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LA TOUR AU-DELA DES NUAGES

Disponible en DVD zone 2 aux éditions Pathé vidéo


Il est des œuvres qui, éloignées de tout ce qui s'est fait dans leur domaine, n'offrent que deux options au public, avide de nouveaux trips certes, mais modérément : l'adhésion éternelle ou le rejet définitif. La Tour au-delà des nuages fait partie de ces oeuvres, malgré ou peut-être plutôt en vertu de son inoffensivité. A mi-chemin entre le blockbuster de SF et le mélodrame ado mignon tout plein, le film de Shinkai Makoto n'est ni la grande uchronie de geo-politic fiction (croisé à un space opera) que certains attendaient, ni une énième démonstration de la profonde et crétine naïveté qui caractérise la production cinématographique nipponne ces dernières années, comme de mauvaises langues l'ont évoqué. Il n'est ni l'un, ni l'autre, et il n'est même pas au milieu : bienvenue dans le monde de Shinkai Makoto, enfin brûlé sur DVD dans une édition française digne de ce nom.


1996, dans un présent alternatif. Le Japon, pays divisé en deux subissant encore la domination extérieure, a vu l’île de Hokkaidô se transformer en immense forteresse défendant une mystérieuse tour qui s'étend sur plusieurs kilomètres de hauteur. Ils ont quinze ans et vivent dans une petite ville de campagne, dans la partie "libre" de l’archipel ; Takuya et Hiroki, deux amis d’enfance boy-scouts aux grands rêves d’évasion, se lient d’amitié avec une fille de leur classe, Sayuri. Un lien se crée entre eux trois, y compris autour de cette inapprochable tour de l’Union, jusqu’à ce Sayuri disparaisse sans laisser de trace. Cette disparition a raison de l’amitié des deux lycéens, dont les chemins se séparent et le rêve commun s’évanouit. Cinq ans plus tard. Alors que Takuya est un jeune espoir de la communauté scientifique, Hiroki traverse son existence d’étudiant tokyoïte dans le souvenir obsédant de Sayuri. Tandis qu’endormie depuis 5 années, atteinte d'un mal rare, celle-ci continue de voir dans ses rêves plus vrais que nature le monde en ruines, les fantômes de ses amis, et la tour, toujours elle… au détour d’un même rêve vient à Hiroki une idée : et si Sayuri et la tour de l’Union, que l’on dit être une porte pour une autre dimension, étaient connectés ?


Limousine indépendante

Shinkai Makoto, nom des plus mémorables de l’industrie indépendante de la japanimation pour avoir réalisé le très bon Hoshi No Koe (Voices of a distant star), a encore frappé.

On l’attendait, cette oeuvre, on la désirait...

Cela a commencé avec une "fausse" bande-annonce – fausse car le film n’était pas encore réalisé et les images conçues exprès pour le teaser – à la fin 2002. Sur une mélodie originale proprement superbe et trois longues minutes défilaient les grandes lignes du scénario de l’auteur, ce triangle amoureux adolescent, ce Japon alternatif sans cesse menacé de guerre, cette homérique construction humaine au mystère insistant ; et comme visuellement, c’était cent fois supérieur à Voices of a distant star qui ridiculisait déjà une bonne partie de la production animée japonaise, on avait du mal à redresser sa mâchoire à la fin. Il a fallu deux ans à la petite équipe de Shinkai pour finir le boulot, et que le DVD sorte en grande pompe dans tous les HMV et Tower Records du Japon début 2005. Résultat des courses ?



Non, avant ça, passons brièvement sur un des rares défauts de l’œuvre : ami, si toi aussi tu as fantasmé sur ce même trailer depuis ces deux dernières années, ne t’attends pas à retrouver les mêmes images dans le film, ni même les répliques à l’identique ; on sent bien qu’entre temps, la chose a germé dans l’esprit du créateur, et que les choses aient évolué en bien ou en mal, le fait est que sur le coup, ça déçoit. Mais comparer foncièrement les deux n’a pas vraiment de sens ; ici, c’est du film qu’il s’agit. Alors la présente critique ne tiendra pas en compte ce manque, et se contentera d'aller à l’essentiel : la beauté tout à fait personnelle et tout en humilité de La Tour au-delà des nuages.

Qu’attendre de moins de Shinkai Makoto, l’homme qui écrivit, dessina, anima et monta quasiment tout seul durant deux longues années Voices of a distant star, court-métrage d'une demi-heure que l’on croirait tout droit sorti des labos de Sunrise ou de la Gainax ?

On touche par là le bon bout, à ce propos… La Tour au-delà des nuages, parce qu’il est le fruit d’un seul esprit solitaire débordant d’imagination et de passion, est une œuvre unique, hors de tous canons clichés à l’exception de l’influence évidente de certaines séries animées sur l’auteur. Et par là-même, il est un véritable brouilleur de piste : commençant comme un shôjo manga pastoral, avec amitiés adolescentes, amours gauches et ballades à vélo, puis bifurquant dans le temps et l’espace vers de la grosse machinerie science-fictionnesque et fantasmagorique, pour finalement retourner au galop vers les abîmes de l'intimisme original (originel !), vers l’humain, vers l’Amour. Oui, c’est ça : La Tour au-delà des nuages c'est un peu le croisement de l’univers de Iwai Shunji (Love Letter, Hana & Alice) et de celui des meilleurs Macross. Qui dit mieux ?


"Okaeri…"

Personne. Peut pas. Ou si, peut-être, le film n'étant pas exempt de défauts. Mais... pas envie, en fait. Et si l’on adhère si béatement au film, c’est que sous ses dehors de fable disproportionnée partant dans tous les sens (l’uchronie, la guerre mondiale, les dimensions parallèles, etc.), La Tour au-delà des nuages se révèle être essentiellement une métaphore universelle du passage à l’âge adulte par le refus de quitter le monde de l’adolescence, thème très otaku s’il en est, et traité maintes fois dans l’animation. Sayuri incarne aux yeux et dans le cœur des deux jeunes héros leur adolescence diluée trop rapidement dans un monde d’adultes, et alors qu’ils pourraient franchir la porte de leur société formatée, l’un en paradant dans ses labos, l’autre en étudiant sagement, chacun recule d’un pas, pour une promesse faite dans leur jeunesse, celle du titre, celle d’aller là-bas, au-delà des nuages. Idée on ne peut plus représentative de l’enfance dans sa pureté. La promesse : plus que l'univers, que les mathématiques, les taxes ou un opéra de Verdi, la seule, la seule VRAIE réalité à laquelle un homme peut s'attacher s'il s'attache à sa nature d'Homme. La promesse, prononcée, murmurée, aux autres ou à soi-même, qu'importe. Et qu'importe ces foutus gouvernements mystérieux, ou l'intérieur de cette foutue tour.

Là est le truc : absorbés par les détails sérieux d’un monde alternatif foisonnant et dynamique, le spectateur en oublie presque que Shinkai Makoto ne leur donne jamais autant d’importance qu’aux symboles qui ont motivé son œuvre : lorsque les héros adolescents se font la promesse d’aller "au-delà des nuages", ça ne traduit ni un quelconque intérêt pour l’objet roboratif de cette construction, ni une quelconque conscience politique en éveil, mais uniquement leur désir de s’évader. Lorsque Hiroki décide d’emmener Sayuri dans leur avion artisanal au-delà de la tour de l’Union, on y voit l’intérêt logique d’une quelconque réponse intellectuelle à tout ce bazar, alors que ce n’est que pour réveiller cette dernière, et l’on ne saura jamais vraiment le fin mot de toute cette histoire de tour. Car ce n’était qu’un background. Le vrai et unique héros de La Tour au-delà des nuages n’était que l’adolescence. La fin en témoigne spectaculairement, énième démonstration de la maestria artistique de Shinkai (qui sait, à la réalisation comme au montage, se montrer digne de l'immense qualité graphique de son bébé).



Ainsi, la meilleure preuve réside dans la dernière réplique du film, "okaeri". Quel film d’une telle ampleur thématique peut oser se finir de façon aussi simple, simpliste, fou humble ?

L’auteur ne donne ainsi presque aucune explication à son monde, voire aucune base de plus que celles qui sont visibles, soit très peu. On est là loin de Appleseed 2004 où des scénaristes-otakus s’amusent comme des petits frappadingues à choisir le nom de la loi votée en octobre 2316 contre le mariage des androïdes, juste parce que ça fait bien. Bien sûr, on est donc également très éloignés des "bons", Oshii Mamoru, ou Ôtomo ; qu'on se le dise : essayer de croire à cette histoire de gamins fabriquant un avion dans un grenier pourri juste parce qu'ils sont malins, c'est signer la mort du film ; il ne faut pas se tromper de propos. On se rapprocherait plus d’un Anno, avec ses scripts métaphysiquement torturés mêlés à un romantisme acre et puissant. Le film de Shinkai ne va certes pas aussi loin, dans aucun des sens, mais ne le prétend de toute façon pas : tout ce qu’il veut raconter ne s'embarrasse pas de complications... pas même sa Femme (fille...), mise en grâce de façon constante et immaculée - fille chez laquelle on aurait aimé déceler autre chose que de l'innocence brute à 100% coco pur sucre, la rendant un peu stérile, ce qui est d'ailleurs le principal défaut que repprochent au film ses détracteurs. Certes, mais une chose leur échappe : le fait qu'à aucun moment Sayuri n'est filmée dans sa "vie de tous les jours". Son personnage n'existe que dans les souvenirs des deux héros ; et dans le présent, dans ses rêves chimériques.


Applaudissez.

D’un point de vue technique, le film de Shinkai ne bénéficie pas de la pelure d’exception de Voices of a distant star, car il a été conçu dans des conditions plus confortables (bien que le mot soit un peu fort) ; mais cela n’enlève rien à sa valeur définitive : sans que la chose n’entame vraiment l’animation, fluide et efficace sans sembler économe, le soin apporté aux décors, souvent peints à la main, en fait un tableau constant, tant de la nature (plus précisément du ciel…) que des environnements urbains, rares mais arrivant à s’éloigner eux aussi des canons habituels. Et là-dessus, l’auteur, doté d’un solide sens du cadre et du raccord, assemble tous les morceaux en un puzzle manquant peut-être d’un peu de rythme, parfois de liant scénaristique, mais à la mélancolie météorologique unique.



Un peu à l’image de la fabuleuse chanson du générique de fin, Kimi no koe (on avait pas vu si belle fin de film en musique depuis longtemps), ou encore, surtout peut-être, du remarquable travail des doubleurs, prêtant leurs voix laconiques à leurs personnages cherchant à enfin vivre (mention à la délicate interprétation de Sayuri), au-delà de ce qui leur a été enseigné, au-delà de leur promesse, au-delà de ces fameux nuages… Les textes de la chanson de fermeture ont eux aussi une signification qui méritent que l'on s'y attarde ; certainement parce qu'ils ont été écrits par Shinkai au moment où le brillant Tenmon composait...

En définitive, La Tour au-delà des nuages est décidément un ovni ; artistique jusqu'à la maladie, et artisanal comme ça n’est plus permis, de sa basse voix de cantatrice à peine née de l’ombre, de sa simplicité derrière les feux rouges sangs de son pitch aux dehors excentriques ; il emporte tout sur son passage, rappelle dans nos mémoires l’inégalé potentiel créateur de l’animation japonaise, et nous fait parier tous nos yens sur son réalisateur/auteur/monteur/designer (à ce stade, ne doit-on pas plutôt parler de "créateur" ?). À quand le prochain sur nos terres ?

Alexandre Martinazzo


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