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MURAKAMI RYÛ - BLEU PRESQUE TRANSPARENT

Disponible aux éditions Philippe Picquier, collection poche 

Bleu presque transparent, première et époustouflante démonstration des talents et déviances de Murakami Ryû qui lui valut  le prix Akutagawa, est le socle d’une œuvre qui dès lors tournera autour des mêmes thèmes : le sexe, la drogue, la mort, sur des airs de rock n’ roll des 70’s. Ryû, le narrateur, porte le même prénom que l’auteur. L’incroyable force évocatrice des images de Bleu presque transparent apparaît comme un mélange doucereux d’une expérience vécue, et de l’imagination d’un poète morbide. Murakami pose sur le réel un calque brouillé, et ses personnages évoluent, équilibristes ivres tanguant sur leur fil, au-dessus d’un monde aux formes instables.  

"Tue-moi, Ryû. Vite, vite !"
Bleu presque transparent, c’est Lili prise d’envies libidineuses en lisant la Chartreuse de Parme. C’est le rire du couple en train de copuler, pendant que Ryû s’accroche à l’accoudoir du sofa pour rester en vie. C’est l’alcool qui irrigue les gorges asséchées par les amphets et le sperme gluant. C’est l’envie incontrôlable de mourir, entre un champ de tomates et une piste d’atterrissage.

Sweet trash

Avec une régularité cyclique, les culottes humides s’envolent rejoindre les bas roulés. Sans plus de pudeur que ces jeunes drogués, la plume de Murakami glisse sur chaque corps comme une caméra fouineuse. Comme s’il y avait en chaque moment glauque une tache lumineuse, il insère dans le récit surréaliste de ces orgies des passages éthérés, exacerbe les sensations dans un délire métaphorico-psychédélique luxuriant. Dans un mélange d’urine, de foutre, de salive et de sueur, les vêtements de Kei arrachés par une horde de mâles deviennent des papillons d’étoffe.

Où est le plus violent ? Est-ce que ce sont ces scènes de sodomie groupée, de caresses buccales entre hommes, de femme noire tournant, empalée, autour du sexe du narrateur ? Est-ce que ce sont ces moments de pure détresse, lorsque Lili, effrayée par les bruits du monde, se trouve tant impuissante qu’elle préfère que Ryû l’étrangle, lorsque le retour à la réalité est physiquement insupportable ? Ou est-ce ce style d’écriture froid, le plus souvent purement descriptif, de l’auteur ? 

Mais il n’existe pas de "distance" dans l’écriture de Murakami. Bien qu’il ne laisse guère de trace manifeste de son jugement personnel, on sent progressivement, douloureusement son omnipotence, sa maîtrise absolue d’un univers qui n’a que l’apparence de la fiction. En choisissant de tout montrer, de ne fournir de bouffées d’oxygène au lecteur que par intermittences, l’auteur sème des révoltes dans les esprits.

Le génie du style de Murakami tourne autour d’une lisière. Lorsqu’il la dépasse, usant d’une vulgarité criarde et de descriptions insoutenables, il a sur le lecteur le même effet que l’une de ces drogues. Les actions s’enchaînent avec tant de rapidité que les images deviennent quasi-subliminales, des flashes, comme lorsque Ryû, en faisant l’amour à Lili, aperçoit furtivement des visages. Et à l’instant même où la raison du lecteur titube, Murakami recule, et repasse de l’autre côté.

Génération no future

De la même manière que dans Lignes, les personnages de Bleu presque transparent ne sont que des noms, caractérisés par de ridicules particularités. Kazuo, par exemple, est toujours associé au flash de son appareil photo. Les femmes, gamines désabusées, se distinguent à peine les unes des autres. L’une beugle sans arrêt contre son copain, l’autre veut se donner un genre en se piquant. Cependant, jolis fruits pourris, elles écartent les cuisses, ouvrent leur bouche d’un même geste. Elles rampent à quatre pattes de la même manière et poussent les mêmes cris d’extase. Comme si tous et toutes étaient réduits à des bouts d’eux-mêmes.

Quand ils n’échangent pas des paroles décousues, les camés racontent leurs rêves, leur désir de fuite. Mais ces lueurs d’espoir n’ont pas plus de sens à leurs yeux que leurs conversations sans but ; ils n’ont plus la force, et les coups de fouet que leur procure la drogue ne sont que des sursauts, qui prennent fin après des orgasmes plantureux. Ainsi Murakami n’expose que des lambeaux de (sur)vies, de vies prêtes à s’éteindre.

Et pourtant, partout autour d’eux, la lumière fuse. Ryû, narrateur semi-lucide, observe souvent dehors ; la pluie donne vie au monde extérieur, le rend lisse et brillant. Mais là où ils se trouvent, il n’y a plus de possibilité de renouveau ou de rachat. Bleu presque transparent raconte l’histoire de cette lumière qui ne traverse jamais les murs sans fenêtre de leur espace clos. Dans un rêve de Lili, repris dans La guerre commence au-delà de la mer, Ryû et elle se trouvent sur une île. Sur le continent qu’elle aperçoit au loin, on se bat. "Et, t’sais, tous les deux on regarde, de notre plage, comme quand on rêve. Et toi tu dis : 'Eh ben, c’est ça la guerre !' et je réponds : 'Oui, c’est ça.'" Cette société dont ils se sont détachés ne les concerne plus. Qui d’elle ou d’eux a abandonné l’autre le premier importe peu : le point de non-retour a été atteint. Alors les protagonistes se dirigent inévitablement vers leur perte, plus ou moins consciemment.

Sans cesse le même paradoxe. D’un côté, les mots assenés comme un écho du couperet ; de l’autre, l’espoir, d’un bleu presque transparent. Après s’être injecté sa dose d’héroïne, Ryû "devient marionnette". Il bascule dans le fantasque, l’érotisme grotesque, et trouve pourtant dans son délire une lucidité nouvelle. La perception du monde extérieur est accrue. Bien sûr, cela peut n’être considéré que comme un symptôme ordinaire de la défonce, de la même manière que l’incohérence des propos des personnages lorsqu’ils sont clean peut être considérée comme la détérioration logique de leur bon sens. Mais il y a plus. Ce basculement dans une autre dimension, plus douce, où les inhibitions s’envolent, où le pragmatisme n’a plus lieu d’être, apparaît comme un rêve.

C’est ici que se trouve l’issue de secours, l’une des clés indispensables à la compréhension a posteriori de l’oeuvre. Le bonheur que trouvent ces personnages dans la drogue, dans le rêve, donc, pourrait être mieux qu’une illusion. Etrangement, l’harmonie et le bien-être disparaissent dans le retour à la réalité, pas seulement parce que les effets des drogues s’estompent, mais parce que le véritable dysfonctionnement se situe à l’extérieur. Le papillon de nuit que Ryû réduit en poudre (blanche ?) est en ce sens aussi symbolique que le bout de verre à travers lequel il observe le monde. Il volette autour d’un halo de lumière aveuglant, jouit quelques temps de sa nouvelle enveloppe, et puis, après une journée, une nuit, est condamné à mourir. Ce papillon-là trouvera la mort entre les doigts d’un homme, au creux de la réalité. Eux, les condamnés, sont aussi menacés d’extinction, par ce même réel. Finalement, Bleu presque transparent rejoint l’interrogation finale des Bébés de la consigne automatique : puisqu’il existe une fatalité, est-ce avoir le contrôle sur sa vie que de s’autodétruire ?

Aurélie Mazzeo

Note :

"Psychédélie" (cf. bannière) : Gai néologisme dérivé de l’adjectif "psychédélique", désignant donc, en contexte, l’état de transe permanent, l’univers halluciné dans lequel évoluent les jeunes drogués de Bleu presque transparent.

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