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PARADISE KISS

Paradise Kiss est la troisième œuvre de Yazawa Ai à avoir été éditée en France. En reprenant quelques personnages de la série Gokinjo, une vie de quartier et sur un ton plus léger que celui de Nana, la mangaka aborde avec brio le thème du passage de l’enfance à l’âge adulte. Elle traite avec beaucoup de réalisme l’angoissante question que se pose tout adolescent sur son devenir entre ses aspirations propres et celles de ses parents; sur l’incertitude quant au chemin à prendre, le difficile et hasardeux hors-piste ou la facilité du conformisme d’un chemin déjà balisé. Toutes ces interrogations sont mises en scène dans un monde au combien dangereux parce que précaire, celui de la mode où à trop vouloir briller, on finit par se brûler...

Une parfaite petite chenille

Hayasaka Yukari , 18 ans, est en dernière année de lycée. Pour satisfaire aux exigences de ses parents, elle se consacre entièrement à ses études et à la préparation des concours pour entrer dans une université, n’importe laquelle, du moment qu’elle soit cotée. Son futur statut social dépendra en grande partie de la renommée de l’établissement qu’elle aura fréquenté.

Une rencontre inattendue va enrailler cette mécanique pourtant bien rodée. Yukari se fait aborder par deux "types" à l’allure peu commune.

Effrayée, elle tente de fuir mais ce trop plein d’émotion a raison de ses forces déjà éprouvées par son bachotage intensif. Elle s’évanouit. Elle se réveille dans un endroit inconnu, un bar aménagé en salon de couture. Ses "agresseurs" vont lui expliquer la situation. Arashi, un adepte du piercing, Isabella, un travesti, et une jeune fille du nom de Miwako apprennent la mode à l’école des Arts Yazawa, vulgairement appelée la Yaz’art. Ensemble, ils forment l’équipe Paradise Kiss. Ils sont inscrits au concours de fin d’année réservé à l’élite de leur université qui se clôture par un défilé des tenues élaborées par les élèves. Ils proposent à Yukari de porter leur création pour cette occasion.

Cette dernière décline immédiatement l’offre, ne voyant dans tout cela qu’une perte de temps, des enfantillages indignes d’intérêt. En parfaite petite snobinarde guindée, elle les qualifient de marginaux et ne stigmatise la Yaz’art comme étant une voie de garage pour jeunes inaptes à suivre le cursus scolaire normal. Arashi, lassé de ce discours, réplique avec autant de véhémence. La couture est tout sauf un hobby, c’est un métier difficile qui demande des heures de travail. Ils ont une passion : la mode ; un but : créer leur propre ligne de vêtements, qu’ils s’efforcent de réaliser sans se soucier du regard des autres, ce qui mérite à défaut de compréhension, un minimum de respect.

Honteuse de s’être fait rembarrée, Yukari quitte les lieux sans se retourner. Dans sa précipitation, elle en oublie son carnet d’étudiant. Elle se met aussi à regretter son jugement hâtif uniquement fondé sur des préjugés. Elle en vient même à admirer ces gens qui ont ce qu’elle n’a pas : un rêve à atteindre, un enthousiasme de vivre qu’elle leur jalouse presque. Elle qui, jusque là, s’était contentée d’obéir, de ne faire que ce que l'on attendait d’elle, s’arrête pour la première fois sur le chemin de sa vie, dresse un bilan et se met à raisonner pour et par elle-même.

Cette introspection, cette première crise existentielle est très bien exploitée. Qu’il est facile de se reconnaître dans ce personnage, cette petite chenille qui instinctivement sent qu’elle doit s’éloigner du troupeau pour muer et trouver sa propre voie. La mangaka utilise l’humour pour dédramatiser ce moment sans en diminuer l’importance, un régal à lire.

L’inéluctable métamorphose

La rencontre avec le chef de file de Paradise kiss scellera le destin de la jeune fille. George, le styliste du groupe tombe sous le charme de Yukari rien qu’en regardant la photo de son carnet d’étudiant. Convaincu lui aussi qu’elle seule pourra revêtir sa robe, il part l’attendre à la sortie du lycée. En jouant de son magnétisme, il espère la convaincre de changer d’avis. Par un habile chantage, la restitution dudit carnet, il réussit à la traîner à leur repère. Cette deuxième confrontation se passe bien mieux. Elle s'excuse pour son attitude emportée des jours précédents et fait plus ample connaissance avec ces jeunes talents de la mode.

Yukari se laisse de nouveau envahir par cette passion qu’ils exhalent dans chacun de leurs gestes. Elle semble également charmée par le beau George, charismatique, mystérieux et très attirant. Il devient l’un de ses principaux sujets de préoccupation. Novice dans le domaine de l’Amour, les premières approches de séduction de la miss sont touchantes de timidité et de gaucherie, hilarantes aussi quand elle s’endort avec le téléphone placé sur l’oreiller dans l’attente d’un éventuel coup de fil de son prince charmant. Cet éveil à la sensualité, à la sexualité est abordé comme une suite logique et inéluctable de l’émancipation de cette fille-enfant appelée à devenir femme.

Yazawa Ai traite avec tact les aspects psychologiques d’une première histoire d’amour, des relations jamais évidentes entre des personnes des deux sexes, a fortiori lorsqu’il s’agit d’un couple. Cet apprentissage de la vie à deux, de la découverte de l’autre aux nécessaires concessions à faire pour établir et entretenir une relation, est amené de façon originale puisque tout n’est pas centré sur le couple vedette. Un autre couple celui d’Arashi et de Miwako participe grandement dans cette exploration des rapports humains. Les thèmes tels que la jalousie, l’amour, l’amitié, le sexe sont donc abordés sans tabou, sans guimauve non plus. Par cette volonté de réalisme, fort appréciable, certaines scènes peuvent paraître crues, choquantes même, pour les âmes les plus sensibles ou innocentes. Ce petit côté instructif comblera sans aucun doute les jeunes lectrices qui se reconnaîtront dans Yukari, l’empathie fonctionnant à plein régime. Il apportera de la fraîcheur avec peut-être une pointe de nostalgie au lectorat plus mature.

Yukari finit par rendre les armes et accepte le poste de mannequin et vit sa première séance de "shooting" avec une certaine fébrilité. Elle s’implique totalement dans le projet en gardant sa logique de concours : chassez le naturel, il revient au galop. Désormais, elle fera tout pour que Paradise Kiss monte sur la plus haute marche du podium lors du défilé de la Yaz’art. Ces changements aussi soudains que radicaux ne sont pas du goût de tout le monde, et surtout pas de celui de la mère de l’apprentie modèle.

Les relations parents/enfants sont l’autre grand volet du scénario. Au-delà de l’éducation, c’est le rôle des parents dans l’épanouissement de leurs enfants qui est ici mis en exergue. Si la mère de Yukari prend très mal l’attitude de sa fille, n’y voyant qu’un caprice de l’adolescente, son attitude évolue au fil des tomes face à la volonté de sa fille de poursuivre dans la voix du mannequinat.

Eduquer est la première mission des parents. Vient ensuite celle de soutenir leur progéniture dans ses choix tout en continuant à jouer un rôle, celui de garde-fou à cette turbulente jeunesse. Vouloir le meilleur pour sa descendance est somme toute naturel et légitime. Mais lorsque les parents transfèrent leurs ambitions personnelles refoulées ou inaccomplies sur leurs enfants au détriment de leurs aspirations propres, cela est souvent source de conflit aux conséquences parfois irréparables. La mangaka ne nous épargne pas cette crise familiale profonde et douloureuse pour les deux partis. Dans un premier temps Yukari fugue et fuit cette mère sévère et fermée au dialogue. De retour dans ses foyers, la confrontation mère/fille est magnifique, et le compromis trouvé est la preuve la plus éclatante de cet amour filial où l’orgueil et la fierté d’une femme plient pour satisfaire au bonheur de sa fille.

Un autre genre de "mère" est aussi à l’étude à travers le personnage de celle de George, un ancien mannequin qui vit mal le fait de vieillir, et qui semble reprocher à son fils d’être la cause de la ruine de sa carrière. On ne peut qu’être triste devant pareille attitude, d’autant plus que sa maladroite tentative de se rattraper en proclamant haut et fort que George est la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée, n’est pas très convaincante. La preuve en est qu’elle préfère se comporter en meilleure amie avec son fils, en lui refusant la plus élémentaire des marques d’affection, celle de l’appeler "maman". Cette relation originale apporte un nouvel éclairage au personnage de George. C’est un homme devenu adulte par la force des circonstances, d’où cette apparente froideur et assurance, ce côté joueur et manipulateur aussi, mais qui au fond reste un petit garçon en proie au doute comme Yukari.

L’abandon est également esquissé avec Isabella devenu(e) la honte de sa famille à cause de son goût pour le transformisme, vivant seul(e), caché(e) et honni(e) des siens. Yazawa Ai ne s’étend pas outre mesure sur cette facette du thème souhaitant conserver le ton optimiste de l’œuvre.

Paradise kiss est aussi un hymne à la mode et à la gratification que l’on retire à travailler pour et dans sa passion.

L’envol du papillon

Yazawa Ai voulait être styliste. Aux vues des graphismes de toutes ses séries confondues mais plus particulièrement ceux de Paradise Kiss, la mode étant le milieu dans lequel se déroule l’action, l’on se demande comment elle n’a pu percer dans ce domaine.
Heureusement et pour notre plus grand plaisir, elle n’a pas complètement abandonné ce talent et laisse transparaître cette passion dans chacun de ses dessins.
Ainsi chaque page est pour nous l’occasion d’admirer de nouvelles tenues originales accompagnées de toute une panoplie d’accessoires assortis. Rien n’est laissé au hasard, et ce pointilleux sens du détail est une découverte de tous les instants, un ravissement pour les yeux.

Au-delà de ce coté revue de mode, la mangaka rend ici un superbe hommage à toutes les petites mains : ces gens de l’ombre, que l’on ne voit jamais et qui pourtant sont les créateurs de cette magie qui nous enchante.
Avec George, le styliste ; Isabella, qui compose les patrons ; Arashi et Miwako les couturiers ; Yukari, la modèle, on assiste à ce travail de précision qu’est la confection d’un vêtement, une robe à l'enjeu considérable.

Le concours de la Yaz’Art cristallise toutes leurs énergies. La tension qui s’empare de l’équipe au fur et à mesure de l’approche du défilé est palpable. La mangaka prend un malin plaisir à leur faire vivre un imprévu de dernière minute pour les faire craquer. Mais ils résistent et le résultat est à la hauteur de toutes ces heures de boulot acharné, parsemées de tirades à l’humour décalé et d'un sens de l’autodérision qui allège agréablement l’ambiance. L’on peut constater que le mannequin n’est pas qu’un simple porte-manteau, une poupée que l’on habille à sa convenance. Son caractère, l’expression de son visage, son maintien participe à l’harmonie de l’oeuvre. Yukari gagne en assurance dans cette aventure, même si elle garde quelques réactions d’enfant. Elle devient la muse de George, et son caractère entier contribue à la réussite de leur projet.

Bien que ce concours soit la finalité de l’aventure, l’originalité de la série tient au fait que l’histoire ne s’arrête pas à la clôture du défilé et à la remise des diplômes. Elle se poursuit avec son lot d’incertitudes. La robe n'étant plus le moteur de leur unité, que vont-ils devenir ? L’équipe Paradise kiss va-t-elle se dissoudre ?

Autant de questions traitées avec lucidité mais toujours cette pointe d’optimisme. Les choix opérés apportent réussite et succès à notre héroïne. Cela est voulu par la mangaka qui destine ses séries à un public particulier : si Gokinjo est écrit pour de jeunes adolescentes et Nana s'adresse à un un public beaucoup plus mature, plaisant d’ailleurs autant aux filles qu’aux garçons, Paradise kiss a une intensité intermédiaire. Le slogan qui dirait : "A chaque âge, son Yazawa Ai", serait on ne peut plus vrai.

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A noter qu’après Gokinjo, Paradise kiss va aussi bénéficier d’une adaptation en animé. Il sera diffusé à l’automne sur la chaîne Fuji TV et bénéficiera d’un staff de qualité : le character designer sera Nobuteru Yuki (Escaflowne, X ..) ; le superviseur de dessin animé, Kobayashi Osamu (Beck, Kimagure Orange Road) et le studio qui se chargera de produire la série, Madhouse (1).

Yazawa Ai traite avec beaucoup de psychologie les derniers soubresauts de l’adolescence et l’entrée dans le monde des adultes. Paradise Kiss est un hymne à la vie et à la mode qui dépasse le cadre du temps.
Un message intemporel donc, qu’il serait dommage de rater. Et la perspective de voir en couleur et en mouvement toutes ces magnifiques tenues sans oublier le beau George est d'ores et déjà fort prometteuse.

Sabine Soma

Notes :

(1) Source : Shojomag.

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