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[JAPAN EXPO 9] TAMAKI CHIHIRO, auteur de Walking Butterfly - INTERVIEW

Interview réalisée dans le cadre de l'édition 2008 de Japan Expo

Pour celui qui a lu Walkin' Butterfly (ou vu son adaptation télévisée actuellement diffusée au Japon… ! (1)) et qui ne connait pas son auteur, Tamaki Chihiro, aller à la rencontre de cette dernière équivaut à la promesse d’un K.O. avant la première minute. Mangaka chevronnée, la miss semble désormais indissociable de son héroïne, une version trash des fifilles de Paradise Kiss, un "vilain" petit canard qui aurait trop regardé Rocky, une fille au corps encombrant (1m78) et aux manières d’homme, un croisement de Sarah Connor et de Bonnie Tyler chantant "I need a hero". Si le manga, lu comme un shônen, passe comme un rite initiatique punchy, c’est en tant que jôsei qu’il peut faire avaler de travers : les petites lectrices japonaises ont logiquement du mal. Pourtant, selon toute vraisemblance, Tamaki Chihiro n’est pas du genre à filer des mandales : menue, propre et polie, vêtue d’un kimono chatoyant (on a vu moins hamsteroïde), elle n’a pas grand-chose en commun avec son héroïne. A la simplement nuance que…  l’on sent frémir au détour de certaines phrases la volonté précise et déterminée de dessiner ce qu’elle veut, comme elle veut, que ça rentre dans l’esprit étriqué de la Nipponne moyenne ou pas. Alors elle parle. Et l’on apprend de tout, au final. Qu’elle, c’est plutôt le shônen, le vrai. Qu’elle n’en a rien à foutre que les fifilles ne suivent pas. Que Koike Kazuo, c’est son pote. Et, last but not least : qu’elle est fan de natation synchronisée !

Orient-Extreme : A la fin de la publication française de Walkin' Butterfly se trouve une interview où vous dites aimer particulièrement le Boy’s Love (2), genre qui se développe en France, notamment dans le catalogue de votre éditeur Asuka. Ça peut paraître étonnant comme influence pour votre travail, des indications de lectures particulières pour le public français ?
Tamaki Chihiro :
À vrai dire, la société japonaise et la société française sont deux cultures complètement différentes et pour mieux comprendre, pour enrichir l’une et l’autre, il faudrait peut-être pouvoir mieux comparer les deux, ça me semble être malgré tout quelque chose de très japonais...

Orient-Extreme : A la lecture de Walkin' Butterly, nous avons été agréablement surpris de trouver plusieurs références au shônen et à des univers masculins, par exemple lorsque l’héroïne fait sa déclaration d’amour et se voit rejetée, vous la représentez le poing en avant dans une attitude de boxeur défait, typique des mangas d’action. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces influences ?
Tamaki Chihiro :
Il y a une chose particulière à savoir au sujet de la publication de ce manga : à la base, c’était avec des influences de shônen que j’ai eu l’idée de créer ce genre d’histoire, mais la parution s’est faite dans un magazine de shôjô, c’est une situation un peu particulière.



OEx : Du fait de cette particularité de publication, les lecteurs / lectrices de ce magazine n’ont-ils pas été un peu déroutés par un mélange incongru, ou en tout cas inhabituel ?
Tamaki Chihiro :
En fait le public de Walkin' Butterfly s’est révélé être plutôt masculin au final ! Apparemment le personnage de Michiko a une personnalité un petit peu trop agressive, et j’ai entendu de la part de certaines lectrices des commentaires du genre : "Les filles, c’est pas aussi fort !" ; et donc qu’elles n’arrivaient pas à se retrouver dans le manga.

OEx : Un autre point qui nous a marqués est une certaine part de "féminisme" dans le personnage de Michiko. Elle a été mécano, livreuse de pizzas, etc., ce qui n’est pas très "féminin"… Et pourtant, quand elle décide d’être mannequin, elle est prête à tout, elle prend son destin en main et va jusqu’à "se mettre à poil" pour y arriver… Est-ce que c’était un but précis, transmettre un message "féministe" à travers une héroïne aussi déterminée ? [Les interprètes, l’éditeur japonais et la mangaka se lancent un moment dans un mini-débat sur le terme "féminisme" pour conclure que le japonais se contente du terme anglais japonisé et n’a pas de mot propre pour désigner le concept. NDLR]
Tamaki Chihiro :
C’est tout à fait ça ! C’est exactement ce message féministe-là que j’avais envie de transmettre à mes lecteurs. Par contre je ne sais pas si eux-mêmes ont bien compris le message…

OEx : C’est peut-être dommage pour eux… (Éclats de rire)
Intervention réjouie de l’éditeur japonais :
Peut-être que c’est vous qui avez reçu ce message personnellement, peut-être que c’était fait pour vous ! C’est très bien ! Merci beaucoup ! (Rires)

OEx : A la Japan Expo, vous avez rencontré beaucoup de lectrices, de journalistes aussi, et au Japon, la série est aujourd’hui terminée. Est-ce que vous avez eu des retours sur cette idée particulière du féminisme ? Nous ne devons pas être les seuls à l’avoir perçu !
Tamaki Chihiro :
Malheureusement pas ! Mais je pense que ce sentiment-là est plus à même d’être compris en France qu’au Japon, alors j’espère en avoir maintenant que la série est sortie en France !

OEx : A cause des réactions mitigées, voire un peu frileuses, au Japon face à ce message de prise en main de son destin par la femme, est-ce que vous avez pensé, à un moment donné, réorienter l’histoire et la personnalité de Michiko dans la publication, pour vous conformez d’avantage au goût du public japonais ?
Tamaki Chihiro [d’un ton clair et sans appel] :
Arimasen ! ["Jamais !", NDLR]

OEx : Je vois qu’il n’y a pas que votre héroïne qui soit déterminée…
Tamaki Chihiro :
Ah bon, vous trouvez ? (Rires) Je ressemble beaucoup à mon héroïne telle que je l’ai dessinée !



OEx : Ayant écrit sur l’univers de la mode sans y connaître rien au départ, vous dites l’avoir découvert en même temps que votre personnage. Est-ce que ce séjour à Paris a été une étape intéressante dans la poursuite de votre découverte, avec des idées que vous pourriez réutiliser plus tard ?
Tamaki Chihiro :
Vu ce que j’écris en ce moment, les influences ne vont pas se faire sentir tout de suite. Mais indéniablement je pense que plus tard, ça ressortira.

OEx : Justement, dans vos œuvres postérieures à Walkin' Butterfly, est-ce qu’on doit s’attendre à une autre vision de l’épanouissement féminin, ou bien à tout autre chose encore ?
Tamaki Chihiro :
C’est vrai que l’idée du féminisme et de l’épanouissement de la femme restera un thème récurrent dans mes prochaines œuvres aussi. Mais c’est aussi un aspect que le public féminin au Japon n’arrive pas encore à bien aimer, ni même tout simplement à comprendre pour l’instant en fait…

OEx : L’univers de Walkin' Butterfly est très féminin, puisque, déjà, nous sommes dans le monde de la mode, en plus le père de Michiko est mort, et les personnages masculins semblent être surtout là pour reconnaître l’accomplissement de l’héroïne au final. Du fait est-ce que vous vous êtes penchée un peu plus sur des personnages masculins dans vos autres œuvres ?
Tamaki Chihiro :
Je suis en train de rédiger un autre manga qui est plus destiné à un public masculin, et dans lequel il n’y a qu’un seul personnage de fille ! (3) Pour être honnête, je préfère dessiner des garçons que des filles en fait !

OEx : Est-ce que c’est pour ça que le personnage de Michiko est déformé dans la plupart des planches, que ce soit par la colère, la joie ou le désespoir ? Du fait, elle est rarement "jolie", ce qui est bizarre pour un futur mannequin ! Est-ce que c’est parce que c’est plus facile de dessiner un "joli garçon" qu’une "jolie fille" pour vous ?
Tamaki Chihiro :
Mon but n’a jamais été de dessiner une histoire à la Cendrillon, une histoire de princesse avec des jolies filles et des jolis garçons partout. J’ai préféré dessiner des personnages dont on peut lire les émotions sur le visage, plutôt que des gens à l’aspect lisse, comme on peut en trouver dans d’autres mangas. Mais c’est vrai, je préfère vraiment dessiner des jolis garçons que des filles !

OEx : On a pu voir des parallèles entre le personnage de Michiko et celui de Risa dans Lovely Complex, deux filles très complexées par leur taille et le regard des autres, sauf que Michiko va être beaucoup plus violente dans sa manière d’affronter son complexe ! Est-ce que vous pensez que la féminité japonaise est au fond une "féminité complexée", peut-être aussi à cause de ces histoires de princesses où tout le monde est beau et où l’idéal est de se marier et d’être heureuse comme ça, point à la ligne ?
Tamaki Chihiro [l’air un peu crispé mais déterminé] :
Ce n’est un secret pour personne que la société japonaise pense comme ça… (Rires de la mangaka et de son éditeur)

OEx : Est-ce qu’en France, les femmes que vous avez croisées vous ont donné une autre image de la féminité ? Est-ce que certaines femmes vous ont marquées plus que d’autres sur ce point ?
Tamaki Chihiro :
J’aime beaucoup Virginie Dedieu [star absolue de la natation synchronisée française, triple championne du monde consécutive, exploit unique dans sa discipline, NDLR], à tel point que j’envisage même de m’acheter un DVD de ses prestations ! J’aime beaucoup aussi Jane Birkin, quelqu’un m’a même dit ici que je lui ressemblais, j’étais très fière ! Plus largement, je ne sais pas si c’est vrai, c’est peut-être juste une fausse idée de ma part, mais j’ai eu l’impression que le regard des garçons est moins important pour les filles françaises, elles sont beaucoup plus libres et elles avancent de manière beaucoup plus indépendante que ce qu’on peut voir au Japon, je suis très admirative !



OEx : Dans Walkin' Butterfly, la mode qui est représentée est plutôt de style classique, grandes robes, haute couture, alors que dans d’autres titres où la mode est très présente comme Nana, ce sera plus de la mode punk à la Vivienne Westwood, dans le style de ce qui a pu être présenté d’ailleurs au défilé de Harajuku-Laforêt à la Japan Expo, est-ce que ça correspond à vos goûts personnels ?
Tamaki Chihiro :
Oh, ne me parlez pas du défilé ! Je voulais y aller mais il y avait tellement de monde que je n’ai pas pu rentrer pour y assister ! J’étais très déçue, j’avais vraiment très envie d’y aller ! Sinon, pour le manga, il faut savoir qu’à la base, ça n’était pas vraiment un manga sur le thème de la mode, ce n’était pas cet aspect que je voulais le plus mettre en avant, et si j’ai choisi d’aller plus vers le classicisme, c’est parce que je voulais faciliter l’histoire, pour ne pas concentrer trop la lecture sur la mode. De plus, quand on prend le personnage de Mihara, le créateur que rencontre Michiko dans Walkin' Butterfly, je pensais que compte tenu de sa personnalité et de son caractère, ça se prêtait plus à ce qu’il fasse des défilés classiques.

OEx : M. Kazuo Koike, en conférence à la Japan Expo, a beaucoup parlé de la place centrale du personnage et de la caractérisation, insistant sur l’importance de "la faiblesse" chez le personnage, de la faille dans la personnalité comme moteur narratif. Avec un personnage comme Michiko, on ne peut pas s’empêcher de vous demander votre avis sur la question… [Fait curieux : là où la traductrice mentionnera "Koike-sensei", la mangaka répond en évoquant "Koike-san"… NDLR]
Tamaki Chihiro :
En fait il a parfaitement raison, mais je ne sais pas vraiment si c’est lui qui a émis cette idée de base narrative en premier… Par contre, c’est vrai que ça fait partie d’un des principes d’écriture d’avoir des personnages qui ont un aspect un peu plus faible, et pour moi, c’est le principe actif pour le bon déroulement d’une histoire que de créer des personnages qui puissent se dépasser et avoir des obstacles tout au long de leur parcours d’apprentissage.

OEx : Vous nous disiez aimer que vos personnages ne soient pas "lisses", dans le dessin comme dans leur histoire, qu’est-ce qui vous a amenée à aimer cette "irrégularité", à choisir d’explorer une esthétique un peu plus "rêche" dans le manga ?
Tamaki Chihiro :
Vous trouvez que je dessine "rêche" ? Vraiment ? [L’éditeur sort le manga, et la tablée se met à scruter avec enthousiasme toutes les planches, les textures utilisées, les déformations, la proportion importante et frappante des ombres marquées sur le visage du personnage principal féminin] Ah ! Ça ! En fait pour moi, c’est logique, je ne l’ai pas fait consciemment ! C’est en pensant à l’univers d’un shônen féminin que je souhaitais, que j’ai créé des personnages qui sont peut-être plus "bruts", où il y a des émotions plus importantes et qui se voient sur le visage plus fortement.



OEx : En fait les textures, les traits que vous employez, on en a déjà vus, mais très rarement utilisés comme ça pour une histoire de type shôjô, du coup tout est beaucoup plus "brut" en terme de design du personnage ; visuellement ça nous a frappé à la lecture…
Tamaki Chihiro :
Merci beaucoup ! En fait je ne pensais pas du tout que des gens l’auraient remarqué !

OEx : Vous nous avez parlé un peu de vos projets en cours, de titres à destination du public masculin… Est-ce qu’il y a d’ores et déjà des projets de publication en France de ces autres titres ?
Tamaki Chihiro, et son éditeur :
Dans l’immédiat, déjà, il y aura la publication des 4 tomes de Walkin' Butterfly… Pour ce qui est de mon autre titre, j’aimerais beaucoup qu’il sorte aussi en France mais en fait ce n’est pas le même éditeur : pour Walkin' Butterfly, c’était Ohzora, mais celui que je suis en train d’écrire, c’est chez un autre éditeur…. C’est le même éditeur que Hellsing en fait (3). C’est au public français d’insister pour qu’il sorte en France !

OEx : Nous n’y manquerons pas ! Merci beaucoup à vous pour cet entretien !
Tamaki Chihiro, et son éditeur :
Merci à vous aussi !

Propos recueillis par Elise Canaple et David Mistouflet.

Crédits photos : David Mistouflet.
Remerciement aux interprètes, Tôda Akiko et Mireille Jaccard, ainsi qu’à l’éditeur (en fait vice manager de la division internationale de Ohzora Publishing), le très enthousiaste M. Shioda Masayuki.

Notes :

(1) Le drama tiré de Walkin’ Butterfly est diffusé sur TV Tokyo pour 12 épisodes à compter du 11 juillet 2008 dans le cadre d’une opération "Amour, Travail, Sport – Dream Girls" en parallèle avec le film Flying Rabbits. Walkin’ Butterfly est ce que l’on appelle chez TV Tokyo un "Dorama 24", c’est-à-dire un dorama diffusé en 3ème partie de soirée. En effet, il a été considéré que certains thèmes évoqués comme l’alcool, la drogue et le viol n’étaient pas décents à une heure de grande écoute japonaise… Cela dit, il est bon de préciser que, si dans le manga ces thèmes sont réellement évoqués, ils ne sont que suggérés (et encore…) dans le dorama qui est très, très gentil. Nakabeppu Aoi a beau nous gratifier de grimaces et pitreries adorables tout le long des épisodes, la série est très loin d’être un monument du genre télévisuel nippon. (site officiel : http://www.tv-tokyo.co.jp/wb/)
(2) Boy’s Love : "terme moderne et usuel utilisé par le marché japonais pour catégoriser les œuvres commerciales qui ont pour sujet une relation homosexuelle entre deux hommes et visant le public féminin", pour citer tout le consensualisme de notre ami Wikipedia (pour plus de précisions : http://fr.wikipedia.org/wiki/Boy's_Love).
(3) Pendant l’entretien, Tamaki Chihiro évoque à plusieurs reprises sa nouvelle série : Fool on the Rock, publiée dans la collection issue des Young King Comics de la Shonen Gahosha. Il s’agit d’une plus anciennes maison d’édition 100% shônen japonaises, puisque fondée en 1945, et ayant notamment publié la série Hellsing, en effet, si cela doit être d’aucune indication sur la nature plus "masculine" de ce titre dont le décor est la scène punk rock !

Page personnelle de la mangaka (jp) : http://www.aa.alpha-net.ne.jp/nofuture/ ; comme l’indique bien le nom de sa page, Tamaki Chihiro est belle et bien une punkette in disguise…, n’en déplaise à son kimono de la Japan Expo !
Site du manga par ailleurs (jp) : http://www.ohzora.co.jp/sf/walkin/contents/

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