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GAO XINGJIAN - LA MONTAGNE DE L'ÂME

Disponible aux éditions L'Aube Poche 

Périple sacerdotal, fuite de la réalité et de soi-même, quête abyssale pour trouver une montagne, visite intérieure et intimiste de l’homme, voilà ce qu’est La Montagne de l’Âme. Roman picaresque par excellence écrit par Gao Xingjian, prix Nobel de littérature et écrivain en exil dans notre beau pays qu’est la France, La Montagne de l’Âme narre un long voyage au travers d’une Chine haute en couleur profondément marquée par la révolution culturelle. Dans la course effrénée d’un homme qui se cherche, la poésie latente ne tarde pas à englober le lecteur qui se laisse porter dans ce panorama portatif de la Chine.  

Après avoir échappé à la mort, un homme se lance dans une quête insatiable et incertaine : trouver la montagne de l’Âme. Corps vide et seul, errance d’un être qui se cherche. Entre visions extatiques, rasade à l’alcool de riz, rencontres inattendues, anecdotes, histoires traditionnelles, expiation d’un mal-être, panoramas sublimes dans lesquels la prose devient poésie, cet homme nous entraîne sur les routes d’une Chine en mouvement. Fuite désespérée où essai d’une réconciliation ? Engrenage de situations, de visages, tous différents et si semblables, la montagne se profile au loin. Dans ce livre, le vrai voyageur semble être celui qui n’a de but. Au gré de nombreuses errances se retrouve une véritable introspection, celle d’un homme d’entre deux dont l’aboutissement semble être un bien piètre constat, sa propre insignifiance.

"Le vrai voyageur ne doit avoir aucun objectif"

Phrase marquante qu’un bonze dira à l’homme au court d’une brève rencontre. Voyage, voyageur, termes inhérents au texte et pourtant discutables. Bien sûr, géographiquement parlant, il est indéniable que cet homme se déplace, mais ce n’est pas dans des quatre étoiles qu’il passe ses nuits. Errance ou recherche qualifieraient plus exactement cette entreprise. Celui qui erre se déplace à tâtons et avec les moyens du bord : l’aspect flottant et même secondaire de son but annoncé dès les premières lignes le confirme. Il prend la substance d’un prétexte afin que l’auteur puisse raconter son propre voyage au cours duquel, en tant que fidèle homme de lettres, il avait constitué un reluisant carnet, où il notait assidûment et longuement tout ce qui pouvait bien lui arriver. En effet, la recherche de la montagne est très vite perdue de vue, elle ne refait surface que lorsqu’il est question de s’orienter un peu, dans le livre en ce qui concerne le lecteur, et dans son pays pour le narrateur. Puis dans les derniers chapitres, afin de clore la boucle, elle reprend une place prépondérante, alors qu’elle s’était bel et bien perdue dans la pléthore des pages intermédiaires.

Les chapitres se posent comme amoncellement de situations diverses qui interagissent entre elles. Et des chapitres il y en a, presque une centaine ; la redite est susurrée parfois au détour d’une phrase, mais de ce piège-là, l’auteur arrive avec brio à se sortir. Epars à l’image de cette errance, les chapitres n’ont pour objectif que de se suffire à eux-mêmes, comme le voyageur qui fuit l’humain mais qui ne peut s’en détacher complètement. Les souvenirs s’entassent, nombreux, trop, le livre s’apparente ainsi à une véritable exposition. Aussi minutieux et attentif qu’un chercheur, il retrace ce qu’il vit, s’attardant sur des détails somme toute sans importance réelle quant à son but. Il brouille les pistes, perd le lecteur dans ses lignes, afin qu’il soit tout aussi paumé que lui dans sa petite vie dont on ne sait même pas pourquoi on s’y intéresse. Après tout, pourquoi sa vie plus que celle d’un autre…

C’est vrai, il existe de très beaux livres avec de très belles photos sur la Chine, de quoi faire un voyage les fesses tranquillement posées sur le canapé sans trop se fatiguer l’intellect. Toutefois cet homme est remarquable, dans le sens où il entreprend ce que peu on l’audace de faire, et ce concept porte à lui seul l’intérêt du livre. Rapidement on sent un bouillonnement sous-jacent, les faits cachent une réalité bien plus crue. Un homme mis à nu apparaît : ses terreurs, il les écrit, ses hontes aussi, il ne semble rien omettre, même lorsqu’il se sert de son titre d’écrivain pour soudoyer des membres du gouvernement. Un acte courageux que de s’exposer ainsi, mais aussi un acte d’acceptation, et c’est peut-être cela le véritable message de cette montagne, l’acceptation, l’arrêt de tout combat contre nous-mêmes et nos semblables, les hommes. Le voyage est complet, consommé dans tous les sens du terme. Il permet à l’homme de grandir et de se regarder en face.

Au final, donc, le but est palpable mais il n’est pas celui que l’on croit. Comme dirait un vieillard auquel l’homme demande son chemin : "Le chemin est bon. C’est celui qui l’emprunte qui s’est trompé."

L’homme, cet autre, horrible monstre en concurrence directe avec le moi intérieur
 
L’homme fait figure principale du roman, il en est l’auteur, le narrateur, le protagoniste ainsi que le détracteur, celui qui fait basculer la beauté dans le néant noir d’une époque agitée. La révolution culturelle se profile tout au long du récit et cet ouvrage se pose comme une réaction à ce phénomène. Dans les années 1958 à 1962, Mao Tsé Toung lance une politique langagière visant une standardisation des différents dialectes et l’enseignement d’une langue nationale, le tout ayant pour but de renforcer l’unité du pays. Les dialectes et vernaculaires locaux se retrouvent relégués à une place secondaire et tout ce qui avait attrait aux traditions proscrit. La perte identitaire intrinsèque à chaque "tribu" est énorme, et le narrateur est à la recherche des vestiges de cette identité perdue qu’il retrouve à travers les chants des paysans ou encore les nombreuses anecdotes qu’il raconte ou écoute. Par ces actes destructeurs l’homme devient l’ennemi de l’homme. Il engendre la destruction de son semblable comme celle de ses forêts. Voila pourquoi l’homme est brisé au début de son histoire, c'est-à-dire qu’au moment où il apprend qu’il n’est pas condamné, il opère une véritable fracture dans sa vie, il quitte tout et se lance, comme un enfant.

Via un œil nouveau cet homme essaye d’envisager sous un autre angle la vie et ses relations avec les autres, principalement les femmes, qu’il place directement comme altérités indépendantes. Bien qu’il dise clairement que la vérité des hommes et des femmes n’est pas la même, il ne peut se passer de ce contact. D’ailleurs, il n’est pas obligatoirement charnel. Parfois il regarde, fantasme, imagine sans aborder la femme, sans la connaître, d’autres fois il lie connaissance (l’une d’entre elles est une compagne de voyage).

"Le souffle vital de l’humanité" : voilà ce que sont les hommes pour lui. Malgré son envie de solitude, les rencontres sont fréquentes ; de l’une à l’autre, le roman  se construit. L’homme craint et honni semble bel et bien être le mal nécessaire du narrateur, de l’ami d’enfance à l’illustre inconnu abordé pour des raisons simplistes en passant par un bonze, ou encore des chercheurs : tous sont abordés et font l’objet d’un dialogue, d’une réminiscence ou d’une réflexion. L’homme apparaît donc comme un pilier central autour duquel va tourner le roman, petit à petit les tensions et les situations évoluent, arrivent à maturation. Mais l’autre demeure une entité lointaine et incomprise.

Le contact humain nous renvoie notre propre image, la philosophie induit plusieurs possibilités de construction du moi, amenant le plus souvent une forte dialectique entre l’intériorité et l’extériorité. L’extériorité est traitée dans le roman sous forme de rencontres diverses et variées, l’intériorité abordée sous forme de fantasmes, de rêves, de situations contentant une très forte tension émotive. Le narrateur se retrouve maintes fois perdu dans des paysage brumeux, aux contours flous et indistincts, mais ce paysage en est-il vraiment un ? Il est aussi tout à fait possible de l’imaginer comme relatant un paysage intérieur, le narrateur se perdrait donc dans les nimbes de son propre esprit. Le moi est-il un point de départ ?



La quête intérieure est prépondérante dans tout le récit. Elle s’avère parfois être balbutiante et timide, mais reste toujours là. Elle est préoccupante sans pour autant amener de véritables réponses. Y’en a-t-il une ? Plutôt que d’imposer un point de vue, un jugement qui serait de l’ordre de la subjectivité la plus totale, l’auteur sait avec finesse mener son lecteur à une réflexion tout en n’altérant pas sa propre quête. Qui d’autre que ce narrateur aliéné dans son essence pourrait mieux comprendre le côté crucial de cette question qui, somme toute, nous hante tous ? 

La nature, contemplations éperdues de la beauté

Très vite le récit s’apparente à une véritable fresque. Paysagiste émérite, l’auteur sait reconnaître la beauté des choses simples. De grands panoramas comme ceux des montagnes à la description d’un arbre, tout y passe avec délicatesse et virtuosité. Sa prose se suffit à elle-même, elle est le récit et l’image du paysage. Compagne du narrateur, la nature à une place importante dans le récit, il se perd en elle, s’abîme, mais à son contact naissent aussi de profondes réflexions sur lui-même. D’ailleurs n’est-ce pas une montagne qu’il recherche inlassablement ? S’agit-il alors d’un retour aux sources, de l’expression d’un nouveau romantisme ou d’une critique de la société naissante qui la ravage ? On oublie trop souvent que l’homme aussi civilisé soit-il fait partie intégrante de la nature. Le narrateur est un pur citadin, il habite à Pékin, ce qui ne l’empêche pas de ressentir, de palper et parfois d’entrer en symbiose avec elle. Les peuples l’oublient, la détruisent, mais elle semble être la base intrinsèque de l’homme et qui plus est de ce roman. Elle cristallise et porte en elle les fautes, spectatrice silencieuses des errances, des hontes, elle ne dit mot et ne juge comme l’homme, elle accueille, toujours présente, celui qui perdu la sillonne.

Elle se montre aussi cruelle en l’aspirant dans ses méandres, fait ressortir les terreurs les plus secrètes de celui qui la célèbre. Elle est le médium de l’expression de la prose poétique de l’auteur. Cette prose douce et chaleureuse qui englobe le lecteur, qui se laisse porter par elle… Les émotions sont là. La nature émeut. Elle est toujours présente dans les visions fantasmagoriques quasi extatiques de l’homme. Lorsqu’il croit entendre un dîner de famille tenu par ses ancêtres morts et enterrés depuis longtemps et qu’il se décide enfin à s’approcher pour voir s’il ne rêve pas, les fantômes du passé disparaissent, seule la table support matériel reste, mais pas pour longtemps : aspirée par la nature qui la recouvre d’une mousse verte chatoyante, elle se brise et finit elle aussi par se désagréger. La nature happe et vole. Justice arbitraire ou juste rappel de la réalité, l’homme ne juge pas, il constate. La montagne de l’âme est trouvée en elle, paysage blanc nimbé de neige où l’homme s’enfonce et dont il ne peut se sortir. Paysage intérieur et manifestation de l’impuissance de l’humanité face à elle, elle emporte tout, sans un mot, elle rappelle simplement l’ordre des choses. Sans elle le roman n’aurait de but, picaresque jusqu’au bout des lignes, il ne pourrait être accompli sans cette figure, cet emblème qu’elle est. Finalement : «la nature n’est pas effrayante, c’est l’homme qui l’est », souligne un botaniste qu’il rencontre.

Récit ensorcelant, recherche vaine et perdue d’avance, le lecteur ne peut s’empêcher de demander une réponse à ce livre. Elle ne vient pas. Des réponses, il n’y en a pas, comme il n’existe pas de vérité. Le narrateur se demande si "dans [sa] vie [il n’a pas] toujours attendu un miracle", et il n’est pas le seul à se poser cette question. Tout homme attend un changement providentiel venu de je ne sais qu’elle force divine. Il ne viendra pas lui non plus. L’acceptation que prône le livre est une voie vers ce miracle et elle vient de l’homme. Le long de ses errances, de ses rencontres fortuites, de ses visions, le narrateur remet l’homme à sa juste place, comme le seul maître à bord. La réponse ne vient pas de l’extérieur comme on aime à le penser mais de l’intérieur et c’est d’ailleurs sur des mots teintés d’amertume que se finit cet ouvrage : "En réalité je ne comprends strictement rien. C’est comme ça." Nous non plus, on ne comprend strictement rien, on cherche comme cet infatigable voyageur, c’est tout. Pas d’envolée lyrique pour cette fin sobre et dénuée de fioritures, et le silence reste la plus grande réponse que ce livre pouvait donner.
 
Bien qu’il arrive à La Montagne de l’Âme de traîner en longueur, et c’est là son principal défaut, le roman est et demeure tout de même un voyage captivant dans une Chine traditionnelle bousculée par les événements et la déferlante d’une occidentalisation massive. Voyage en l’homme aussi, dans les pensées les plus retorses exprimées d’une façon intimiste. Confession, certainement pas, constat amer, oui. Constat que malgré tout ce que l’on pourra dire ou faire, l’homme reste le pire ennemi de l’homme.

Marion Lautier

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