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REVIEW EXPRESS #02 - "AU-DELA DES TERRES INFINIES", "LA VIE EN GRIS ET ROSE", "NAUFRAGES"

Deuxième édition du Review Express de la rubrique litté, aussi hétéroclite que la première. A découvrir ce mois-ci : l’édition tardive de La Vie en gris et rose de Kitano Takeshi (1984), ou les aventures pathétiques du pauvre, pauvre Takeshi-kun ; l’intriguant Au-delà des terres infinies, de Genyû Sôkyû, ou les interrogations métaphysiques d’un bonze qui voit des fantômes ; et le dépoussiérage du Naufrages de Yoshimura Akira, ou les magouilles troublantes d’un groupe de paysans.







Genyû Sôkyû : Au-delà des terres infinies
C’est encore loin, le paradis ?
Disponible aux éditions Picquier

Aujourd’hui est la date de la mort de Madame Ume, elle l’a prédit. Sokudô, moine zen de profession, connaît bien Madame Ume : elle lui a appris à réciter des sûtras lorsqu’il était enfant, et il ne sait pas quoi penser de la prédiction de la vieille médium. Par contre, son médecin sait : il ne la laissera pas mourir. Tout était pourtant calme dans la vie de Sokudô, il vivait des journées paisibles avec sa femme Keiko. Mais depuis l’annonce de la mort imminente de Madame Ume, rien ne va plus, il se passe de drôles de choses dans le temple, et Sokudô croit voir des apparitions.

Sur une intrigue somme toute banale, vient se greffer une véritable réflexion sur l’essence de la religion et les moyens de devenir un bouddha. Les terres infinies font référence au paradis bouddhique qui se trouve "au-delà des dix milliards de terres", une petite trotte pour l’âme du défunt. Parallèlement à la perplexité de sa femme qui se demande comment on arrive jusqu’au paradis, Sokudô essaye de gérer la partie surnaturelle composant sa religion, qui selon lui fait partie des choses pragmatiques.

Les considérations de ce livre aux accents légers sont profondes et aident à mieux connaître les arcanes de la pensée religieuse japonaise. La routine de ce petit temple se retrouve bousculée, en même temps que l’esprit du lecteur occidental qui se heurte à la manière qu’ont ces personnes d’appréhender la mort, radicalement opposée à la nôtre. Au-delà des terres infinies ne montre pas simplement la vie d’un moine, il ouvre l’esprit de celui qui le lit, lui apportant sous un nouveau jour un thème qui semblait bel et bien éculé.

Marion Lautier



 



Kitano Takeshi : La Vie en gris et rose
"Quelle misère !"
Disponible aux éditions Picquier

On connaît mieux Takeshi Kitano pour son cinéma que pour sa littérature. L’homme se frotte pourtant à toutes les formes de l’art et a la plume prolifique, bien qu’il soit peu traduit en France. C’est après la parution du récit de ses débuts de comédien (Asakusa Kid) que paraît La vie en gris et rose, court recueil de souvenirs d’une enfance miséreuse.

"Miséreuse", car Takeshi Kitano insiste lourdement sur le dénuement de sa famille. Ca l’a même "super exaspéré" d’avoir une enfance de pauvre. Takeshi-kun, on l’aura compris après 120 pages de jérémiades, est né d’un père alcoolique et brutal et d’une mère hystérique. Il n’avait pas assez d’argent pour acheter un gant de baseball ou un train électrique, il se trimballait donc en guenilles, amenait à l’école un gobelet pour filles, et récupérait des jouets cassés.

L’auteur tient à ce que le lecteur comprenne bien le traumatisme de son enfance, période de la vie qui, selon lui, détermine la sensibilité d’un homme. Il s’adresse à nous directement, et renforce son tutoiement par des remorques d’exclamations du type "Quelle misère !" ou "Insupportable !". Il va même plus loin en illustrant son récit, figurant d’un trait enfantin les objets marquants de ses jeunes années, et coloriant des bonhommes grimaçants. Poor boy.

Kitano justifie plus au moins cette insistance dans un court épilogue, dans lequel il déplore le manque d’imagination des enfants-rois de notre époque, sans désir ni estime. Comme tous les papis, il explique qu’en son temps, on pouvait jouer des heures avec un insecte ou un bâton, pour ajouter qu’il sera toujours fidèle à son âme d’enfant... Bla, bla.   

Alors, La vie en gris et rose, délire peu inspiré d’un cinéaste qui s’ennuie ou vraie complainte d’un vieux gosse triste ? L’un ou l’autre, on passe notre chemin.

Aurélie Mazzeo

A lire également : nos critiques de Takeshis’ et Blood and Bones.







Yoshimura Akira : Naufrages
La mort pour la vie
Disponible aux éditions Actes Sud

Dans un village en bord de mer grandit le jeune Isaku. La pauvreté le contraint à aider les adultes dès son plus jeune âge, et à partager très tôt le lourd secret du village. A la saison des tempêtes, la communauté tend chaque année le même piège aux bateaux en difficulté, les entraînant vers les rochers. Les paysans vident alors les cales des navires naufragés, assez fournies pour les nourrir pendant des années. 

Cette cruauté traditionnelle, la violence des rituels pour attirer les épaves, sont devenus pour les villageois une nécessité viscérale hors de toute considération morale : leur manque de scrupule est teinté d’une innocence désespérée. Comme pour rétablir la justice, Yoshimura compense leur jugement unilatéral en usant de son omnipotence d’écrivain. Il fait tomber les têtes, une par une, jusqu’à appliquer la sentence finale au moment où le lecteur commence à ressentir de la sympathie pour les personnages.

Le meurtre, le vol, le mensonge, pour assurer la survie. Telle est l’équation que l’on s’apprêtait à admettre, et à défendre. A travers l’histoire d’une bourgade coupée du monde, hors du temps, Yoshimura parvient à interpeller quiconque se penche sur son œuvre. Comme dans La Jeune fille suppliciée sur une étagère, il enroule son intrigue autour de l’axe du vice humain, et fait naître ses récits à l’intérieur d’une boîte de Pandore toujours close. 

On absorbe les quelques images fortes de Naufrages. On les dilue dans la mémoire, on les mélange aux souvenirs : c’est un roman que l’on oublie. Pour reprendre les mots de Gide (1), c’est un roman "qui enseigne à s’intéresser plus à nous qu’à lui-même".  

Aurélie Mazzeo

Note :

(1)
Citation de l’avant-propos des Nourritures terrestres.

A lire également : notre critique de Voyage vers les étoiles.
Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême