonnable ceci dit, cette dernière n’apparaissant que dans les rares scènes de réceptions mondaines dans le palais du roi de Midland.


Guts, du nom du héros, sonne l’acmé de l’art de Hirasawa dans l’album Berserk. Là aussi expérimentale, donc totalement originale, le morceau mêle harmonieusement, dans une ambiance élégiaque, sons aquatiques, air retenu au piano, chants féminins aigus et minéraux, et puissantes vocalises masculines aux accents celtiques – celle précisément de l’auteur, tout à fait particulière, conférant toute sa singularité à la piste. Pure, sans nuées, mélancolique, la chanson – première d’une longueur honorable, 3 minutes 30 – livre quelques pistes en s’intitulant Guts, prenant le contre-pied de l’effet que produit le héros au début du récit. Dans la série, Guts accompagnera et élèvera certaines des plus grandes scènes, comme celle d’amour entre le héros et Casca, sur laquelle on reviendra.



La piste 5, Murder, contraste immédiatement avec la précédente, avec un résultat pertinent : longue de dix minutes, cette odyssée au synthé prend le temps d’entraîner l’auditeur sur la ligne droite des Enfers, jusqu’aux environs de la troisième minute, où d’autres sons font leur apparition, ajoutant la violence à l’ambiance sépulcrale qui s’en dégageait déjà. Puis au milieu, annoncée par de discrets chœurs grégoriens et une batterie emballante, une série de chœurs aigus dont la montée en crescendo participe au désespoir viscéral qu’inspire le morceau. Massive, cette piste 5 accompagne génialement la scène du sacrifice de l’entourage de Griffith dans le Nexus (fin de la série), et se clôt dans un diminuendo parfaitement équilibré. Dix minutes, c’était un peu court…


Fear, en sixième position, est peut-être la plus ambitieuse des expériences musicales réalisées par Hirasawa à l’occasion de la BO. Portée par sa mélodie étouffante et viciée, là aussi très surprenante, elle s’encombre par la suite de sons étranges, avec plus ou moins de bonheur. L’objectif de transmettre la peur que ressentent les héros face aux indescriptibles God Hands n’est que très modestement atteint ; le morceau apparaissant davantage comme une répétition avant la piste 7, on lui pardonne volontiers…


Monster, ladite piste 7, donne ses lettres de noblesse à la mélodie de la piste 6, en lui réservant les honneurs de la cornemuse, dans une atmosphère cette fois-ci carrément oppressante, la lenteur du rythme parvenant parfaitement à retransmettre la naissance (la mue ?) silencieuse du tout puissant Femto (Griffith transformé en God Hand). Moins expérimental que le reste, mais tout aussi unique.


Le 8 est le chiffre de Earth, une des meilleures compositions de Hirasawa pour Berserk. Un chorus féminin, à nouveau entouré de harpes aquatiques, se dispute avec un fort et digne air de cornemuse et des sons de techno ultra-light la plus grosse part de ce mælström musical parfaitement accordé, dans un rythme soutenu, enlevé, excitant, évoquant les meilleurs groupes de new-age adeptes de sons aériens, ou encore Enya. Les scènes que Earth suit acquièrent d’un coup, force travail de montage de qualité, un souffle supplémentaire, comme celle où, après leur périple à deux de l’épisode 12, Casca et Guts retrouvent Griffith dans le camp de la brigade, sous un ciel étoilé. Très grand morceau.


Voilà qu’entre sur le ring BERSERK~forces~, l’énorme hit qui a aidé le phénomène Berserk à prendre plus vite l’ampleur que l’on connaît, et fait de Hirasawa un nom connu au Japon. Autant être très clair pour le coup, BERSERK~forces~ est un chef d’œuvre mêlant tous les sons précités, et les réunissant autour de la voix de Susumu, dans une grande embardée épique et héroïque aux chœurs implacables, collant puissamment à la sauvagerie généreuse qui caractérise l’odyssée Berserk, épousant la narration, lui volant pour peu la vedette, tant muse que cornemuse, le synthétiseur fumant. Tant qu’à faire, plutôt que d’écouter la présente piste qui n’est que la version générique (moins de deux minutes) que l’on entend dans la série, on vous conseillera de jeter un oreille à l’album Berserk OST 2, composé uniquement de chansons de Hirasawa Susumu, et comprenant BERSERK~forces~ dans sa "version longue".


Fidèle à sa lignée rebelle, Orient-Extrême ferme là sa micro-chronique de l’album en ignorant les deux dernières pistes, à savoir les insignifiants opening et ending titles, intitulés respectivement Tell my why (par PENPALS) et Waiting so long (par SILVER FINE), soit un gros rock de garage amusant cinq secondes, et un duo rock de chanteurs (un homme et une femme), quelque peu séduisant dans sa nonchalance mais un peu trop lénifiant, oui oui, vous avez bien lu, lénifiant, sans déconner, faut pas oublier qu’on parle de Berserk ici, tout de même, putain.


Berserk OST est donc une bande originale inégale mais d’excellente facture, qui par excès d’expérimentations musicales se révèle digne dans son unicité de l’œuvre de Miura. Ceux qui apprécient le travail de Hirasawa peuvent, s’ils ont encore soif, se rabattre sur l’album Berserk OST 2 dont il a été question plus haut, morceau de bravoure de très haut niveau dont les meilleures chansons (Kyusai no gihou en tête) collent elles aussi magnifiquement à l’ambiance du manga. On peut se laisser imaginer l’objet de suicides collectifs de cinéphiles otakus qu’aurait pu être Berserk en série si l’album Berserk OST 2 de Hirasawa y avait été intégré, au moins au même titre que la grandiose chanson Forces, tant les symphonies-rock new age du compositeur sont d’un génie scientifiquement prouvé…


Passé ce charmant interlude musical, et si l'on passait aux choses sérieuses ?


Alexandre Martinazzo


Pour accéder à la suite du dossier Berserk, cliquez ici.


Au programme :
- Le rapport au corps dans Berserk
- Le triangle relationnel Griffith/Guts/Casca
- La notion de Destin dans Berserk et la tonalité christique de Griffith
- La théologie dans Berserk
- Conclusion du dossier
- Courte critique des éditions DVD française et américaine, ainsi que de l'édition française du manga


- Les notes de bas de page

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