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MY STREET (vol.1)

C'est l'histoire d'un garçon et d'une fille. C'est également l'histoire d'un garçon et d'une fille. Mais la deuxième histoire, ou bien est-ce la première, ne s'épanouit que par l'existence de l'autre. NIE Jun empile ses contes comme un Russe empilerait des matriochka. Lorsque l'on se plonge dans My Street, on navigue hors du temps, dans un flot éthéré dont on ne souhaiterait emmerger. NIE Jun signe une oeuvre magistrale, envoûtante et déstabilisante. Il propulse la BD chinoise au firmament en bottant le cul de la triade qui monopolisait le neuvième art. Plongée dans un monde encore inconnu.

Jeune pousse est déjà grand

Il semblerait inimagineable qu'un médium comme la bande dessinée en Chine, seulement âgée d'une petite dizaine d'années, puisse nous servir un petit chef d'oeuvre de finesse et de maturité... Si le marché s'est ouvert et que la censure se fait moins pesante, si l'on peut représenter la vie quotidienne sans que l'on envoie votre famille dans le Sichuan oriental, les auteurs sont encores jeunes et utopistes, et l'on aurait pu s'attendre à une production maladroite. Il n'en est rien, ou en tout cas pas chez ce jeune trentenaire qu'est NIE Jun, qui s'affirme lui-même atteint du syndrome de Peter Pan. Le mince volume noir et blanc de My Street peut sembler en retrait par rapport aux autre parutions de Xiao Pan, il n'a cependant rien à envier à ses petits camarades.

Mais penser que la BD chinoise ne fait que s'éveiller serait embrasser l'idée hégelienne que le monde asiatique est en hibernation et en stagnation, qu'il ne possède pas une civilisation qui s'est construite avec le temps, et qu'ils viendraient de débouler, tel Roswel sur TF1. Non il n'a y a pas de péril jaune, et non le dragon chinois ne se réveille pas, il se libère simplement de ses chaînes et livre une oeuvre à la sensibilité bouleversante, qui ne se contente pas de singer ses cousins des pays de l'Est...

Dessine-moi une abeille

En seulement cinq volumes, NIE Jun nous promet de nous raconter un conte sur la diaspora chinoise. Loin des classiques du genre, et plutôt que de nous faire visiter le microcosme d'une Chinatown de n'importe quelle mégapole, il joue la carte de l'exotisme, de l'imaginaire et de la naïveté.

Tout commence lorsque le jeune et insouciant Maoye se retrouve au milieu des feux croisés d'une guerre de gang après avoir tenté de tirer dans les pattes de son boss. Effronté, il se retrouve blessé, et est recueilli par une vieille ermite qui habite un taudis. L'ancienne possède un pouvoir bien étrange, celui de contrôler les abeilles. Celles-ci sont ses uniques compagnonnes, la protégeant des voyous qui sévissent dehors, venant se loger dans ses cheveux ou dans sa bouche. Maoye n'est pas démonté pour si peu, et essaye de s'esquiver, mais la vieille folle tente de lui raconter une histoire, un conte cruel comme elle la définit. C'est notre deuxième trame qui vient se greffer sur la première. Celle d'un jeune mécano qui atterrit à l'asile, dans la même cellule qu'une pauvre fille un peu tarée. Une fois tous les deux sortis de leur cloisonnement, ils sont également mélés aux affaires des mafias locales. Leur douce folie est un échappatoire à la terrible vie qui les attend, et niant le monde qui les entoure, ils se mettent en route pour la quête onirique du bonheur.

L'histoire n'est pas terminée, mais Maoye, impatient déguerpit. Et là, il rencontre une jeune fille, tête brûlée comme lui et incapable de faire confiance aux autres. Les deux compères ressemblent étrangement à l'histoire de la vieille... Mais qui est-elle d'ailleurs cette affreuse folle avec ses cheveux de paille ? Pour quelle raison la jeune fille était attachée à un lit dans un bordel des bas-quartiers ?

Vivre libre ou mourir

Maoye et sa belle sont hantés par cette quête éternelle de liberté. Sans se poser la moindre question, ils sont mus par cette énergie invisible, les poussant à agir d'une façon désordonnée, anarchisante ou simplement insouçiante et désinvolte, sans avoir "l'air de rien" ! La dynamique de la mise en scène et du découpage fait virevolter ces deux personnages à travers les cases, un coup rampant par terre, un autre sautant dans les airs. Mais que fait la police ?! Vous parlez peut-être de ces petits gars qui semblent se travestir pour poser en uniforme devant le Palais de Westminster... Dans un monde empli de policiers aussi humains que des Lego, peuplé d'enflures gras et obscènes, de morts et de grisaille, la folie onirique est la seule possibilité. Au point que l'auteur lui-même joue à ce jeu, déformant les cases, créant des effets de caméra façon Fallait pas l'inviter, de cases éclatées par les protagonistes... Le plus impressionnant reste cependant les décors, destructurés mais qui pourtant semblent former un ensemble plausible. La cohérence dans l'incohérence, ce n'est pas sans nous rappeler certains auteurs. Vivre libre ou mourir, Jun choisi le premier choix sans en subir le second.

"Contes cruels de la jeunesse"

La plume de ce jeune auteur chinois nous ammène loin de nos références, et c'est à se demander s'il ne s'ammène pas loin de ses propres références. Son histoire use abondamment des ingrédients du conte, mais d'un conte noir, où les putes côtoient des gosses de 6 ans, où l'hémoglobine se répand à grande giclée, et où la population n'est qu'une masse informe de pantins invisibles. La noirceur de ce qui les entoure est sublimée par la beauté, au sens hégelien (encore et toujours) du terme, qui transcende la froideur de l'environnement pour lui donner cet aspect léger et fantasmagorique. Alors que l'on serait tenté de faire le rapprochement avec l'esthétique d'un Fuli Culi ou d'un Amer Béton, voire du Grand pouvoir du Chninkel, au niveau graphique, Jun impose véritablement sa patte, un peu à la façon d'un Tim Burton, avec ses filles aux cheveux de serpillère, ses dégaines stylées, son architecture complétement barrée son style oldies années 50, et surtout, sa multitude d'abeilles finement dessinées, omniprésentes dans l'oeuvre. Il en fallait pour oser mettre une héroïne borgne, celle-la même qui fend les champs sur sa Harley Davidson...

NIE Jun semble s'être lui-même proposé une alternative à notre monde, et nous convie à y plonger avec lui. Le conflit de l'individu avec la société, en particulier lorsque celle-ci rejette toute notion d'individualité, est outrepassé à travers cette quête personnelle, structurelle et graphique, de l'auteur. Il est rare de se dire, dès le premier volume d'une oeuvre, que l'on tient là quelque chose de fort, un livre qui fout une véritable claque, un auteur qui plutôt que de tomber dans la misérabilisme ou le mélo, choisis la voie de l'imagination, une imagination sombre mais fertile et délirante. L'ouvrage recelle à la fin de magnifiques crayonnés de l'auteur qui nous laissent espérer beaucoup pour la suite, en particulier sa prochaine série, Diu Diu. Jun sortira encore 4 volumes de My Street, on compte sur lui pour développer cet univers si particulier qui devient de plus en plus passionnant au fil des (re)lectures.

Arnaud Lambert

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