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[JAPAN EXPO 8] TAKEYA SHÛJI, auteur de Astral Project - INTERVIEW

Interview réalisée dans le cadre de l'édition 2007 de Japan Expo

Le visage fatigué, Takeya Shûji prend place. Les interviews se suivent à un rythme effrené et je ne dispose que de vingt minutes pour lui poser toutes mes questions. Le dictaphone est posé, le staff me surveille, décidément, je vais devoir tout de suite aller à l'essentiel ! Pourtant le manga de Takeya Shûji, créé en collaboration avec le scénariste Marginal (pseudonyme pour Tsuchiya Garon, connu notamment pour Old Boy), intitulé Astral Project, offrait énormément de pistes à explorer, en témoigne son pitch : le héros Masahiko Kogure découvre un CD d'Albert Ayler, célèbre trompettiste afro- américain, à la mort de sa soeur ; en l'écoutant il se rend compte qu'il peut se détacher de son corps... ce sont lors de ses multiples projections astrales qu'il rencontrera des personnes capables de lui en dire plus sur sa soeur. Portrait d'un mangaka sensible aux problèmes de la jeunesse tokyoïte.

Orient-Extrême : Commençons par vos débuts. Pourquoi avoir choisi le métier de mangaka ?
Takeya Shûji :
C'était une vocation. Dès l'école maternelle, lorsqu'on me demandait quel métier je désirais faire plus tard, je répondais toujours par : "mangaka". Et par la suite j'ai lu énormément de mangas, je m'en inspirais pour élaborer des dessins, que l'on trouvait jolis pour un enfant de mon âge.

Orient-Extrême : Quels mangas lisiez-vous d'ailleurs, lorsque vous étiez enfant ?
Takeya Shûji :
J'aimais beaucoup les shônen (mangas pour jeunes garçons, ndlr) et essentiellement ceux de Toriyama : Dragon Ball et Docteur Slump. J'étais également fan de l'anime Doraemon, comme tous les enfants de mon âge.

Orient-Extrême : Vous vous êtes associé à un scénariste pour écrire Minna koroshi no Maria, mais également Astral Project. Comment se sont passées ces collaborations ?
Takeya Shûji :
En ce qui concerne Minna koroshi no Maria, c'est grâce à un éditeur que la rencontre entre le scénariste et moi-même a pu se faire. Et quant à Astral Project, je connaissais déjà le scénariste Tsuchiya Garon. La collaboration n'a pas été difficile du tout, bien que pas vraiment facile non plus, et l'expérience s'est révelée très intéressante.

Orient-Extrême : D'ailleurs comment est né le projet d'Astral Project ?
Takeya Shûji :
Je connaissais déjà le scénariste, comme je l'ai déjà dit. Nous nous étions découverts, au cours d'un dîner, énormément d'affinités, et nous tendions professionnellement vers le même type de manga. Six mois après notre rencontre, il m'a rappelé en me demandant de participer à la construction de ce projet.

Orient-Extrême : En ce qui concerne le projet lui-même, le thème en est vraiment très original, avec le principe de la "décorporalisation" ou de la projection astrale. Ce qui est encore plus intéressant, c'est d'ancrer ce phénomène paranormal dans un réel omniprésent, avec un tôkyô très "jeune", ou la présence de sans-domicile-fixe par exemple. Pourquoi avoir délibérément choisi de faire fusionner ces deux mondes antithétiques ?
Takeya Shûji :
Oui, en effet, c'est tout à fait cela que nous voulions faire. Je voulais dessiner ce genre de manga depuis très longtemps. Bien sûr la "décorporalisation" est un thème prépondérant dans l'oeuvre, mais constitue véritablement un outil dont nous nous sommes servis pour parler des problèmes que peut connaître la jeunesse nipponne à Tôkyô.

Orient-Extrême : Justement, dans votre manga, la jeunesse nipponne est peinte de manière assez sombre. Le héros s'est brouillé avec son père, perd sa soeur, travaille comme chauffeur pour des prostituées de luxe, côtoie des personnages mis au banc de la société comme le SDF Zampano. Pourquoi une peinture aussi sombre de la jeunesse tokyoïte ? Cette description est-elle révélatrice de votre vision de la société japonaise ?
Takeya Shûji :
J'ai pu observer de véritables paradoxes au sein de cette jeunesse tokyoïte. Dans la capitale, on peut trouver énormément d'endroits où les jeunes peuvent s'amuser, danser, faire la fête et s'oublier mais en même temps, les jeunes japonais ne peuvent jamais se débarasser de leur solitude. Je pense qu'afin de combler cette solitude immuable, ils se lancent dans une course effrénée à la communication, à travers internet, les téléphones portables etc... mais au final, tous ces médias sont superficiels et ne font qu'accentuer leur sentiment d'isolement.

Orient-Extrême : C'est peut-être pour cela que, dans Astral Projects, la musique, qui est un autre thème prépondérant de l'oeuvre, intervient comme médiateur pour rapprocher des êtres que la vie sépare naturellement ? Lorsque toute autre communication est impossible, elle transporte véritablement les êtres dans une autre réalité, où le dialogue est envisagé. C'est en effet dans cette autre réalité que le héros rencontre des personnages qui peuvent répondre aux questions qu'il se pose quant à la disparition de sa soeur...
Takeya Shûji :
Tout à fait, c'est exactement le rôle que la musique remplit. On pourrait même dire que c'est par le biais de la musique que le personnage se rend compte qu'il est tout seul et par la suite, dans les tomes suivants, on exploitera cette veine par le biais d'un peintre. Grâce au jazz, et à la peinture, Masahiko et les autres personnages se rendent compte de leur solitude mais ces différents supports leur permettent également de trouver le remède à leur mal, de briser ainsi leur isolement.

Orient-Extrême : D'ailleurs pourquoi avoir choisi d'incorporer le jazz dans le manga ? Il s'agit pourtant de personnes jeunes, qui paraissent pour le moins peu enclines à écouter cette musique.
Takeya Shûji (avec étonnement) :
Ah ! C'est comme cela en France également ! Au Japon, les jeunes écoutent très peu de jazz. Enfin, dans le manga, il ne s'agit pas vraiment du jazz en lui-même, mais de la musique d'Albert Ayler, le trompettiste. Le scénariste trouvait vraiment que ses oeuvres exprimaient la solitude que l'on retrouve actuellement chez la jeunesse tokyoïte. C'est également le cas pour les tableaux du peintre qui apparaîtra dans le tome 2.

Orient-Extrême : En venant en France et en côtoyant vos fans français, trouvez-vous qu'il y ait des différences majeures entre les lecteurs français et japonais?
Takeya Shûji :
J'ai eu l'occasion de rencontrer beaucoup de lecteurs français en effet. Lors de ces courtes conversations, je me suis rendu compte que chez chacun de ces lecteurs, la lecture du manga avait suscité une réflexion très personnelle, peut-être plus qu'au Japon d'ailleurs. J'en suis ravi.

Orient-Extrême : Merci d'avoir répondu à mes questions.
Takeya Shûji :
Merci de me les avoir posées. J'ai pris beaucoup de plaisir à y répondre.

Propos recueillis par Sara Lawi

Remerciements à Casterman

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