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REVIEW EXPRESS #04 - "TRISTES REVANCHES", "UN CRI D'AMOUR AU CENTRE DU MONDE", & "SHIROBAMBA"

Une envie de lecture tranquille, sans être dénuée d’intérêt ? Ecartons-nous du rayon "nouveautés" et fouillons dans les vieux titres bridés. Pour la détente et le sourire, Orient-Extrême ne vous conseillera jamais assez la plébiscitée Ogawa Yôko, en particulier ici son recueil de nouvelles Tristes revanches. Vous pouvez également sans remord vous divertir en vous attaquant au petit bouquin d’un très grand auteur, au hasard le Shirobamba de Yasushi Inoue. Et si vous êtes curieux, et que vous vous ennuyez un peu, pourquoi pas lire en un soir ou deux Un cri d’amour au centre du monde, de Katayama Kyoichi. Pour vous, trois mini-critiques de trois petits romans : le train-train, le deuil, l’amour, avant d’avoir le temps et le courage de laisser – toujours au hasard – un Mishima vous parler de tout ça à la fois.


Ogawa Yôko : Tristes revanches
Singulières banalités
Disponible aux éditions Babel

Nouvelles, roman ou encore roman sous forme de nouvelles, Tristes revanches d'Ogawa Yôko rend floue la limite des genres. Récits emboîtés les uns aux autres par un fil ténu mais toujours présent, les onze nouvelles du recueil se suivent et s’entrecoupent. De composition kaléidoscopique et informe, ce livre place immédiatement la problématique de la continuité dans la rupture.

Aucun personnage principal, aucun fait notable en soi, et pourtant l’écrivaine, malgré le manque de repères apparents, arrive à enchâsser ses récits de manière surprenante et inattendue, que ce soit par la vue de tomates sur la route, une poste abandonnée, une femme trompée et l’amante de son mari. Tout se perd et se recrée dans un monde sphérique, étriqué, mais qui ne cesse de poser la question de sa limite. L’ambiguïté est maintenue, les récits sont banals, celui d’une femme allant à la pâtisserie, d’un journalise faisant un reportage sur un hôtel grand standing, ou encore la mort d’un tigre du Bengale, et se faufilent dans toutes les strates de la réalité.

La facture d’Ogawa est un tour de force, car en ne racontant rien, elle dit tout, il ne faut pas chercher dans ses livres des grandes révélations, ni une grandiloquence morbide à la Murakami Ryû, mais le prosaïsme le plus cru, exposé par le point de vue de celui qui se raconte et se commente avec une simplicité déconcertante. "C’était dimanche, et il faisait un temps magnifique." Cette simple phrase constitue l’un des nombreux incipits et annonce clairement le calme et la lucidité à double tranchant prépondérants dans l’écriture de l’auteur. Chaque nouvelle se présente comme l’irruption du lecteur dans la conscience, et l’intimité d’un nouveau personnage. Petit à petit il découvre sa vie, ses blessures par une accumulation de faits. D’une nouvelle à l’autre, certaines personnes reviennent en échos, mises en scène différemment, le recueil se transforme en un théâtre hybride dont chaque scénette s’enchaîne par à-coups. Chaque détail prend ainsi son importance, et de la plus grande banalité visible, il apparaît que rien n’est anodin, tout se perturbe, se lie, s’entrechoque pour mieux s’annihiler.

Le réel s’autodétruit au contact de la plume d’Ogawa, qui arrive à faire imploser le quotidien sans pour autant la sortir de son cadre. Plus que le choquer, l’auteur dérange son lecteur par un travail de fond. La puissance d’Ogawa est de faire basculer, tout en le maintenant, le monde tel qu’il est, d’installer dans une inconsistance réelle son lecteur, car chez elle on ne sait où se trouve la limite entre l’objectivité et l’affabulation la plus totale. 


Marion Lautier


A lire également :
- La critique de La formule préférée du professeur
- La critique du Musée du silence




Katayama Kyoichi : Un cri d’amour au centre du monde
Une approche délicate du deuil

Disponible aux éditions Livre de Poche

Pudique, tant léger que grave, Un cri d’amour au centre du monde de Kyoichi Katayama est de ces livres pas très épais qu’on prend plaisir à lire en un soir. La couverture annonce ici clairement le contenu : les origamis symbolisent le Japon et la couleur rose l’amour. Pas très affriolant pour un livre qui dans son pays d’origine est devenu un véritable best-seller, qui d'ailleurs a vite été adapté au cinéma ainsi qu’en manga. Car dès la première page, les phrases commencent à défiler sous nos yeux et sans y prêter plus attention, au bout d’une heure à peine, le récit est déjà à moitié lu. Non pas qu’il soit simpliste, car il est loin de l’être, mais parce qu’il semble s’écouler lentement, les personnages apparaissent, le récit prend vie au fil des souvenirs de Sakutarô, le narrateur. Il se rappelle Aki, son Aki décédée des suites d’une leucémie foudroyante, celle sans qui la vie lui semblait inenvisageable, et qui pourtant passe, tout au long du roman.

En véritable récit d’apprentissage, tout y passe : la première rencontre, le premier baiser, la première escapade, sous la modalité du souvenir. Sakutarô se remémore son histoire lors du voyage qu’il entreprend avec les parents d’Aki en Australie pour aller disperser ses cendres. Ainsi selon les croyances des aborigènes locaux, elle pourra rejoindre le centre de la terre ; le lieu de leur paradis. "J’ai vissé fermement un couvercle sur mon cœur ; j’ai tourné le dos à la mer" dit Sakutarô en voyant un paysage maritime peu après la disparition d’Aki.

Katayama Kyoichi ne se contente pas de narrer l’apprentissage du jeune homme ; il raconte aussi en toile de fond le continuum de sa vie malgré lui, par la mise en abîme de deux récits (celui des souvenirs avec Aki et celui du voyage en Australie). Petit à petit et sans s’en rendre compte Sakutarô fait le deuil qu’il rejetait : celui de ses sentiments.

Plus qu’une histoire à l’eau de rose qui se limiterait au récit des errances et des lamentations éplorées et égotiques de l’amant séparé de son amante, Un cri d’amour au centre du monde interroge sur ce qu’est la mort, et explore les fondements du refus de perdre l’être aimé. Toujours ces mêmes questions, jamais entièrement éculées. Et les traiter avec tant de retenue et de simplicité fait de ce roman sans prétention un petit être singulier, dont la compagnie se révèle extrêmement agréable.


Marion Lautier


A lire également :
- La critique de l'adaptation cinématographique éponyme
(Crying out love in the center of the earth dans son titre international).
- La critique de la bien supérieure adaptation télé (Sekai no chûshin de, ai wo sakebu).




Inoue Yasushi : Shirobamba
Le roman de l’enfance

Disponible aux éditions Folio

Dans un petit village nippon, Kôsaku vit avec celle qu'il considère comme sa grand-mère. Laissé à la garde de la maîtresse de son arrière-grand-père dès son plus jeune âge, le petit garçon passe une enfance heureuse, couvé et protégé.
 
Succession de tableaux enfantins, naïfs et chatoyants, Shirobamba est un beau roman très largement autobiographique. Culte au Japon, c'est un pur livre sur l'enfance. Les événements sont racontés tels que ressentis par le petit garçon. L'auteur ne tente pas d'analyser a posteriori ce qu'il a vécu, mais de retranscrire, dans un style simple et éthéré ce qu'il a vécu, ses réactions d'enfant. Et quand Kôsaku tente d'analyser le monde des adultes, ce sont des explications cocasses qui surgissent de son cerveau de petit garçon. Dans cette existence villageoise primaire et bien réglée, quelques épisodes mignons comme tout viennent briser les habitudes. On retiendra notamment son premier voyage en train, épopée de la vieille dame et de l’enfant dans le gros monstre de ferraille.

Pour l’œil occidental, le livre a un côté très exotique, notamment dans le fonctionnement des cellules familiales. Il paraît ainsi très étrange que des parents abandonnent l'éducation de leur enfant à une vieille femme seule et ancienne geisha. Mais dans le monde de Kôsaku, c'est une question annexe, et si le sujet est parfois abordé par le reste de la famille, c'est de manière sporadique. Le petit garçon ne connaît que sa vie d’enfant choyé par sa grand-mère, et il ne veut en aucun cas vivre avec ses parents, dans une ville qui l'effraie et dans laquelle il n'a pas ses repères.

Mais, ce qui est très beau dans Shirobamba, c'est la façon dont il raconte, outre quelques singularités nippones, une enfance universelle, pleine de ses découvertes, ses craintes, ses joies, sa naïveté et sa lumière. Le livre ressemble en ça beaucoup au très beau roman bengali de Banerji, La complainte du sentier : même rapport amoureux à la nature, même regard innocent sur un univers somme toute assez difficile à vivre.

Petite bulle de fraîcheur dans la grisaille, Shirobamba réveille les étincelles d'enfance un peu trop enfouies sous les affres quotidiennes de l'âge adulte.


Anne Vivier

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