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MURAKAMI RYÛ - PARASITES

Disponible aux éditions Philippe Picquier, collection poche 

Dérangeant, bizarre, irréel, incroyable, psychotique... Voila une partie de la pléthore des adjectifs qui peuvent qualifier Parasites de Murakami Ryû. Pilier de la littérature traduite japonaise, cet auteur est plus souvent connu pour son ouvrage phare, Bleu presque transparent, édité lui aussi chez Picquier. Son œuvre teintée d’amertume, de violence exprimée ou latente, présente des personnages marginaux. Dérangeante, elle trouble le lecteur en l’immergeant dans un monde clos d’où ni lui ni le protagoniste ne réchappent.

Uehara ne sort plus de chez lui depuis plus de huit ans, et il a un secret. Ce secret, il ne le dira qu’à Yoshiko Sakagami, une présentatrice télé qui lui plaît bien parce qu’elle a des yeux très bridés, ce qui lui confère un regard sévère. Lorsqu’il apprend qu’elle a un site, il demande à sa mère de lui offrir un ordinateur portable. L’accession d’Uehara au Net est fatale : en se libérant de son secret, celui d’avoir un ver dans le corps, il se libère de ses entraves et vit pleinement ses pulsions les plus refoulées. Ceux qui portent le ver sont des élus, ils ont le droit de vie ou de mort sur leurs semblables. 

Quelle réalité est la bonne ?

Murakami, dans ses œuvres, présente souvent des personnages en marge de la société, mais qui ne sont pas coupés d’elle pour autant. Uehara est un misanthrope, il n’aime pas sa mère, ni son père, ni sa sœur et encore moins son frère. Les autres, il ne les connaît pas ; bourré de neuroleptiques, il passe ses journées seul dans un appartement que ses parents louent pour lui. Il ne sort jamais, sauf pour aller voir son psychiatre qui lui fait ses prescriptions, il ne mange que du sucre, s’abrutit devant la télé et les jeux vidéo. Il ne vit plus, n’a plus d’appétit sexuel, ne pense plus, frappe sa mère et se masturbe devant elle. Cet homme se nourrit de sa propre réalité, celle de son appartement aux fenêtres éternellement closes, à ce cercle vicieux galvanisé par les antidépresseurs, aux visites récurrentes de sa mère, et surtout à cette absence d’image de soi. Lorsqu’il est cloîtré chez lui, Uehara n’a pas conscience de lui-même, il ne voit que l’extérieur, comme il regarderait un film ennuyant, presque en baillant.

Il n’a pas de prise sur la réalité, ou du moins celle de la masse, il ne sait pas ce qui se passe au dehors et il est incapable de se dépatouiller de sa propre personne. Pourtant tout au long du récit, le rapport de ce personnage avec la réalité de la masse évolue tout au long de l’oeuvre, ainsi que le rapport qu’il entretient avec celle qui lui est propre. Un jour, il voit à la télévision Yoshiko Sakagami, cette fameuse présentatrice, et lui raconte son secret par le biais de son forum. C’est à ce moment là que s’opère le déclic : une association, INTER-BIO, va révéler à Uehara que porter le ver lui confère un statut d’élu qui a, entre autres, le droit de vie ou de mort sur ses semblables. Et c’est dans cette optique que le protagoniste va s’insérer à nouveau dans la société, puisant sa force dans la conviction de s’élever au-dessus de la masse en tant qu’élu, grand prêtre purificateur de l’humanité. En aliénant la réalité, il la fait sienne, il la transforme et y voit ce qu’il veut bien y voir. Cette réalité qui lui est propre va devenir le garant de ses actions futures, elle les justifiera pleinement.

Car en plus d’être original pour les uns et complètement barré pour les autres, Uehara a des pulsions meurtrières, pulsions tout ce qu’il y a d’antinomiques avec la société du commun des mortels, mais que la réalité sociétale d’Uehara elle, cautionne, permet et approuve . Il voit sans cesse des signes de sa supériorité. Une vieille folle qu’il avait de prime abord suivie dans le seul but (louable) de la tuer, va lui montrer un film sur la guerre. Total, il ne la tue pas mais en arrive à la considérer comme une sorte de gourou qui à son sens, en lui montrant le passé, lui a révélé son avenir. Il hybride constamment les informations qu’il reçoit du dehors afin qu’elle collent parfaitement à ce qu’il estime être bon ou mauvais. Il ne s’adapte pas à une réalité préétablie, mais s’en fabrique une sur mesure, et des plus seyantes. Toutefois le coup de maître de Murakami reste de faire en sorte que ces deux réalités de rencontrent, entrent en interaction, se conjuguent, sans pour autant que leur essence en ressortent changées. 

Le fou n’est pas celui que l’on croit

Même si Uehara a un lourd passé psychiatrique et qu’il est reconnu comme ayant une maladie mentale, en pénétrant dans son esprit on s’aperçoit très vite qu’il est déviant, mais il n’est pas correct de le qualifier de fou au sens profond du terme. Son esprit, au début, est refermé sur lui-même, dans cette chambre close, mais l’arrivée de l’ordinateur ouvre ses cloisons pour le réinsérer dans un autre monde : le monde réel. Le transfert est raté, plutôt que de s’intégrer et de s’ouvrir au monde, Uehara va le voir de son point de vue et va le modifier à loisir afin qu’il exprime ce que lui désire. Cette impression n’est d’abord pas nette, on pense que c’est un esprit faible manipulé par les gens d’INTER-BIO, comme le dit l’un des membres avec cette question qui explicite clairement leurs intentions : "Qu’est-ce donc que se faire témoin d’individus obsédés par le désir morbide de détruire la réputation d’autrui au moyen de la déstabilisation psychique poussée systématiquement à l’outrance ?"

Pourtant et très vite, Uehara va échapper à tout contrôle : ni sa mère (qui ne pesait déjà pas lourd dans la balance) ni les membres d’INTER-BIO n’auront la main mise sur lui. Electron libre déglingué, Uehara se promène, dans un parc, un café, rencontre des gens qui l’inspirent ou non. Il ne prémédite pas ses meurtres, les fait plutôt "au feeling", tout en considérant la supériorité que lui confère le ver comme acquise. Elle est la base de toute sa conscience et de son ressenti. Pour lui l’espèce humaine est vouée à sa propre destruction en vue d’une évolution, et ceux qui survivront seront immanquablement des porteurs de ce ver. Alors que peut faire une bande de "marionnettes" face à lui ? L’évolution de sa déviance va de pair avec celle de sa conscience, plus elle s’affine, plus sa déviance s’affirme et devient complexe. Et à ce moment-là, une question se forme dans notre esprit : "Et si notre vison de la norme était elle-même déviante ?", fait dérangeant mais véridique, qui confirme que l’auteur a atteint son but.

Folie, folie, ce terme s’impose à la pensée et à la réflexion du lecteur, à propos de cette œuvre et surtout de son protagoniste, finalement, si on tue quelqu’un à coup de batte de baseball, est-ce pour autant un signe distinctif de folie ? Pour la plupart oui, mais pour Uehara, non. Celui qui est fou ne pense jamais l’être. Malgré tout Uehara reste profondément humain, dans ses descriptions et dans sa manière de voir et d’appréhender certaines choses. A qui la faute ? Les gens du Net, ses parents qui n’ont pas su le comprendre, la société ? Aucune pierre à lancer, juste un piètre constat. Par l’aliénation de ce personnage complexe et ambivalent, Murakami interroge son lecteur, le dérange, lui demande : "Alors t’en pense quoi ?" Rien, absolument rien. Trancher est impossible, la séparation est trop ténue pour qu’une décision soit prise.

Monde brinquebalant ou personnage aliéné, on ne peut pas savoir. A l’orée de la société de consommation, du Net et des médias qui transforment sans cesse le vrai, Murakami propose une vision cynique et troublante de cette époque en perte de repères. Stupéfait, il ne reste qu’à s’incliner devant tel maître manipulateur.

Marion Lautier

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