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MIND GAME

Disponible en DVD Zone 2 japonais depuis décembre 2004 aux éditions Big Time Entertainment

Le renouveau de l'animation japonaise

Au Japon, ces temps-ci, on ne chôme pas. Avec ses décors venus d'une autre époque, son style délibérément esquissé et ses couleurs chatoyantes, Mind Game peut-il espérer se frayer un chemin à travers l'univers impitoyable de l'animation ? Allez hop, Dallas au placard...

Innocence, Steamboy, le Château ambulant : les blockbusters de l'animation japonaise ont déboulé avec fracas l'an passé. Et pourtant, la véritable révolution animée se trouve ailleurs. En Juillet dernier, sortait dans quelques (trop) rares salles nippones, Mind Game, fruit de près de trois ans de travail, dont deux uniquement pour l'animation. Synthèse parfaite de ce qui se fait de mieux en matière d'animation indépendante, le film compte de prestigieux collaborateurs.

Mind Game, histoire d'un puzzle.

Mind Game, c'est un assemblage de morceaux, de samples, qui prennent vie sous les doigts du magicien, ou plutôt du DJ Masaaki Yuasa. Tel un musicien, il compose à partir d'éléments, d'extraits de la vie de ses personnages, de décors différents, de situations hétéroclites... tout en modifiant sans arrêt le beat, le tempo. L'histoire débute dans un Paris d'après-guerre (qui semble avoir subi le même sort que Nagasaki), pendant les Trentes glorieuses (la béatitude reigne dans une capitale en reconstruction) ; et, sans que l'on sache trop comment, devant nos yeux ébahis, se déroule les fulgurants parcours de personnages bien singuliers. Tout se passe très vite, et on est enfin transporté dans ce Japon à la fois familier et déroutant, dans le Kansaï, à Ôsaka.

Nishi est un jeune mangaka plutôt raté. Amoureux de Myon-chan, sa pulpeuse amie d'enfance, il ne peut que la voir s'éloigner de lui inoxérablement. Mais alors qu'ils mangeaient tranquillement des yakitori dans l'échoppe familiale, en compagnie de la charmante soeur de Myon, et du père, alcoolique et dépressif, une étrange brochette de yakuza se présente. Les deux brutes recherchent le pater familias, planqué sous le comptoir. La dispute tourne mal, et Nishi comme à son habitude, fait preuve d'une lâcheté sans pareil. Et là tout bascule, Dieu, une course poursuite infernale, une baleine, un vieil ermite... Nishi, enfin maître de son destin, entend bien montrer aux deux soeurs de quel bois il est fait.

L'histoire de Mind Game se construit comme un conte, à la manière d'un roman d'apprentissage, une version sous exstasy d'Alice au pays des merveilles version japonaise. Et là, comme dans un film d'Aronofsky, on se laisse entraîner par un personnage qui enchaîne les prises et les descentes, jusqu'à atteindre le nirvana final. Mais ne mettons pas la charrette avant les boeufs : Mind Game ne se laisse pas facilement approcher. Il faudra au spectateur outrepasser l'enveloppe lyrique et poétique, concasser les mystères qui se cachent dans ces images, et peut-être captera-t-il l'essence de cette oeuvre et en tirera une interprétation personnelle.

L'humour est omniprésent à travers des personnages tout en nuances, loin des caricatures, jusqu'à surprendre le spectateur. Fini les yakuza balourds, poubelle la fille aux gros seins écervelée. Si les situations peuvent paraître parfois cocasses, on est captivé par ce déluge d'ingéniosité. Le vice est parfois poussé à rajouter des petits commentaires ironiques qui apparaissent subliminalement sur certains passages.

Nishi, héros existentialiste ?

Il y a cette phrase qui revient en leitmotiv dans le film : "Your life is the result of your own decisions" (la vie est le résultat de tes propres choix). Mind Game serait-il un film existentialiste ? On n'en doute pas une seule seconde. Nishi n'est rien avant cette rencontre. Fragile, lâche, sans ambition, il se sent brusquement responsable de sa condition et décide de s'opposer à Dieu, d'être enfin celui qui choisi. Il est seul et libre face à ses choix, et infiniment plus humain. Mais Nishi connaît le désespoir et le doute qui jalonnent sa vie. Cette sentence invisible et imperceptible, à l'allure décidément sartrienne, il ne la comprend que bien tardivement, mais il est propulsé par ce désir d'humanité qui lui donnera la force de changer sa vie.

Là où l'on pourrait craindre une intrigue trop étouffante pour la clarté du spectateur, on se laisse submergé par ce déluge de sentiments (bons ou mauvais). L'histoire nous transporte allègrement entre scènes psychédéliques hystériques, et séquences paisibles et planantes, sans pour autant nous faire perdre le fil. Les éléments disparates se lient petit à petit, et montrent un scénario étonnamment uni. Les portraits des personnages de Mind Game, tous liés les uns aux autres, sont d'une délicate fraîcheur, et on se prend au jeu de retracer leur parcours : ça y est, le Mind Game (jeu d'esprit) est accomplit !

Un joyeux fourre-tout.

Mind Game est né d'entrecroisements. Le réalisateur Masaki Yuasa s'était déjà fait repérer pour la qualité de son travail sur les films très populaires Crayon Shin Chan. Mais il prit son véritable envol lors de la réalisation du moyen métrage Nekojiru-sô (le "bad Hello Kitty").

Robin Nishi, qui a donné son nom au héros (et s'y est identifié), a écrit et dessiné le manga original (en trois gros tomes). Son style difficile à reproduire est tout en esquisse et donne une impression d'inachevé. Peu connu, même au Japon, il s'écarte de la masse des mangaka publiant dans les magazines, qu'il n'hésite pas à prendre en dérision.

Mais parler de Mind Game sans parler du Studio 4°C (Animatrix, Memories...) serait inenvisageable. Ce studio tire derrière lui une réputation d'un travail de très haute qualité tout en gardant les particularités stylistiques de chaque membres. On y retrouve entre autre, Kôji Morimoto ou Tatsuyuki Tanaka. C'est ce même Morimoto qui présenta à Yuasa le projet d'adaptation du manga de Nishi. Prévu à l'origine pour être un film live (en prise de vue réelle), Yuasa a réduit cet aspect à une intégration, fort réussie, de photos qui remplacent quelque fois le visage des personnages. Le réalisateur en profite pour pousser encore plus loin le procédé de mise en abîme, car il a choisi de photographier les doubleurs eux-mêmes, qui sont pour le coup plus que de simples doubleurs mais de véritables acteurs. Le Studio 4°C, qui n'est composé que d'une quarantaine de membres, a également fait appel à une sous-traitance de haute-volée : Gainax, Production I.G... Pas étonnant de retrouver des animateurs qui ont par le passé travaillé sur FLCL, Patlabor, Kiki, Hare+Guu... et plus récemment, Tweeny Witches et Samurai Champloo.

Pas si étrange non plus, le lien que lie Shin'ichiro Watanabe (Cowboy Beebop), avec les joyeux drilles du studio. Il s'est lui-même personnellement impliqué dans le projet, car il a été chargé de la production musicale, et a choisi le compositeur Seiichi Yamamoto pour signer la BO (signalons le passage furtif de Yoko Kanno derrière le piano). Yamamoto, ex membre du groupe Boredoms, nous gratifie là d'un score tout en nuance, plein de joie, flirtant parfois avec le jazz New-Orleans, le tout sur une musicalité décalée.

Mind Game, un univers graphique.

Graphiquement, le style alterne entre des décors fouillés et des personnages parfois simplement esquissés. On retrouve un character-design non conventionnel, mais accrocheur. Les personnages ne sont pas de simples clones auxquels on aurait collé une perruque différente (qui a dit Nicky Larson ?) mais possèdent des particularités bien différentes. Un lourd travail a été effectué au niveau des couleurs (Tomoko Washida qui avait déjà donné à Comedy cette teinte gothique et crépusculaire). Les décors sont extrêmement travaillés (avec une intégration de la 3D proche de la perfection, comme on l'avait déjà vu sur le sketch Au delà d'Animatrix), d'une beauté à couper le souffle. On admire les changements d'ambiance, de style (d'une ruelle obscure à une ruelle surexposée) et les plans astucieux et innovants (on oublie presque qu'il s'agit de 2D et non d'une caméra). Les personnages eux sont délibérément constitués d'aplats de couleur, sans dégradé, ce qui nous fait immanquablement penser au travail effectué sur Jin Roh.

Vous l'aurez compris, l'animation de ce Mind Game est sublime (rien que ça !). Salué par de nombreux prix prestigieux (Grand prix Japan Media Art, Prix Noburo Ofuji...) et par de célèbres animateurs (ceux des studios Madhouse ont créé un site de soutien, parmi lesquels Takeshi Koike), le film est une véritable gifle à ce qui se fait actuellement. Mind Game est un film résolument humaniste, qui touche par son apparente simplicité et sa foisonnante profondeur. Chantre du mouvement Superflat (courant artistique qui vise à représenter le lien qui lie la société japonaise à la culture otaku), cette œuvre marque un changement de cap, l'avant-garde de l'animation. À contre-courant du mouvement réaliste qui remporte toutes les attentions au Japon, voire dans le monde, on peut déjà prévoir que l'après Mind Game sera fructueux.

Mind Game est un film de Masaaki Yuasa d'1h43 réalisé par le Sudio 4°C et adapté du manga de Robin Nishi. Sorti en salle le 8 juillet 2004 au Japon, il est disponible en DVD (zone 1 Japon) avec des sous-titres anglais.
Directeur de l'animation : Sueyoshi Yuichiro

Arnaud lambert

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