Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu Papier/Pellicule
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

LE CHÂTEAU AMBULANT

Disponible en France depuis le 18 janvier 2006 chez Buena Vista

Après une succession de grands moments d'animation qui dure depuis 1978 avec
Le château de Cagliostro, on se demandait quand Miyazaki ferait un film juste bon, pour changer. La réponse est arrivée en 2004, avec Le château ambulant. À sa sortie en 2001, Le voyage de Chihiro fut un succès international : plus gros succès cinéma au Japon, premier film à dépasser les 200 millions de dollars de recette avant de sortir aux USA, lauréat d'un oscar, on en attendait donc tout autant du dernier film de Hayao Miyazaki, dont le succès ne cessait alors de croître. Si Le château ambulant a réalisé le meilleur démarrage jamais enregistré au box-office nippon, les critiques ont rapidement surgi, tant au niveau du public que de la presse, et le film finit derrière Chihiro. Le succès était certes là malgré tout, avec le 3° meilleur box-office de tous les temps au Japon (juste derrière Titanic), et il y a des limites à tout, même pour la poule aux oeufs d'or du studio Ghibli...

Le château de Hurle


À l'origine du film, non pas un scénario inédit de Miyazaki mais une adaptation d'un roman anglais : Le château de Hurle (Howl's moving castle) de Diana Wynne Jones. Dans une ambiance évoquant les contes de fées, on suit les aventures de Sophie, une jeune chapelière peu sûr d'elle, transformée en vieille femme par la maléfique sorcière du désert... Celle-ci l'a en effet vue en compagnie de Hurle, beau magicien dont le coeur est convoité par la sorcière. Ne pouvant continuer ses activités, Sophie s'immisce donc dans le château de Hurle où elle devient femme de ménage.

Sous l'apparence d'un récit pour enfants classique, Diana W. Jones nous offre un récit fort, oscillant entre nostalgie intimiste et aventure débridée, composé d'un joli lot de personnages apportant tous leur pierre sur le chemin qui nous amène à la fin de la trame. Parfois complexe, celle-ci n'en reste pas moins cohérente de bout en bout et ce, malgré l'enchaînement parfois rapide des évènements.

Le monde est magique !

Pour décrire cet univers à part, Miyazaki est allé effectuer ses repérages en Alsace, ce qui confère au film une ambiance tout à fait à part, avec une mention spéciale pour le festival qui ouvre le film : C'est riche, chaleureux, cela fleure bon la jeune industrialisation porteuse d'espoir, de progrès... Et suffisamment éloignée des villes semi-bourgeoises pour ne pas les souiller. C'est puissant, paisible, élégant comme une valse, comme l'excellent thème principal qui prouve que Joe Hisaishi peut réaliser plus de deux musiques différentes dans un film de Miyazaki. On peut le dire : Dès les premières minutes Le château ambulant nous transporte. De même que le compositeur a montré qu'il pouvait se renouveler lorsque la situation l'exigeait, l'héroïne Sophie s'éloigne fortement des canons habituels du réalisateur en affichant un physique tout ce qu'il y a de plus éloigné des déterminées Nausicaa/Sheeta/Mai/Kiki/Fio/San... Sophie Chapelier est un personnage qui doute de tout et surtout d'elle-même. Cela se ressent principalement au niveau des yeux plus grands qu'à l'accoutumée, comme s'ils étaient systématiquement écarquillés de surprise et de la bouche plus petite, destinée de toute façon à rester close... Mais analyser le chara-design de Sophie est quelque chose de délicat, du fait des nombreux changement physiques auxquels elle sera soumise et sur lesquels nous reviendrons.

À côté d'elle, Hauru (1) détonne avec son look spécialement conçu pour charmer toutes les jeunes filles : Grand, les épaules élargies par une veste brodée jetée sur ses épaules, de beaux longs cheveux blonds tout juste assez libres pour ne pas paraître plats, un visage mince et surtout un putain de sourire ravageur. Le jeune magicien pose avec assurance et se pose sans difficulté comme l'appeau à minettes le plus efficace de la japanimation, loin devant les pourtant si classieux Spike et Albator ; Quant à Ashitaka et Haku, ils ne sont même pas en mesure de soutenir la comparaison sans s'enfoncer six pieds sous terre. Parmi les autres personnages, il serait impensable de ne pas citer l'imposante sorcière des landes, le turbulent démon du feu Calcifer, ou l'épouventail nommé Navet... En dehors du couple et de la vilaine de service, il faut avouer que les divers protagonistes se révèlent tous très drôles, contribuant au sentiment d'évasion procuré par le film... Tout ce joli monde est par ailleurs remarquablement animé (2), comme d'habitude avec le studio Ghibli, avec une mention particulière pour le château : A mi-chemin entre la 3D et le découpage de papier, il est visuellement magnifique, riche en détails et en mouvements, doté d'un look "crasse industrielle" qui lui donne un cachet indéniable, sans oublier sa gueule béante... C'est bien simple, on le croirait vivant.

Carnaval

Mais malgré tout cela il ne faudrait pas pour autant oublier qu'on parle d'un Miyazaki, et qu'on attend donc autre chose qu'un film "divertissant". Et Le château ambulant est plus que divertissant, avec des thématiques brillamment exploitées pour certaines. La plus notable est celle de l'évolution des émotions, mis en avant par une évolution des apparences : Les cas les plus représentatifs étant Sophie et Hauru. Après avoir été changée en vieille femme, l'ex-chapelière s'est confortée dans son fatalisme : Elle avait toute une vie devant elle sans rien en attendre, elle n'a toujours rien à attendre mais moins de temps à trimer dans cette grande antichambre de la mort qu'on appelle la vie... Elle n'a simplement jamais été aussi sereine. Néanmoins, il lui arrive parfois de se réveiller, de s'enthousiasmer, voir de s'enflammer de bonheur... Dans ces moments-là, elle rajeunit au sens propre du terme, allant parfois même jusqu'à retrouver son teint de jeune fille. À ses côtés, Hauru. Hauru le tombeur de ces dames, certes, mais aussi Hauru qui s'est vendu pour pactiser avec le démon Calcifer. Hauru que la guerre révolte, et qui n'hésite pas à perdre de son humanité pour combattre les sbires de la magicienne "royale" Sulliman : La bête combat les bêtes, et se perd littéralement corps et âme dans cette lutte acharnée... Autre transition physique importante du magicien : Blond au début du film, il devient tout d'un coup moins superficiel une fois devenu brun... À croire que chez Miyazaki, l'habit fait le moine.

On pourrait disserter longtemps sur tout ce que le film peut révéler lors d'une vision en détail, mais on ne le fera pas : Parce qu'avant les détails viennent la cohésion de l'ensemble, et que cet ensemble est simplement raté.

Baroque mais confus


Nous l'avons vu, le château ambulant est l'adaptation d'un roman anglais. Si la première moitié du film est assez fidèle, la deuxième s'écarte sensiblement de l'original. Ce n'est pas un reproche en soi, cela permet parfois de transcender le modèle en empruntant une direction radicalement différente. Ce n'est malheureusement pas le cas ici, car le travail d'adaptation a malheureusement été trop mal géré : Un certain nombre d'éléments du livre ont été gardés alors qu'ils ne font ici qu'embrouiller l'histoire (pourquoi avoir ainsi conservé les rumeurs sur Hauru/Hurle dévoreur de coeurs, sans les exploiter ensuite ?) et d'autres ont été gommés alors qu'ils auraient permis de mieux préparer certaines pistes (une seule allusion peu audible au sujet du prince qui a un rôle capital à la fin et dont l'arrivée dans le récit est plus qu'abrupte). Mais il y a pire : Certaines scènes totalement inédites n'ont ainsi quasiment aucune logique... Quasiment, parce qu'il y a toujours des explications, même tordues ; Mais lorsque Sophie sort Calcifer du château pour y retourner ensuite avec lui, rien dans son expression n'indique que cela ait été réfléchi plus d'un quart de seconde. Miyazaki déclarait qu'avec ce film, il voulait montrer qu'il y avait une animation pour les nonagénaires... En un sens, il a réussi, puisque les victimes d'Alzheimer ne seront pas gênées par la confusion du récit. Pour les autres, l'irrégularité du récit et la mièvrerie du final gâcheront un peu le plaisir. Final qu'on pourrait il est vrai tempérer par la réplique finale : "La seule chance d'immuable dans ce monde c'est l'inconstance des sentiments". Complété par la chanson du générique qui parle de séparation, et vient semer le doute dans l'esprit du spectateur. À moins qu'il ne s'agisse que d'une coïncidence, puisqu'elle parle surtout du bonheur de vivre et de la joie de l'amour, fût-il éphémère, thèmes constants dans le récit. Chacun tranchera comme il le voudra, cela n'ôte rien au manque de cohérence du script.

Le château ambulant a presque tout du chef-d'oeuvre : un univers graphique et sonore envoûtant, des personnages attachants, des thématiques originales et travaillées. Malheureusement pour lier tout cela il manque un bon scénario, absent ici. On préférera en retenir deux heures d'enchantement, à côté desquels il serait malgré tout dommage de passer.

José Emmanuel Moura


Notes :

(1) Prononciation japonaise de Howl, qui fut conservée pour la VF.
(
2) Certains ont pu voir des saccades au cinema, mais il s'avère simplement que certaines copies semblent de moins bonnes qualité que d'autre... Quant à savoir pourquoi cela se traduit de cette façon, ça reste un mystère pour votre serviteur.

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême