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REVIEW EXPRESS #03 - SPECIAL MURAKAMI RYÛ - "MISO SOUP", "1969", "LA GUERRE..."

Première salve de mini-critiques consacrées à notre auteur du mois : Murakami Ryû. A découvrir : La Guerre commence au-delà de la mer, roman gluant entre Bleu presque transparent et Lignes ; Miso Soup, fiction narrée du point de vue de la proie ; et 1969, auto-fiction vivifiante car humoristique, qui referme aussitôt ouverte une parenthèse enchantée dans l’œuvre de Murakami.

Murakami Ryû : La Guerre commence au-delà de la mer
Contes de la misère ordinaire
Disponible aux éditions Picquier

Dans Bleu presque transparent, Lili rêvait que Ryû et elle étaient sur une île, et qu’à l’horizon se profilaient les contours d’une ville à feu et à sang. La guerre commence au-delà de la mer plonge au cœur de cette ville. Murakami suit les pas incertains d’entités individuelles qui ne se croisent jamais, mais qui font partie d’un même monde crasseux. Trois enfants dans une décharge, une prostituée, un garde, un tailleur à la mère mourante... : les personnages sont unis par une mort imminente, incarnée par le son d’une cloche, ou l’odeur du sang se répandant dans toute la ville.

Transformant sa plume en caméra, l’auteur fouille les décors, et s’accroche aux infimes détails. Les plus ignobles, évidemment, ceux qu’on préférerait ne pas voir. Outre la description vomitive d’une décharge, où chaque morceau de pourriture, chaque insecte grouillant est décrit, l’horreur se croise partout. La ''fête'' qui doit avoir lieu dehors attire tout le monde hors de chez soi ; mais la foule ne semble être composée que d’infirmes, de mutilés, de fous. Comme si Murakami ne choisissait parmi elle que les rebuts de la société. Ou comme si le monde n’était finalement peuplé que d’infirmes, de mutilés, de fous.

La Guerre. Elle se présente comme une solution, un remède : la guerre permettrait de laver la crasse de ce monde, dans une mer de sang, sous une pluie d’obus, afin qu’il ne reste qu’un ''terrain vague sublime''. Tordant les théories de philosophes comme Hobbes ou Rousseau, Murakami décrit un homme originellement ''tendre'' et malléable. Pour lutter contre cette nature, pour fuir l’ennui, pour atteindre le bonheur, il faut tuer, et mourir.  
Sans prendre l’allure de manifeste, La guerre commence au-delà de la mer s’élève sur des bases subversives. Bien que cela reste un roman made in Murakami, avec du sexe, du sang, et de la coke, la puanteur du désespoir a rarement été si violente.

Aurélie Mazzeo

Murakami Ryû : Miso Soup
Le Chasseur et le chassé
Disponible aux éditions Picquier

Frank, Américain d’origine en quête d’une soupe miso se rend au Japon, où il va pendant trois nuits arpenter les lieux de plaisir en compagnie de son guide, Kenji, un jeune Japonais de vingt ans. Entre peep-show et lingerie pub, shoot-bar et prostituées, les tribulations de ces deux hommes éclairent merveilleusement bien l’anatomie des divertissements proposés au Kabukichô. ''Le Japon c’est vraiment un pays où on trouve tous les moyens possibles de faire face au désir sexuel'', dit Frank lors de sa rencontre avec Kenji. Mais très vite, le comportement de ce dernier alarme Kenji, pourquoi est-il si froid au toucher, et puis pourquoi semble-t-il ne ressentir aucune émotion ? A-t-il un rapport avec le meurtre de cette jeune lycéenne retrouvée démembrée dans des sacs poubelles ?

Miso soup est avant tout le récit minutieux du jeu du chat et de la souris qui va s’installer entre les deux hommes. Froidement, l’auteur nous plonge dans l’esprit de Kenji qui au long de ces trois soirées voit se déliter le monde tout autour de lui [le titre original n'est-il pas "In the miso soup"... soit une nuance assez fondamentale.NDLR]. Contrairement à Parasites, où l’on se retrouvait dans l’esprit d’un tueur, dans Miso Soup nous sommes dans celui de la proie. L’angoisse monte, proche du délire de persécution. Les scènes les plus glacées que Kenji s’imagine à propos de Franck, à partir des faits divers qu’il lit dans les journaux, ne tardent pas à se réaliser devant ses yeux. Le fil de l’angoisse est tendu jusqu'à la fin du roman. Frank, ce gaijin, est bizarre, mais Kenji lui ne peut rien dire, incapable de deviner s’il va survivre à ces soirées.

Murakami aborde encore une fois dans son roman une réalité noire et sordide, celle de l’underground tokyoïte ; toutefois la norme en vigueur dans le Kabukichô  ne semble pas applicable au reste de la société japonaise, qui semble se baser sur d’autres principes fondamentaux : ''Quel que soit le résultat, ça n’a aucun rapport avec une quelconque 'dignité' japonaise''. Cette phrase à elle seule appuie le choix de Murakami d’offrir à voir les travers d’une société qui se doivent de rester cachés.  ''Une dégénérescence terrible est en cours'' ajoute-t-il dans sa post-face ; en faisant d’elle la matière de ses romans, le maître Ryû semble, lui, être le seul épargné.

Marion Lautier

Murakami Ryû : 1969
Murakami trublion ?
Disponible aux éditions Picquier

Année 1969 : Ken, dix sept ans, beau parleur, mythomane avéré, puceau officieux et dépucelé officiel, ne se sent pas en accord avec la société dans laquelle il vit et fait une crise d’adolescence fortement influencée par les courants idéologiques occidentaux en vogue. Entre Rimbaud, Camus, Lady Jane, Iron Butterfly, Led Zep, Lady Jane, les mouvements underground, et surtout Lady Jane, Ken ne sait plus où donner de la tête.

Bon d’accord, son problème c’est surtout Lady Jane, Kasuko Matsui de son vrai nom, qu’il s’efforce de ''bien'' séduire. Véritable Machiavel en herbe, Ken ne recule devant rien : il n’hésite pas, par exemple, à barricader son lycée... mais c’est bien sûr pour protester contre l’absurdité du système !

Tout au long de ce roman autobiographique, Murakami nous expose les quatre cents coups pendables qu’il a pu faire lors de cette fameuse année 1969. Fugue, coups bas envers ses camarades, tout n’est que prétexte pour arriver à son fameux dépucelage. Car voyez vous, le but ultime du jeune Ken est de concrétiser son vœu ''d’une fête qui n’aurait pas de fin''... Et déjà, cette autobiographie se présente comme une grande fête par l’autodérision et le cynisme que l’auteur insère dans la narration de ses jeunes années, évitant soigneusement le genre de l’autobiographie rasoir.

Véritable zébulon, Ken en tant que protagoniste et alter ego de Murakami fait revivre l’adolescent qu’était l’auteur, alors qu’il se cherchait et essayait de se construire. 1969 est une véritable bouffée d’air frais dans l’œuvre de Murakami : léger et frivole, il démontre aussi que l’auteur est capable de vous arracher des éclats de rire par ses pitreries, contre toute attente !

Marion Lautier

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