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DUONG THU HUONG - TERRE DES OUBLIS

Disponible aux éditions Sabine Wespieser 

Grand prix des lectrices de Elle en 2007, Terre des oublis narre les répercussions des tourments de l'Histoire sur la vie de gens bien. Garanti 100% mélodrame.

Dans un village du Viêtnam, Miên vit confortablement avec Hoan et leur fils. Hélas, dans ce pays qui se remet à peine des blessures infligées par la guerre, un tel bonheur ne peut durer. Bôn, le premier mari de Miên, qu'elle a connu très peu de temps avant son départ pour la guerre, refait surface, quatorze années après avoir été porté disparu. Miên ne réfléchit pas longtemps, les vétérans sont infiniment respectés et son devoir passe avant tout. Elle retourne vivre avec son premier époux. Mais malgré toute la révérence due aux vétérans, force est de constater que Bôn fait un bien mauvais époux dans une vie de couple misérable et détestée .

Terre des Oublis est sans conteste une vaste (et assez épaisse) fresque mélodramatique qui tient en haleine. Peu de répit dans ces quelques 700 pages, les rebondissements dramatiques s'accumulent. On ne peut que s’incliner, ça fonctionne plutôt bien et le livre se lit très vite. Afin d'appâter un peu plus ses lecteurs, Duong Thu Huong utilise de nombreux flash-back et flash-forward, qui, même s’ils en révèlent parfois un peu trop, distillent quelques éléments soigneusement choisis qui titillent la curiosité. Elle situe son récit dans un petit village typique de la vie des campagnes vietnamiennes. Faune, flore et folklore luxuriants, la nature et les traditions sont omniprésentes et donnent lieu à de nombreuses descriptions. Tel la jungle dans laquelle Bôn a souffert pendant les conflits, le roman est foisonnant, beaucoup trop foisonnant. Trop de péripéties, trop de descriptions, trop de comparaisons poético-gnangnan, les héros sont ballottés, malmenés, tout ce qui peut arriver de pire leur tombe sur le museau. A la fin, il faut avouer qu'on n’y croit plus, et que la larme à l'oeil recherchée à tout prix par Duong Thu Huong, laisse plutôt place au sourire ironique, et parfois à la franche rigolade. Le style, assez pesant, multiplie les métaphores à l'envie, et ne permet jamais à Terre des oublis de décoller vraiment du mélodrame pour ménagères en quête de sensations moites.

C'est dommage, Duong Thu Huong tenait là un vrai beau sujet, la façon dont l'Histoire affecte la vie de gens normaux, et dont le regard des autres et de la société oblige, par devoir, à agir contre sa propre volonté, contre ses désirs, et surtout contre l'évidence. Quand le premier mari de Miên revient après quatorze ans d'absence, elle ne s'interroge pas réellement pour savoir si elle doit retourner avec lui ou rester dans son confortable quotidien avec son second époux. Elle sait qu'elle va rejoindre Bôn, parce que c'est son devoir. Elle vit une vie absolument parfaite avec Hoan, son bonheur est complet. Elle sacrifie tout, en un claquement de doigts, parce qu'elle doit le faire, parce que les vétérans sont tellement respectés que si elle ne le fait pas, elle sait qu'elle sera rejetée par la société. Afin de bien faire comprendre cet état de fait, l'auteur a élaboré des personnages par trop caricaturaux. Hoan est beau, riche, intelligent, courageux, travailleur (mesdames, calmez vos vapeurs). Bôn est un vétéran héroïque, certes, mais il revient malade de la guerre. Loqueteux, petit, malingre, misérable, plaintif, l'haleine fétide et la verge molle ; l'on ne peut réellement éprouver de la sympathie pour lui. Le sacrifice de Miên en devient alors criant d'absurdité, totalement révoltant, et la thèse est assénée avec une force un peu trop brutale, et finalement de manière assez maladroite. On n’en retire au final pas grand chose, les innombrables péripéties camouflant le vrai sujet du livre. C'est une déception.

L'histoire personnelle de Duong Thu Huong (elle a vécu en résidence surveillée au Vietnam jusqu'en 2006, avant d'arriver en France), ses positions très critiques contre le communisme et pour la démocratisation du régime vietnamien, laissaient imaginer Terre des oublis comme un grand roman à la charge politique virulente. Malheureusement le style emphatique, les personnages caricaturaux et l'agrégation de péripéties tragiques dissimulent le message et l'intelligence de la réflexion. Reste un pavé qui a bien mérité son Grand prix des lectrices de Elle, vite et bien lu, de quoi agrémenter les journées sur la plage et les après-midi à attendre mari et enfants après avoir fait la vaisselle.

Anne Vivier

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