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[JAPAN EXPO 8] JI DI, auteur de My Way - INTERVIEW

Interview réalisée dans le cadre de l'édition 2007 de Japan Expo

Après avoir publié les magistrales oeuvres de Benjamin, l'éditeur Xiao Pan lance à présent la talentueuse Ji Di sur le marché français. Son ouvrage, My Way, connaît une notorioté sans faille en Chine et en France, et c'est à Japan Expo que nous avons eu la chance d'interviewer cette jeune dessinatrice. Le sourire aux lèvres, elle dévoile avec finesse et enthousiasme les ficelles artistiques et narratives qui rendent son oeuvre si particulière.

Orient-Extrême : Tout d'abord, je suis ravie de faire cet interview avec vous car j'ai beaucoup aimé My Way et j'ai donc beaucoup de questions à vous poser !
Ji Di
(baisse la tête humblement et m'adresse de grands sourires, répondant tout de suite en anglais afin que je comprenne avant même l'intervention de l'interprète) : Pas de problème !

Orient-Extrême : Pourquoi avoir choisi de signer vos oeuvres du pseudonyme "Ji Di" ? Celui-ci a-t-il une signification particulière ?
Ji Di : En effet, ce pseudonyme a un sens. En chinois, cela signifie "lieu paisible". Je l'ai choisi parce que je trouve que ce mot a une sonorité plutôt agréable, mais aussi pour sa signification. Ce "lieu paisible" constitue l'environnement auquel j'aspire pour pouvoir dessiner : un endroit calme et reculé.

Orient-Extrême : D'où vous est venue cette passion pour le dessin ?
Ji Di :
Souvent l'envie d'expression artistique va de pair avec l'envie de communiquer. Dans mon enfance, j'habitais dans un lieu assez reculé justement (rires) et je n'ai pas eu beaucoup d'amis avec qui je pouvais partager mes expériences bonnes ou mauvaises ; sans confident, j'ai ainsi gardé toutes mes émotions pour moi. Le dessin a été un véritable exutoire : il m'a permis de me délivrer de tous les sentiments que j'avais accumulés en moi depuis ma plus tendre enfance.

Orient-Extrême : Votre première oeuvre My Way est déjà un succès en Chine et vous commencez à percer en France. Ce succès vous étonne-t-il?
Ji Di
(petit sourire humble et reconnaissant) : Au début j'étais vraiment très surprise qu'autant de lecteurs s'intéressent à cette oeuvre finalement très personnelle, mais à présent, je n'ai vraiment plus le temps de m'étonner, j'ai encore énormément d'artistes à découvrir et beaucoup de choses à apprendre d'eux et de leurs styles si différents du mien.

Orient-Extrême : En parlant de style original... quelles ont été vos sources d'inspiration ? Je sais que vous appréciez beaucoup les oeuvres de Benjamin, mais avez-vous été inspirée par d'autres auteurs ?
Ji Di :
Je pense que j'ai surtout été influencée par les peintres impressionnistes français. Particulièrement la façon dont ils traitent la lumière et les détails des décors. Les deux premiers tomes parus en France, que j' ai en réalité terminés depuis bien longtemps, montrent déjà ce travail avec la lumière. Dans les autres tomes déjà publiés en Chine, j'ai encore plus exploité cette passion pour l'impressionnisme et je pense qu'on peut le voir notamment avec le travail que j'ai effectué sur les décors. En ce qui concerne les artistes chinois, j'ai été influencée non pas sur le plan technique mais plus par un état d'esprit, un style de vie : je m'intéresse beaucoup plus à l'art qu'aux activités commerciales. Ce sont des artistes comme Zhang Xiao Yu ou Lu Ming et Deor qui m'ont montré comment relativiser mon succès en restant professionnelle. [NDLR: Ces artistes sont tous édités chez Xiao Pan.]

Orient-Extrême : En parlant de peintres... vous avez pris soin de détailler la fiche signalitique de V. (le personnage récurrent de l'oeuvre, le grand voyageur) qui semble s'intéresser à des artistes-peintres tels que Degas, Corot ou encore Chagall. Pourquoi ces peintres-là en particulier ?
Ji Di
(enthousiaste, interrompt l'interprète) : En effet, ces peintres m'intéressent à cause de leur art, bien entendu, mais également à cause de leur personnalité. Degas et Corot sont peut-être moins connus que Chagall mais ils avaient une véritable passion pour l'art ! Degas a réellement dédié sa vie au dessin et lorsqu'il n'a plus réussi à dessiner, il s'est lancé dans la sculpture et cela m'a beaucoup émue. [NDLR: A la fin des années 1880, Edgar Degas, devenu quasiment aveugle, a dû renoncer à la peinture.] Corot, quant à lui, était très ouvert et chaleureux : sa peinture reflétait cet état d'esprit. La personnalité de chacun de ces artistes se dégage de chacune de leurs oeuvres et c'est ce vers quoi je tends.



Orient-Extrême : Vous avez pu assister à plusieurs festivals européens, y-a-t-il des artistes européens que vous connaissez et que vous appréciez ?
Ji Di :
De ce que j'ai pu voir en France, pour l'instant j'ai beaucoup apprécié les travaux de François Boucq, ou encore de Shaun Taun, un auteur que je conseille vraiment à tout le monde et que j'ai découvert il y a peu de temps. J'aime aussi beaucoup les travaux de l'artiste italien Frezzato.

Orient-Extrême : Votre style, bien que différent et plus coloré, fait irrémédiablement penser à l'univers de Tim Burton, avec ces personnages filiformes, et cette forme caractéristique des yeux. Est-ce une influence assumée ?
Ji Di (rires) : Vous n'êtes pas la seule à me poser cette question. J'adore Tim Burton, je suis vraiment fan de ses oeuvres, j'ai vu tous ses films, mais je pense que son univers est plutôt sombre, alors que j'utilise beaucoup de couleurs dans mes planches. Mon traitement du récit est différent également, donc je pense que nos univers sont quand même assez distincts, même si je l'adore (dernière partie de la phrase pronconcée avec enthousiasme en anglais) !

Orient-Extrême : Vos planches apparaissent vraiment travaillées et donnent l'impression d'une peinture avec des coups de pinceaux presque apparents. Comment travaillez-vous pour obtenir un tel effet ? Avez-vous des assistants comme les mangakas japonais ?
Ji Di (apparaît ravie du compliment et m'adresse un "Merci" en anglais) : En réalité je travaille seule, je pense que c'est également ce que j'ai voulu dire avec mon pseudonyme "endroit paisible, reculé". Je prends beaucoup de plaisir à travailler seule, même si cela me prend du temps et je fais tout par palette graphique et Photoshop.

Orient-Extrême : Dans My Way, V. est un personnage qui fait différentes rencontres au cours de ses pérégrinations. Une histoire prend ainsi toujours la forme d'un dialogue. Comment vous est venue l'idée de ces dialogues souvent intimes entre deux étrangers ? Est-ce une situation réaliste pour vous ?
Ji Di :
Ce n'est pas une situation aussi étrange qu'il y paraît. (Elle s'adresse à moi en anglais pour m'expliquer plus clairement son point de vue) J'ai remarqué que l'on se confiait souvent plus à une personne que l'on rencontre une fois et que l'on ne reverra certainement pas par la suite, plutôt qu'une personne que l'on connaît. Et puis le thème du voyage me permet d'insérer plusieurs récits courts à l'intérieur d'un même tome en exploitant les thèmes les plus divers. De plus, j'utilise un mode de narration propice à cet échange de sentiments, qui est celui du conte. Le Chinois est un animal étrange, il semble être pudique et ne pas s'exprimer, mais si on voyage à travers la Chine on rencontre beaucoup de personnes qui n'hésitent pas à raconter leur vie (rires). Et, je ne sais pas pourquoi, les gens aiment se confier à moi et dès que je pars en voyage, on vient me parler!

Orient-Extrême : Dans ces deux tomes, qui abordent des thèmes aussi personnels que l'amour et la mort, vous semblez faire la même chose que vos personnages en vous confiant dans un texte qui ponctue chaque fin d'histoire. Ce court récit autobiographique éclaire souvent la portée symbolique de l'histoire, voire son origine. Pourquoi cette volonté de se confier autant à vos lecteurs ?
Ji Di : La plupart des histoires parlent de problèmes que j'ai pu rencontrer au cours de ma vie en Chine. Je pense avoir trouvé quelques solutions et j'espère, en partagant mon expérience, mes douleurs et mes souvenirs, pouvoir aider mes lecteurs qui sont dans le même cas que moi à avoir un regard nouveau sur leur problèmes et à s'en sortir.



Orient-Extrême : Cependant cette entreprise est parfois paradoxale. Si parfois, vous parlez sans autocensure de vos blessures comme par exemple la perte d'un de vos grands-parents, à d'autres moments, vous abordez les événements avec beaucoup de pudeur, sous couvert de nombreuses métaphores comme l'arbre qui symbolise votre mère.
Ji Di : Je pense que j'ai vraiment envie d'écrire, même sur mon blog, que je mets à jour très souvent. Je veux vraiment aider les gens mais lorsque les événements me touchent de trop près ou lorsque je n'ai pas vraiment trouvé de solutions, je ne préfère pas les écrire.

Orient-Extrême : Vous avez à coeur de singulariser chaque récit avec une couleur dominante. Est-ce par souci d'invidualiser chaque histoire ou la couleur se dégage-t-elle d'elle-même avec l'intrigue ?
Ji Di :
Au départ dans le tome 1 et 2, je me suis attachée à varier les couleurs sans pour autant qu' il y ait un thème précis, alors que dans les tomes 3 et 4, les tons se sont dégagés d'eux-mêmes. J'ai mis des couleurs froides pour des récits tristes et plus chaudes pour des récits joyeux.

Orient-Extrême : Souvent les récits mettent en scène des univers tristes empreints de solitude qui se terminent par des constats noirs avec parfois quelques touches d'espoir. L'expérience de la vie passe donc nécessairement par ces phases obscures ?
Ji Di : Une personne qui a été heureuse toute sa vie ne se rend pas compte de la chance qu'elle a de vivre dans un environnement heureux, tandis qu'une personne malheureuse a du mal à trouver un peu d'espoir dans sa vie. Tout le monde doit passer par là et c'est ce que j'essaie de montrer dans mon oeuvre.

Orient-Extrême : Quant au voyage de V, comment se déroule-t-il ? Dans le tome 2, par exemple, il parle du "premier hiver", est ce que ce voyage est narré de façon chronologique ? Est-ce qu'on aura plus d'explications sur lui par la suite ?
Ji Di : Je ne sais pas encore comment le présenter dans les futurs tomes. Cependant, pour moi le plus important ce n'est pas vraiment de lui donner un rôle dans la narration ni d'expliquer d'où il vient, ou où il va, mais plutôt d'approfondir le processus de son voyage et les rencontres qu'il fait.

Orient-Extrême : Avez-vous d'autres projets après cette première oeuvre qui a vraiment trouvé un large public, et pensez-vous travailler sur d'autres supports, comme l'animation, ou les produits dérivés puisque cet univers kawaii très coloré pourrait être développé ?
Ji Di : My Way constitue vraiment ma première oeuvre et je la vois comme une opportunité d'étudier une voie qui m'est propre et de voir ce que je suis capable de faire et si ça intéresse ou pas. Visiblement, à ce que vous me dites, ça intéresse les gens (rires). En tout cas, pour l'instant, je souhaite me cantonner au dessin et à la peinture.

Orient-Extrême : Merci beaucoup!
Ji Di : Merci! Merci!

Propos recueillis par Sara Lawi
Crédits photos : Adrien Le Goff
Remerciements à Xiao Pan (www.xiaopan.com)

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