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ARJUNA

Disponible en DVD depuis le 16/12/2004 aux éditions Dybex

Le spiritualisme est à la mode ces temps-ci. Doit-on le mettre sur le compte du capitalisme engendrant un individualisme de plus en plus exacerbé, une perte de repères ? Ou bien est-ce la destructuralisation des valeurs traditionnelles, de la famille, de la religion ? Ou alors cette sensation de danger, de peur face à l'avenir... Toujours est-il que l'on voit fleurir les centres Zen, le bouddhisme est dans la hype et on espère vivement que notre rédac' chef se mette au Feng Shui. Mais Shôji Kawamori (1) est-il tombé dans une secte bouddhiste alliant karmisme et pensée positive ? Plusieurs années après Shirow (2), il allie hindouïsme et monde moderne en prenant un des plus grand héros de la tradition hindoue, le Prince Arjuna. L'effet protocole de Kyôto lui donne des aîles et le voilà parti dans un pari risqué, celui de sensibiliser ses spectateurs aux problèmes de pollutions. Arjuna, véritable oeuvre profonde ou syncrétisme à portée moralisatrice ?

Mythes hindous, taoïsme et complexe pétro-chimique

C'est sur un soleil couchant que commence nos deux histoires, celle d'Arjuna et celle de mon visionnage de cette trop courte série de treize épisodes qui en met plein les mirettes. Peut-être le bord de mer pollué du Kansai (la région d'Ôsaka) est-il plus rafraîchissant que celui de la Méditerranée par un temps caniculaire. Mais loin de faire peur à un Dybex très nordique, voilà que sort dans nos contrées la quatrième et dernière galette des (més)aventures de la petite japonaise (sans bikini ni bonus).

Toujours est-il que c'est dans cette ambiance bigarée et chaude que commence l'histoire, l'aventure, le récit, la geste, l'épopée de Juna, qui se verra apposée un préfixe à son nom (Ar-Juna) et affublée du titre pompeux d'avatar du temps. Car le Shoji ne tarde pas à révéler (contrairement aux longueurs d'Escaflowne) les enjeux de la série et les pouvoirs qui sont conférés à Juna. C'est donc cette dernière, adepte de kyûjitsu (3), et courtisée par le m'as-tu-vu Tokio (mèches blondes et fringuante moto), que revient la lourde tâche d'explorer les tréfonds de la spiritualité shintô/hindoue et d'entrer en harmonie avec le monde qui l'entoure tout en protégeant la Terre du karma négatif qui la grignotte petit à petit. Bref, le boulot de Mme Tout-le-monde.

Le Bhagavad-Gîtâ (4) narre une conversation entre Krishna et Arjuna, demi-dieu de son état, qui fit une longue quête (la pénitence d'Arjuna) afin de trouver la sagesse. Expert en archerie, il doit s'ouvrir au monde (symbolique du troisième oeil) pour entrer en harmonie avec le monde qui l'entoure, percer le voile des illusions et apercevoir la réalité transcendentale (et puis là on se dit : ouah ça en jette !). Juna sera guidée par Kris (qui rappelle son homologue Krishna), l'enfant TI-1, gamin aux pouvoirs psychiques tout droit sorti d'un Akira, qui semble croûler sous le poids de l'âge ou de la puissance de ses pouvoirs, mais qui est en fait atteint d'un mal quasi-incurable : la civilisation.

Car la civilisation est décadence, vice, maladie et tare. Tel est l'enseignement du taoïsme et c'est ce qui semble se dégager d'Arjuna. Et si la civilisation prends le pas sur l'humanité, alors seul la puissance cosmique peut l'arrêter. Et c'est ce qui se passe. Le râja, démon tentaculaire engendrée par la pollution et le gaspillage de la civilisation, s'attaque à celle-ci, en commençant par le plus grand danger de la planète : le nucléaire. Et c'est ici que deux (trois ?) conceptions spirituelles antinomiques rejoignent avec fracas un problème majeur du XXIème siècle : l'environnement, négligé aux détriments d'une mondialisation néo-libéraliste qui fait peu de cas de la transformation tant bien au niveau des individus, que de la planète.

Une oeuvre mature

Ce qui est immédiatement percutant dans Arjuna, c'est en premier lieu sa beauté. Lorsque Juna révèle pour la première fois sa transformation, on a le droit à une profusion de couleurs, de celles qu'on est loin d'être habitués à voir dans une série d'animation. Doublé d'un character design efficace et d'une animation se détachant parfois du banal par des coups d'éclat, la responsable des couleurs met tout en oeuvre pour ne pas nous faire détacher les yeux de l'écran. Un véritable bonheur mis en oeuvre par les studios Satelight qui rêvent d'entrer dans la cour des grands. Seul point noir, la présence d'une 3D très dispensable et tout à fait moche. On ne sait pas très bien si la présence de photos est dû à un manque de budget où à un désir d'ancrer l'animé dans un monde bien réel, le nôtre ; mais l'effet n'est pas toujours du meilleur effet.

Mais plus encore qu'Escaflowne, les musiques d'Arjuna sont indispensables et indissociables de l'oeuvre. Yoko Kanno n'est pas du genre à faire dans la demi-mesure et se gratter un maximum. Si elle fait parfois des pistes que seule elle est en mesure de comprendre (certaines pistes de Stand Alone Complex), on a droit ici à du grand art, peut-être sa meilleur bande son depuis Cowboy Bebop. Certes, les paroles ne sont ni en Japonais, ni en Anglais, en Français ou encore en Russe, mais dans un langage imaginaire. Mais ne lui en tenons pas rigueur, c'est notre Björk nippone. Les musiques, ennivrantes, reviennent façon leitmotiv, plus encore qu'en thèmes dédiés, à des moments clés de l'animé. On est transporté, subjugué par la beauté des mélodies et des chants, et les scènes décisives sont emplies d'un lyrisme indéniable.

Vous l'aurez compris, Arjuna n'est pas un shônen pour ado décervelé. Le ton est donné, ce ne sera pas gai. Entre la culpabilisation de soi et l'innéficacité de tout ce qu'on pourrait envisager, on commence à se mordre les doigts et à se dire : "Mais merde, moi aussi je suis un connard !". Et à aucun moment, Kawamori ne va nous rassurer. Point d'optimisme, seul le repentir est le bienvenu.

Pragmatisme et parallèles quelque peu bancales

Tout ce mysticisme ambiant n'est pas sans rappeler un certain Neon Genesis Evangelion. Mais c'est là où le bât blesse. Là où le premier vogue allégrement entre les multiples courants de pensées et survole le bassement matériel, bassement humain, Arjuna s'enfonce à travers ses contradictions et son dirigisme obtu. À trop en vouloir en dire, il réduit la portée de ses arguments jusqu'à en devenir presque indigeste. On l'aura compris, le gaspillage et l'usage de plus en plus importants de produits chimiques, que ce soit au niveau de la culture que de l'alimentation, est pour lui la cause principale de tous les malheurs de l'humanité, jusqu'à pousser le vice aux éléments qui peuvent choquer tel que la transexualité naturelle. Et puis on a parfois droit à des morales dont on pourrait se passer, digne d'une philosophie d'école primaire ("Tu ne manges pas alors que les petits enfants en Afrique meurent de faim."). La récurrence de l'apologie du naturel (qui n'est pas un mal en soi) pèse un peu sur la série, sans heureusement en occulter l'interêt.

"Il ne faut faire qu'un avec la cible"

Précepte récurrent auquel Juna essaie de se plier (avec peu de succès), il est le mot d'ordre de la série. Juna doit-elle s'harmoniser avec ce qui l'entoure, se libérer du samsāra (5) ? Non pas vraiment. Malgré un certain manichéisme dans la série (l'humain est mauvais car ignorant), Kris essaye de faire comprendre à la jeune délurée que le mal est présent partout, et indispensable. Kris lui même (qui reprend l'idée d'un parallèle entre le personnage et Krishna) est rongé par un râja. Tuer le râja, ce serait tuer Kris, et par là, mettre un terme à l'humanité. À quoi peut donc bien servir son arc mortel dans ce cas là ?

Arjuna se traine sur les traces d'Evangelion. Non en tant que clone, mais comme anime ayant la même portée. La série n'est pas nulle, et c'est avec un plaisir certain que l'on se laisse transporter tout au long des épisodes, dû à une très bonne réalisation et mise en scène. Certes la série cherche parfois son rythme, mais de ce côté là, on n'a pas trop à lui reprocher. Mais le mélange philosophique, intrépide, et l'allégorie mythique n'ont pas été correctement digérés par Kawamori. C'est bien de dire que manger McDo, ça favorise la destruction de la forêt amazonienne, mais le ton pédago ne colle pas au public visé. Arjuna est donc inégal, plombé par un apport taoïste autoritariste qui s'éloigne véritablement des pensées humanistes ou même confucianistes. La civilisation c'est mal, pourtant Kawamori en fait usage pour répandre la bonne parole. Ça doit être son petit côté Michael Moore.

Arnaud Lambert

Notes :

1. Réalisateur d'Escaflowne et de multiples Macross.

2. Orion, deux volumes, chez Glénat.

3. Art martial se pratiquant avec un arc de plus de deux mètres.

4. Partie centrale du poéme épique hindou Mahâbhârata écrit vers 2200 av. JC.

5. Cycle des résurrections et transmigrations.

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