Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu librairie
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

REVIEW EXPRESS #01 - ''SAUMON'', ''LE JOUR DE LA GRATITUDE AU TRAVAIL'' & ''TOTTO-CHAN''

Humbles inconnus ou auteurs reconnus, les acteurs de la littérature extrême-orientale intéressent un grand nombre d'éditeurs, qu'ils soient spécialistes de belles-lettres asiatiques comme Picquier, ou généralistes comme Actes Sud ou Seuil. En conséquence, pour les férus de lectures bridées, le choix ne s'avère pas toujours commode. La rubrique littérature vous propose donc désormais sa propre sélection, avec un "Review Express" s'inscrivant dans la droite lignée des rubriques manga et musique. Ces critiques courtes, complément de nos articles plus conséquents, nous permettront de couvrir une plus grande partie de l'actualité, mais aussi d'évoquer quelques ouvrages moins récents, à (re)découvrir, ou à laisser sur leur rayon.

Pour cette première édition, la rédaction a pioché au rayon nouveautés. Au menu : Le Jour de la Gratitude au Travail, recueil de deux nouvelles railleuses ironisant le quotidien des salarymen nippons ; Saumon, un conte délicat pour les petits et les grands ; et l'édition poche de Totto-chan, l'histoire d'une petite fille turbulente et de son école très particulière.







Ahn Do-hyun : Saumon
Voir le monde avec le cœur

Disponible aux éditions Picquier

Vif-Argent ne se fond pas tout à fait dans l'amas compact de son banc de saumons. Non seulement parce que son dos à lui est argenté, mais aussi parce qu'à l'approche de son lieu de naissance, il s'interroge. Pour lui, il est insensé que la raison d'être d'un saumon ne soit que de remonter la rivière, s'assurer une descendance, et mourir. Ahn Do-hyun nous invite à suivre le long du fleuve Emeraude le périple initiatique du poisson couleur argent, de sa découverte de l'amour avec Regard-Limpide aux épreuves qu'il doit affronter avec détermination.

Le poète coréen, attaché à ces petites bêtes sous-marines, rend hommage à leur courage, tout en les érigeant en exemple pour les grosses bêtes terrestres – nous autres lecteurs. Le regard naïf de Vif-Argent profite à l'auteur qui, en donnant un visage au fleuve malade et pollué, stigmatise le comportement des hommes à l'égard de la nature. Il ne sombre pourtant pas dans le manichéisme, et Vif-Argent rencontre de méchants saumons comme de gentils bipèdes. Chaque être, humain ou poisson, est libre de choisir son chemin, qu'il ressemble à celui de la facilité qui permet de remonter la rivière sans risque, ou celui, ardu mais glorieux, de la cascade déchaînée.

"Quand on regarde le monde avec le cœur, tout est beau", dit Regard-Limpide à Vif-Argent. Ahn Do-hyun regarde le monde avec le cœur, son cœur de poète. Nourrie par un style doux et limpide, appuyée par les esquisses en noir et blanc de Eom Taek-su, son imagination fleurit, et donne à Saumon une ampleur vaporeuse. Ce petit livre se plaira dans toutes les bibliothèques : il est de ces contes qui chuchotent à l'oreille des enfants comme des adultes.

Aurélie Mazzeo







Itoyama Akiko : Le Jour de la Gratitude au Travail
Le droit à l'ingratitude

Disponible aux éditions Picquier

Un peu comme à la St Valentin, le jour de la gratitude au travail, il y a ceux qui festoient, et ceux qui renâclent. De ce point de vue-là, Kyôko est un cas doublement désespéré : elle n'est pas mariée, et elle n'a pas d'emploi. Etant donné qu'aux yeux de la société japonaise la situation devient sans issue une fois la trentaine atteinte, on lui accorde une dernière chance en organisant pour elle une rencontre avec un rustre. Exaspérée par les exigences et les a priori aberrants de son entourage et de ses supérieurs, la caractérielle Kyôko serait plutôt du genre à militer pour un jour de l'ingratitude. Au ton toujours ironique de la narratrice, cette première nouvelle prend des allures d'invective géante démontant pièce par pièce la gigantesque machine de l'emploi au Japon, milieu machiste et sans pitié que Kyôko préfère oublier au fond d'un verre que le remercier de lui rendre la vie impossible.

Dans la seconde nouvelle, "Je t'attendrai au large", Mlle Oikawa rencontre le fantôme de son ancien collègue de bureau, Futo. L'occasion pour elle de remonter le fil de leurs souvenirs communs, jusqu'à ces petits secrets dont ils se promettent de détruire toute trace si l'autre vient à mourir. L'occasion surtout pour Itoyama Akiko de se servir de cette amitié bonhomme pour colorer un paysage terne. En arrière-plan, autre moitié du paysage esquissé dans la première nouvelle, se mêlent la rude concurrence sur les marchés et les mutations impromptues qui déterminent les virages d'une vie de salaryman, ou encore les heures supplémentaires qu'on croirait plus nombreuses que les heures obligatoires. Même les mariages entre collègues, qui rendraient pourtant le boulot sympathique, ont leur petit côté morbide.

Le Jour de Gratitude au Travail a reçu le prestigieux prix Akutagawa, assimilé généralement à notre prix Goncourt. La traduction (parfois insolite) de l'œuvre en français dévoile toutefois un écrit de Japonaise à Japonais. La critique du monde du travail, d'une acerbité pourtant délicieuse, reste assez absconse pour le salarié occidental lambda qui, au mieux, se dira qu'il n'est pas si mal lotti. Il n'empêche qu'on soutient la remarque, cette fois universaliste, de Kyôko : "C'est chiant d'être une femme."

Aurélie Mazzeo







Tetsuko Kuroyanagi : Totto-chan - la petite fille à la fenêtre
Eloge de la tolérance

Disponible aux éditions Pocket

"Debout ? Mais où ? Avait demandé la mère de nouveau étonnée.
- A la fenêtre de la classe ! Avait répondu l'institutrice irritée."

Totto-chan est comme cela, petite fille vive et intelligente, pleine de bonne volonté et surtout debout en pleine classe au beau milieu d'un cours à appeler des musiciens de rue pour qu'ils lui jouent un air. Imaginative et atypique, cette fillette vivace se fait renvoyer de son école pour en intégrer une autre, dont l'"examen" d'entrée consiste à parler avec le directeur de tout et n'importe quoi. L'école Tomoé sera dès lors un havre de paix pour cette enfant, qui aime son originalité, les cours dans les wagons de train, le programme libre largement basé sur le développement personnel des élèves, et par-dessus tout, le directeur M. Kobayashi, à qui est d'ailleurs dédié ce livre.

Les yeux de Totto s'ouvrent sur un monde palpitant, qui se fait le théâtre de mille bêtises, comme sauter dans du torchis gris et gluant en pensant sauter dans du sable. Le vocabulaire, enfantin et touchant, rend l'œuvre désarmante par sa simplicité, et dévoile la vérité d'une enfant qui malgré son jeune âge et sa naïveté ressent les choses telles qu'elles sont.

L'école spéciale de Totto-chan est un lieu où les enfants se construisent en harmonie avec eux-mêmes. Plus de stéréotypes, ni d'attitude convenable : là-bas on est soi, un point c'est tout. Ainsi, même si le meilleur ami de Totto-chan, Yusuaki-chan souffre de la poliomyélite et a les mains et les jambes déformées, cela ne va pas les empêcher de s'amuser. A Tomoé les gens sont tous beaux, même si cela ne se voit pas au premier coup d'oeil. A l'image de l'œuvre, les principes de cette école se présentent comme un véritable éloge de la tolérance et de l'ouverture d'esprit.

"En vérité, tu es très gentille" dit M. Kobayashi à Totto. Ce sont ces mots salvateurs qui lui permettront de grandir et de devenir une adulte épanouie. Le récit de l'histoire de Totto conduit le lecteur sur le même chemin. En débarrassant les êtres du carcan de l'apparence, il révèle la part dorée que l'on peut trouver en chacun.

Marion Lautier
Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême