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XINRAN - LES BAGUETTES CHINOISES

Disponible aux éditions Philippe Picquier

Le tout premier texte publié par Xinran dans sa jeunesse racontait l’histoire d’un petit brin d’herbe qui tentait de se frayer un chemin entre les pierres, dans l’espoir de se transformer un jour en fleur. Les trois sœurs de Baguettes chinoises, comme le petit brin d’herbe, s’essaient à surmonter, en fuyant leur campagne, la malédiction d’être née femme dans une Chine en mutation. Une œuvre aux apparences candides, qui use de l’inexpérience de ses héroïnes pour tracer discrètement les contours de désagréables vérités.

Sur la jaquette, son sourire est rayonnant. Auteure du best-seller international Chinoises, journaliste pour The Guardian, conseillère aux relations avec la Chine pour la BBC, difficile de deviner qu’avant d’avoir eu une carrière aussi brillante, Xinran a vécu une enfance corrodée par la Révolution culturelle. Lorsqu’en 1989, elle devient animatrice d’une émission radio laissant s’exprimer les Chinoises sur leurs conditions de vie, la journaliste est pénétrée par leur détresse. Au gré des rencontres, elle recueille les confessions, et, confrontée à la censure et à sa propre impuissance, plie sous leur poids. Alors l’Angleterre. Et là-bas, la liberté d’expression : Xinran se sent enfin libre de défendre sa cause.

Baguettes chinoises est un premier essai romanesque. En partie, du moins, car Xinran, qui se sent "plus journaliste que romancière" s’est inspirée du vécu de trois jeunes femmes pour construire l’histoire de ses protagonistes. Elles se prénomment Trois, Cinq, et Six ; elles sont les troisième, cinquième, et sixième enfants d’une "fratrie" de six sœurs. Dans leur bourgade reculée, l’humiliation pèse sur les parents, montrés du doigt pour n’avoir pu engendrer que des "baguettes". Désireuses de prouver à leur famille qu’elles peuvent être aussi solides que les "poutres" que sont les garçons, Trois, Cinq et Six partent pour la ville.

Des baguettes qui ne se laissent pas manipuler

Fuyant un mariage arrangé avec l’infirme fils d’un potentat, Trois grimpe dans un bus et ne descend qu’à son terminus : Nankin. Ville natale de Xinran, c’est ici que tout se passe, ici que le destin de la petite campagnarde ignorante va enfin agir en sa faveur. Chaleureusement accueillie par les citadins se réunissant autour du vieux saule, elle trouve ni une ni deux un travail chez "L’Imbécile Heureux", un petit restaurant qui grâce à elle deviendra grand. Car Trois a beau être une baguette sans éducation, elle a tout de même un talent : celui de transformer un panier de légumes en composition artistique. Encouragées par le succès financier de leur aînée, qui ramène à la maison bien plus d’argent que leurs parents trimant aux champs, ses deux sœurs, Cinq et Six, viennent bientôt la rejoindre en ville. Evidemment, elles ont aussi plus d’un tour dans leur sac : Cinq, la moins dégourdie, a les sens aussi éveillés que ceux d’un animal, et Six, la seule à avoir étudié, est prête à tout donner pour entrer dans le monde des lettrés.

Comme dans les contes de fées, les trois jeunes femmes rencontrent en ville de gentils parrains et marraines aux surnoms drolatiques. Ainsi Dame Tofu et autres Cul-de-Bouteille, avec une patience infinie, font des pieds et des mains pour les aider à se défendre dans la jungle urbaine. A travers ces yeux naïfs s’ouvrant sur un monde inconnu, Xinran décrit une Chine qui se modernise depuis une vingtaine d’années à la vitesse de la lumière, une Chine occidentalisée dont les bizarreries ahurissent les trois soeurettes, tout droit sorties de l’ère préhistorique. Que sont-ce donc que ces gens filiformes qui posent sans bouger dans la vitrine des magasins ? Comment se sert-on de cette cuvette hybride, quand on veut simplement se soulager ? Et ces femmes en bikini, et ces hommes en slip de bain, qui dévoilent leur corps sans complexe dans le centre thermal où travaille Cinq !

La perplexité qui s’empare du trio et leurs questions ingénues font d’abord sourire. Mais Xinran grossit le trait pour mieux souligner la profondeur du fossé qui sépare la campagne de la ville : les petits brins d’herbe, souvenez-vous, doivent jouir du mérite d’avoir trouvé leur place au soleil, là où on renâclait pour leur laisser un coin d’ombre.

Le meilleur des mondes

Les trois filles sont heureuses, et le cadre est idéal. La peinture des transformations de sa hometown n’empêche pas Xinran, même après avoir émigré en Angleterre, d’en rapporter avec nostalgie les traditions. Ainsi, la chaleur, le langage et le rire francs de ses habitants sont aussi indissociables de la ville de Nankin que ses spécialités culinaires, mixtures incongrues dont l’auteure décrit la préparation ("soupe de sang de canard", "brochettes de tofu puant", en vous souhaitant un bon appétit).

Côté rizières, la famille de Trois relève la tête. La mère, surtout, celle dont les proverbes apprenaient si bien à comprendre le monde, celle dont la tristesse de n’avoir pas vécu embrumait le cœur des filles parties loin d’elle. Le père, ensuite, qui n’aurait jamais pensé pouvoir être fier de sa descendance. Les trois filles sont heureuses, oui, tellement qu’on aimerait bien pouvoir y croire.

Seul l’épilogue empêche l’œuvre de tomber dans le bête et fallacieux optimisme, avec jolie morale à la clé... ou, au choix, rend complètement invalide ce même optimisme que l’écrivaine s’est efforcée d’insuffler à ses lignes. Dans les dernières pages, en effet, est racontée la suite de l’histoire. La vraie histoire, comprendre celle des jeunes filles dont Xinran s’est inspirée. Bilan : aucune rescapée. Trois, après trois ans à Nankin et une peine de cœur, se retrouve mariée à un boiteux dans son petit village, et son petit restaurant tellement pittoresque se voit racheté par les Occidentaux. Cinq, l’illettrée, a prétendument été envoyée en "cours technique supérieur", ce qui laisse Xinran et son lecteur plutôt perplexes. Le salon de thé des "papivores", quant à lui, a été fermé pour vente de livres interdits, et Six s’est évaporée avec lui. La réalité rattrape la fiction.

Une histoire qui en cache une autre

La toile de fond de Baguettes Chinoises était déjà entachée. L’avant-dernier chapitre, par exemple, fait brusquement réapparaître un oncle dont on n’entendait presque plus parler depuis les premières pages. Le pauvre bougre passe une nuit en prison, pour des raisons que même (surtout) les policiers sont incapables d’éclaircir. Pourquoi, brusquement ? Pas uniquement pour faire rire, malgré les jérémiades enfantines de l’homme. Pas uniquement pour aboutir à la conclusion "Il faut profiter de la vie, et s’occuper de ses proches, avant qu’il ne soit trop tard." Sans doute, en premier lieu, pour évoquer la corruption de la police, forcée de remplir ses quotas d’arrestations, et ne laissant partir que ceux qui savent jouer de leurs relations, et du porte-monnaie.

L’évoquer, seulement. L’œuvre de Xinran regorge d’esquisses, et l’auteure semble toujours "sur le point" de révéler sa pensée, beaucoup plus acerbe que celle candide des trois sœurs. Coincée entre l’anecdote rieuse et légère, et la critique convaincue, elle hésite. Elle déguise la dénonciation des dégradations subies par la Chine pendant la Révolution culturelle en anecdotes historiques, ou en histoires drôles, écrites dans le registre du salon de thé de Six, puis déchirées par la gérante prudente. Ses personnages insistent : il ne fait pas bon parler politique. En écho au silence des plus volubiles lorsque le sujet est abordé, l’ignorance en la matière des trois héroïnes s’avère pour le coup bien pratique.

Il y a bien ce dialogue, page 218, où la même gérante déclare : "Peut-on parler d’une vraie démocratie en Occident, avec (...) tous ces gouvernements qui prennent des décisions à l’encontre de la volonté de leurs peuples ? Les étudiants de Tian’anmen savaient-ils vraiment ce qu’ils revendiquaient ?" Mais Xinran ne s’engage pas dans la harangue politique, tout au plus sent-on un sincère désir de préservation du patrimoine chinois ; réaction aux KFC qui poussent à Nankin comme des champignons à la friture, et à l’ignorance des longs-nez (comprendre ce qui n’est pas brun et bridé) quand on leur parle des auteurs Cao Xueqin et Tang Xianzu.

En un mot comme en cent, derrière le combat de nos trois héroïnes se devine le cri de protestation d’une auteure qui, amoureuse de son pays, aimerait qu’on s’y sente libre, libre de s’exprimer, et de s’épanouir. Voilà pourquoi on ne retiendra que de Baguettes chinoises le flamboyant espoir d’une femme qui encourage les jeunes filles-poutres à montrer au monde de quel bois elles se chauffent.

Aurélie Mazzeo

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