Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu librairie
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

MURAKAMI RYÛ - LES BEBES DE LA CONSIGNE AUTOMATIQUE

Disponible aux éditions Philippe Picquier, collection poche 
 
Dans le monde chaotique des
Bébés de la consigne automatique, où les faibles ont vraisemblablement toujours tort et où le fort semble gagner indubitablement, Murakami Ryû plonge le lecteur dans la noirceur de l’âme humaine, et l’interroge. Maître dans les récits sombres et dans la description de l’aliénation des êtres, Murakami Ryû, l’un des auteurs centraux de la littérature japonaise contemporaine, nous plonge une fois de plus dans le parcours dérangeant d’êtres qui effleurent par leur marginalité les blessures omniprésentes causées par une société toujours plus menaçante.


Le récit n’est pas banal, il part d’un fait : l’abandon de deux enfants dans des casiers de consigne automatique par leurs mères respectives. Trouvés et recueillis par un orphelinat, ces deux enfants, Kiku et Hashi, grandissent en ayant des développements similaires en apparence et radicalement opposés dans leur intériorité. Ils sont chacun le placebo de l’autre, contre leur folie latente, le monde qui les entoure et l’absence de cette mère qui les a lâchement abandonnés. Ils se séparent à l’adolescence, toujours unis par un indéchiffrable lien. L’un, Hashi, devient un prostitué travesti avant de se transformer en rock star ; l’autre, Kiku, devient champion de saut à la perche puis délinquant juvénile. Deux parcours si différents mais pourtant guidés par la même recherche, celle de la Datura, une plante qui a le pouvoir de faire éclater la grande chrysalide qu’est Tôkyô, et d’éteindre l’humanité.

Double quête

Tout commence par l’abandon dans les casiers. Hashi est trouvé par hasard, un chien d’aveugle ayant flairé son odeur médicamenteuse. Kiku, lui, a attiré l’attention par ses pleurs bruyants. Ainsi, dès le début, une séparation radicale est faite entre les deux protagonistes : l’un est pleutre, l’autre conquérant et plein de vie. La haine, voilà ce qui a fait que Kiku hurlait dans son casier, elle guide toute sa vie, ses actions et même sa passion pour le saut à la perche. Car c’est la fuite qu’il cherche dans ce sport, il a peur de lui-même, de ses trop-pleins émotionnels, et s’oublie dans l’effort physique. "C’est l’instinct de destruction qui pousse les hommes à construire, ceux qui détruisent sont les élus de ce monde" dit Kiku, et le vecteur de la destruction n’est autre que cette formidable pulsion qui l’amène toujours plus loin dans la quête de la Datura "qui fera de Tôkyô un désert tout blanc". Mué par l’envie de détruire ce monde, Kiku se lance dans la recherche de cette plante, la Datura. C’est lui qui en parle à son frère, lui communiquant sa haine du monde. Vision extrême de la planète, marquée par un parcours initiatique qui fait de ces jeunes gens deux êtres distincts mais aux destins étroitement liés.

Et puis ce fameux son, "beau, à te donner envie de mourir" que Hashi redécouvre par hasard lors d’une séance d’hypnose, un son enfoui, oublié, dont il n’aurait jamais dû se rappeler. Ce son, Hashi le cherche intensément pendant ses crises d’autisme. Il écoute tout et le transcende dans son chant. Pour lui, plus que la voix, les silences prennent de l’importance : son chant dérange et finit par hypnotiser ceux qui l’entendent durant ses concerts quasi orgiaques.

Le monde semble être pour les deux frères synonyme de danger, la différence se situe au niveau de leurs réactions face à la menace.  Hashi se cache, Kiku affronte. Il connaît aussi ce son, il le cherche tout comme Hashi cherche la Datura. De deux quêtes qui leur sont propres, ils les transforment en une seule. Le son et la Datura ne sont que des médiums pour éteindre et éradiquer l’Humanité. Dans ce livre, la haine que les protagonistes éprouvent envers eux-mêmes s’extériorise et s’étend aux hommes en général. Murakami extériorise une pulsion qui se voudrait interne.

En extirpant de l’ombre de l’intimité cette pulsion, Murakami étend son terrain de jeu à la terre entière. Une dialectique se construit donc autour de ses deux personnages. Tous deux représentent une face d’un seul être. Le monde que dépeint l’auteur semble être celui de Kiku ou du symbole qu’il véhicule, la force. Celui qui la possède, justifie sa domination sur les autres qui eux sont une infime partie de la monstrueuse machine qu’est Tôkyô, et par extension la planète. La vision de l’auteur est pessimiste, agressive et corrosive. Toutefois le roman démontre que celui qui croyait prendre se retrouve pris. Kiku ne dépasse pas la haine et ses pulsions destructrices, contrairement à  Hashi qui, tout en ressentant également un mal-être, le transforme petit à petit en un désir de vivre. Il s’agit de l’Eros et du Tanathos freudien, entre le désir de mort et celui de vie lequel est le plus fort ? Mais peut-être faut-il aussi passer par la destruction pour envisager la vie sous sa vraie valeur. Le roman se finit, mais cette question reste en suspens, ne bénéficiant que d’une réponse partielle.


Un monde où tout se déforme jusqu'à l’hybridation

Le monde des Bébés de la consigne automatique est l’expression de la réalité biaisée des deux protagonistes. Dès le début, ces deux enfants suivent une thérapie psychiatrique, sans le savoir, pour pallier à leur autisme. Le but est de les réinsérer dans le monde, de les immerger afin qu’ils puissent y vivre ; mais comme toute chose, cette thérapie a ses limites clairement exprimées par le psychiatre : "Ces deux enfants n’ont pas conscience de leur changement. Ils sont persuadés que c’est le monde qui a changé". Or le monde, la société ne changent pas, l’humain s’y conforme.

Aussitôt après leur psychanalyse et leur adoption, ces enfants développent une attirance pour les villes désaffectées dans lesquelles ne restent que des reliques de la vie qui les a autrefois animées. Cette fascination commence par une escapade dans une ville minière abandonnée, où Kiku fait la découverte de la Datura, puis elle se poursuit par le lieu de prostitution de Kiku : "Tout ceux qui venaient pour la première fois au marché disaient avoir l’impression d’être transportés dans l’au-delà".

Le "marché" se trouve dans Tôkyô, cette ville monstrueuse qui happe les deux orphelins. Elle revêt tantôt dans leur esprit l’aspect d’une chrysalide, tantôt celui d’un corps humain géant. Les deux mondes sont emboîtés l’un dans l’autre, ils communiquent sans pour autant se réunir. Tout semble fermé, les deux enfants sont trouvés dans une boîte, le casier, et ils vivent dans des boîtes de dimension variable par la suite : la société, les villes. Ce roman exprime la clôture de ce monde ; la liberté n’est qu’une illusion dans laquelle l’homme se perd. Le monde n’a pas d’identité aux yeux des protagonistes, tout comme eux n’en ont pas. Ils n’ont pas de mère, d’ailleurs, n’importe quelle mendiante pourrait être celle de Hashi. Leurs noms résultent d’un choix aléatoire des bonnes sœurs de l’orphelinat et non de celui de leur génitrice ; la célébrité ne leur prête pas plus une identité, reconnus, ils ne savent toujours pas qui ils sont. Ils n’ont pas de repères, pas de limites et pourtant ils ont la tenace impression d’être cernés de toutes parts.

Murakami inverse les notions et les valeurs dans son récit, elles ne sont plus qu’entités flottantes et non des références. Comme la plupart de ses personnages, Hashi et Kiku sont assaillis par l’obsession, elle les pousse toujours plus avant dans leurs recherches et leur appréhension du monde. Tout est considéré sous la coupole de leur monothématique. La tension qu’elle engendre se poursuit tout au long du récit, elle est le fil conducteur, la raison d’être de ces jeunes hommes. L’obsession est leur repère en même temps que leur dernier retranchement. Comme une mère. Car dès lors que tout commence à se désagréger autour d’eux, il ne leur reste plus qu’elle pour continuer à vivre. Malgré cela, Hashi et Kiku ne perdent pas leur humanité pour autant : elle les piège. Elle leur amène une conscience rare, ce qui explique leur déni de leurs semblables qui, eux, ne semblent être que des pantins se conformant point par point au moule préétabli pour eux.

L’auteur entraîne donc le lecteur dans un engrenage infernal tant par sa peinture de la société que par l’expression de leur intériorité. La perdition et la violence omniprésente de ce roman traduisent le mal-être entraîné par une société en crise où l’humain n’est plus qu’une donnée perdue au milieu d’une situation qui le dépasse, et qu’il a lui-même créée. Alors que faut-il faire : se suicider, ou éradiquer l’humanité ?

Marion Lautier


Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême