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TANIZAKI JUNICHIRÔ - LA CLEF (LA CONFESSION IMPUDIQUE)

Disponible aux éditions Gallimard, collection Folio 

Tanizaki, explorateur obstiné des désirs humains, nous conte dans un style à l’apparence sage, les derniers mois d’un couple modèle. Entre défouloir et parties de jambes en l’air, La Clef est une pépite drôle, légère et finement provocante.

Monsieur est un respectable professeur d’université. La cinquantaine bien sonnée et la vigueur déclinante, il ne se résout cependant pas à laisser pantelante et frustrée son aimée, dotée d’un insatiable appétit sexuel. Madame déteste les préliminaires, au grand dam de Monsieur, et préfère les assauts sans chichis mais fréquents et répétés. Sachant très bien que sa femme lit ses écrits, le professeur commence à dévoiler les détails de leur vie sexuelle dans son journal intime. En réaction, Madame entame le sien. Par l’intermédiaire de leurs mots, aidés par leur mystérieuse et trouble fille et son improbable prétendant, le couple s’aventure dans les méandres obscurs de la manipulation amoureuse et sexuelle.

Lors de la rédaction de ce court roman, Tanizaki a déjà de longues heures de vol. On est en 1956, il a 70 ans, tous les honneurs professionnels et une vie personnelle mouvementée derrière lui. A cet âge là, les pudeurs tombent et les langues se délient. Le roman est ainsi assez tordant dans son mélange de retenue toute japonaise et de crudité des propos. Bien que fou amoureux de sa femme, le professeur ne ménage pas les formes pour parler d’elle. On apprend ainsi qu’elle est fidèle à une morale dépassée, qu’elle est "sournoise de nature et encline à la dissimulation", fureteuse, scrofuleuse, qu’elle a l’épaule tombante, la jambe arquée, la cheville épaisse. Pour elle, la seule vue de son mari lui donne la nausée, et il n’est clairement pas l’homme dont elle aurait eu besoin. Bref, ça sent nettement le règlement de compte à OK Kyôto. Ils ne sont dupes ni l’un ni l’autre, ils savent parfaitement qu’ils lisent la prose de l’autre, et les journaux leur permettent d’exprimer ce que leur éducation leur a appris à taire. Outre l’aspect défouloir de leurs textes, c’est à la création d’un nouveau mode de communication auquel on assiste. Une communication indirecte, mais qui leur permet d’exprimer leurs désirs les plus secrets, de dire à l’autre ce dont il a besoin, et ainsi, maintenir un équilibre dans un couple qui peine à trouver même un accord imparfait.

Là où le livre est vraiment étonnant c’est dans l’audace de sa conception de l’érotisme qui brise allégrement et en toute élégance tous les clichés occidentaux. D’abord par le choix de ses protagonistes : un petit couple bien rangé, parents d’une fille déjà grande. La sexualité des couples mariés, plus tous jeunes est un sujet très rarement abordé. Qui n’a pas frémi d’horreur en imaginant ses parents au lit en pleins ébats torrides ? Non, la sexualité des parents est forcément rare, morne et hygiénique. Tanizaki s’amuse donc à bousculer cette idée reçue en mettant en scène un couple qui, non seulement a une vie sexuelle active, mais surtout qui essaie à tout prix de la rendre intense, jusqu’à en faire le centre de leurs préoccupations. Il va cependant beaucoup plus loin, en introduisant le personnage de la fille, qui, bien que révulsée par les agissements de ses parents, va tout faire pour les faciliter, voire les provoquer. Une enfant qui sert volontairement de catalyseur sexuel pour ses propres parents, voilà une idée qui manque singulièrement de morale.

Pour compléter la transgression des tabous entamée par le choix de ses personnages, Tanizaki opère une complète inversion des rôles tels que les récits érotiques occidentaux les conçoivent généralement. Quelles que soient les pratiques sexuelles pratiquées (rapports dominant/dominé), la tradition exige que Monsieur soit à la recherche de son seul plaisir et que Madame, d’amour transie, soit prête à tout, même à la mort, pour satisfaire son homme. La Clé, est, en ce sens vraiment surprenante, car c’est ici le mari qui se met en péril pour le plaisir de sa femme, sans pour cela abandonner son statut de mâle (il est sexuellement dominant, alors que madame est visiblement passive). Ce ne sont donc pas dans la description des rapports sexuels stricto sensu qu’il y a transgression, mais bien dans la conception même des rapports homme-femme : ce n’est plus à la femme de se sacrifier pour les désirs de l’homme, mais bien à l’homme, tout en gardant sa faculté de jouissance, de parvenir à assouvir les envies de la femme afin de la mener à son complet épanouissement. Tanizaki, l’air de rien, accomplit donc un véritable bouleversement dans la panoplie restreinte mais coriace des clichés érotiques.

Suite à la disparition du mari, sa femme tente de rétablir la vérité en fournissant au lecteur une explication de texte sur les événements antérieurs. Cette fin, peu éclairante et peu intéressante, plombe hélas un peu la dernière partie du roman.

Petite merveille qui combine intelligemment la forme et le fond, La Clef se dévore, le sourire aux lèvres, et les sens en alerte. On admire le savoir-faire du maître, et son impeccable verdeur, en espérant plus ou moins consciemment posséder la même endurance. La faible épaisseur du roman, et son ton taquin, ne doivent pas masquer le caractère incroyablement moderne des propos et la totale liberté de penser de son auteur. Coquin, va.

Anne Vivier

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