Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu Papier/Pellicule
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

NAUSICAÄ DE LA VALLEE DU VENT

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Buena Vista Home Entertainment
Disponible en Blu-ray le 28 septembre 2011
aux éditions Buena Vista Home Entertainment


En 1984, on produisait un film d’animation qui seulement maintenant arrive sur nos terres. Ce film, Nausicaä de la vallée du vent, pourtant exceptionnel, est resté au fin fond des catalogues, repoussé mille fois, peut-être parce que finalement, tout y était dit, ou presque de Miyazaki. Une simple critique pour ce film ? sans doute sans intérêt tant, tout le monde le connaît déjà. L’intrigue est un secret de polichinelle ; alors tranquillisé, fouillons un peu.


Sans aucun doute non plus, la difficulté financière qui présida à la réalisation de Nausicaä fut tout à fait salutaire, et responsable de la supériorité formelle de cette animation sur d’autres, plus propres, plus magiques mais probablement moins dense. Densité serait le premier et évident substantif qualifiant Nausicaä : ce n’est pas innocent que Miyazaki ait dû d’abord se contenter de réaliser un manga avant de se lancer dans le film.

Petit détour d’ailleurs, par les premières pages du manga. Ouvrez et regardez ces quelques cases. On a affaire à un hybride remarquable, où finalement le manga relève très exactement du story-board. Il est d’autant plus flagrant que l’autonomie du médium reprend le dessus dans les tomes suivant, pour finir par acquérir un style plus « papier ». L’animation future est déjà totalement pensée dans ces planches, et c’est ici qu’il faut trouver cette puissance exceptionnelle : l’animation de Nausicaä, à l’économie (c’est flagrant) et sans les possibilités techniques actuelles atteint un degré de suggestion et d’efficacité sensible qu’envierait bien des studios. Preuve que la technique ne fait pas tout, voire bien peu.


Sobriété

L’animation a ceci de très supérieur au cinéma qu’elle ne relève pas de l’enregistrement. Dans un cadre de projection pourtant similaire, avec des outils semblables et des moyens visuels et sonores identiques (montage, mixage), son contenu émotionnel et sensible diffère radicalement.



Ainsi, encore une fois, l’animation n’enregistre rien. Elle est au cinéma ce que la peinture est à la photographie. Mais là où la peinture a vite compris qu’elle ne pouvait et ne devait surtout pas lutter avec la photographie – rien de plus ridicule qu’un dessin qui veut faire de réel photographique – l’animation a décidé d’oublier. Nausicaä est en ce sens, de part son anachronisme, une saine expérience.

Un Ghost in the shell 2 est-il plus efficace comme animation que Nausicaä ? Ou encore un Final Fantasy en images de synthèse ? On en doute, sévèrement. Car ce qui se nie dans ces films contemporains, c’est toute la spécificité de l’animation, et c’est aussi l’affirmation absurde et réductrice de faire plus réel que le réel. Atteindre la perfection de rendu de texture est une chose, mais que ce ne soit pas un enregistrement du réel change une donnée existentielle fondamentale : et l’animation devient un pastiche, un tour de chien savant.

Alors Nausicaä, c’est un signe du passé lucide et simple. Un signe bienveillant qui nous dit que des choses magnifiques (souvent les plus magnifiques) naissent dans des environnements pénibles, difficiles et que la technique n’est jamais une limite absolue. Ici, pas d’argent, et la frustration longue de ne pouvoir réaliser le film. Il a fallu penser, nécessairement, tout le temps de sa longue gestation pour donner lieu à ce qui est probablement un climax dans l’œuvre de Miyazaki.

La sobriété de Nausicaä, tant dans son animation que dans son usage des couleurs, lui confère un degré d’abstraction fort. Car en réalité face à une animation, notre bienveillance décroît à mesure que le film veut nous impressionner. Qui se chagrinera d’un défaut de reflet dans Nausicaä ? Dans un Ghost in the Shell 2, on ne voit plus que le dessin virtuose, le reste sombrant dans le flou, vague. Nausicaä atteint le sentiment en prenant les couleurs de l’imaginaire, cela même dont relève l’animation : de l’imagination.

En matière de science-fiction, la recette est proche de la perfection. N’ayant pas à combattre un irréductible effet de réel, comme le cinéma, l’animation ne requiert pas les trésors scénaristiques et pseudo-scientifiques nécessaires, mais qui plombent définitivement la quasi-totalité des films de SF. Nausicaä en film serait tout simplement sans intérêt et l’on passerait notre temps à nous demander comment des avions peuvent encore voler, ou cet étrange appareil que chevauche la princesse… et ces flûtes… etc. La puissance de l’animation se concentre là. Point besoin de se donner les armes de la réalité, de toute façon, tout est dessiné, et admettre le dessin rend caduque la nécessité de la cohérence ratiocinante. Encore fallait-il en avoir compris la force.


Éthique et chromatique


Et la force de l’animation repose aussi dans sa capacité à jouer de couleurs, pas forcément celles de la réalité immédiate. En quelque sorte, les couleurs de l’animation rendent possible l’immanence, c’est-à-dire l’expression et l’adéquation directe et essentielle de la couleur et du contenu éthique. Si le rouge indique une certaine valeur, un certain rapport de force, alors pourra être rouge ce qui incarne ce rapport. Mais évidemment, tout devient plus intéressant quand le code chromatique constitue directement une grille de lecture du film.

Nausicaä est de ces films. Cette puissance figurale est ce qui distingue radicalement le film du manga. Impossible de jouer sur cela dans la manga où le personnage se définit alors plus essentiellement par ses actions. Par là,on entend que c’est l’action elle-même – (dans sa visualité) ou les choix du héros (un action abstraite en quelque sorte) – qui permet de saisir sa matière spirituelle. Ce n’est pas par hasard que le manga Nausicaä se compose de sept tomes (et d’une manière générale, tous les mangas sont plus longs que leur équivalent animés). Ce n’est pas seulement la complexité de l’histoire qui exige cette longueur, c’est surtout une nécessité de figuration. Nausicaä n’est pas plus complexe en manga, il est juste plus développé, plus circonstancié. Cette plénitude narrative trouve son pendant dans la finesse de figuration, l’animation et le chromatisme.

La palette de Nausicaä comporte deux dominantes, le bleu et le rouge. Mais ces deux axes chromatiques ne fonctionnent pas sur le régime de la stricte opposition. Ces deux couleurs en revanche symbolisent des états assez facilement identifiables : pour le rouge, le monde des humain, le monde d’avant, la technologie, la colère (des ohmus), le sang (humain), la robe de Rastel. Pour le bleu, le Fukaï (forêt de champignons et d’insectes - évoque le terme fukai qui signifie prodond), le monde d’en dessous, la bienveillance (des ohmus), le sang (des ohmus). Mais ces deux états ne constituent en aucun cas des lieux purs et idéaux.



Au contraire, ce qui apparaît tout à fait clairement c’est que les lieux d’harmonie et d’équilibre bénéfique sont les lieux où n’apparaît pas la dominante. Ce qui rend le monde du dessous fécond, c’est la graine qui germe à la fin, introduisant le vert. Ce qui révèle la fin de l’incompréhension entre insectes et humains est le jaune lumineux de la « résurrection ». Les lieux idéaux alors sont la vallée du vent (dans une certaine mesure), mais surtout la réserve de Nausicaä. Il est alors remarquable que plus la palette chromatique tend à l’équilibre (l’idéal semblant être le jaune), plus nous atteignons les lieux de sérénité.

Ce travail symbolique sensible donne une efficacité remarquable au film, car il permet de condenser, de concentrer la matière spéculative et la puissance du film dans le temps d’une projection. Et puis cela permet surtout d’éviter l’écueil de la simplicité et du manichéisme.


Le sang d’un poète

Il est tout de même surprenant que dans un film dont le but ultime est de montrer que la compréhension et l’entente est la seule voie, le motif le plus important soit celui du sang. Jusqu’au monstre des anciens temps, qui semble être constitué d’un sang lourd et gluant, en tout cas de matière organique sanguinolente (un fœtus monstrueux ?)



De même que la couleur, le sang n’est pas bon, ni mauvais, mais c’est le sang seul qui permet d’atteindre une révélation. Donc en quelque sorte, le sacrifice - inspiration christique ?

Prenons un instant pour remarquer d’ailleurs que le monde de Nausicaä est absolument à l’opposé du manichéisme. Jetons même d’emblée qu’il est remarquable par ce trait, qu’il n’y a ni incarnation du mal, ni incarnation du bien. Le propos est un peu subversif pour qui vénérerait Nausicaä, pourtant, si elle incarne la figure du prophète, elle n’est pas une figure surhumaine. Nausicaä, donc, notamment, n’est pas radicalement une figure du bien. C’est au contraire un être plein de doute et porté à la colère (parallèle des ohmus). Cette colère qui est en elle, elle en a pleine conscience et ce n’est pas innocemment qu’elle dit ne pas savoir ce qu’elle pourrait faire. Dans cette scène où elle massacre les soldats qui ont tué son père et c’est seulement l’intervention de Yupa qui calme sa furie, en se laissant blesser lui-même... (voir la fin et le sacrifice de Nausicaä… mais nous y revenons plus bas.)

Parallèlement, les ohmus sont eux aussi une figure double, c’est plus encore évident. Qui d’autre pour le bien ? La vieille du village est simplement une aveugle pleine du bon sens de la vieillesse, mais sans puissance et sans autre destination que le constat et la confirmation : elle sera là pour « voir », justement, elle qui ne peut pas voir. Yupa est une autre de ces figures observatrices, du moins impuissante, qui lui constate et montre la voie. Et c’en est fait du bien.



Pour le mal, c’est plus évident encore. Le monstre des anciens temps est juste une incarnation ponctuelle de la folie, le général de l’armée ennemie est une figure assez semblable à Nausicaä : le penchant de cette dernière, dans le film, est plutôt mauvais, mais après tout, son attitude tout au long du film la rend plus attachante, femme perdue qui ne sait pas quoi faire de ce monde qui dépérit, qui veut irrépressiblement agir.

En quoi alors consiste le film ? peut-être tout simplement montre-t-il l’inutilité radicale de l’action, des idéaux. Ce sont finalement des choses simples, une intuition qui guide Nausicaä là où sont les réponses alors qu’elle ne les cherche pas comme telle : c’est en sauvant le frère de Rastel qu’elle trouve la vérité du Fukaï. Donc en quelque sorte, c’est parce qu’elle a accepté de ne plus poser de questions et de ne plus se fier à la raison qu’elle arrive où ont échoué les autres.


Alors, la voix du sang

Si nous cherchons un élément central, une substance rédemptrice, c’est paradoxalement le sang versé par la violence qui s’offre à nous. En somme, marque de l’impossible évitement du conflit, de la blessure et de la mort. Deux moments capitaux nous montrent comment le sang devient rédempteur (figure chrétienne, encore).

Le premier moment est celui qui permet à Nausicaä de dépasser sa nature impulsive et violente. Ce moment est celui de la mort de son père et de sa vengeance immédiate. Nausicaä tue donc les soldats, pleine d'une rage incontrôlable. On est loin de l’efficacité propre, rationnelle et mesurée de Yupa qui reprend le contrôle de l’avion plein des survivants de Pejite. À cet instant, dans sa rage, elle en vient à blesser son ami, mais ce n’est pas ce coup d’arrêt qui la transforme.



Le long de l’épée qu’elle a ramassé près du corps de son père, coule le sang rouge de Yupa ; jusqu’à la garde. Et il goutte lentement pour faire une petite flaque aux pieds de Nausicaä. Ce sang qui coule et qui tache est ce qui l’éveille.

L’autre moment, beaucoup plus évident est celui où la robe rouge de Rastel devient bleu pourpre. Nausicaä ici devient une sorte d’être transcendant : elle porte la robe d’une défunte, cette dernière habitait un des derniers lieux de survivance de la technologie, elle porte une robe rouge et sur elle se déverse le sang bleu de l’ohmu, puis elle reçoit une blessure supplémentaire infligé par l’ohmu qu’elle veut protéger. La situation est exactement symétrique, sauf que cette fois la révélation touche l’ohmu.

On en vient à penser que Nausicaä n’est finalement que le vecteur de la révélation, fondée sur le versement du sang ami, ou aimé.

Il reste tellement à dire sur ce film extraordinaire. Il concentre une telle masse féconde qu’il est impossible d’épuiser d’un coup. Tout comme la bande-son (composée de la somptueuse partition de Jo Hisaishi), la tapisserie au début du générique pourrait remplir des pages entières d’analyse : cette tapisserie est sans doute la chose la plus importante du film, comme un manifeste. Ici Miyazaki nous livre tout le film en quelques images, et nous propose aussi une interprétation de ce qu’est la poésie et de ce qu’est – ce qui en découle – la prophétie.
Nausicaä, à n’en pas douter est un des sommets de l’œuvre du maître japonais. On peut même douter qu’il ait vraiment mieux fait par la suite, Mononoke Hime (Princesse Mononoké) mis à part. Tant de temps… avant de recevoir enfin en salle le chef d’œuvre. Mais enfin, il est grand temps de se ruer en salle, dix, quinze, vingt fois.


Matthieu Guinard

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême