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MATSUURA RIEKO - NATURAL WOMAN

Disponible aux éditions Philippe Picquier 

Amours saphiques et sado-masochisme ; à l’orée de sa carrière, Matsuura Rieko savait comment allécher son lecteur. Deux ans avant l’intrigant Pénis d’orteil, la Japonaise écrit Natural Woman, un roman érotique entre filles dont l’existence n’est justifiée que par le sujet. Critique ombragée d’une œuvre légère, dans les deux sens du terme : insouciante, et efflanquée.

Yûko, d’abord. Et puis Yukiko, Yuriko, Hanayo. Quatre prénoms semblables, quatre femmes emportées par un tourbillon passionnel. Yûko a traversé un quart de siècle et bravé trois histoires. Amoureuses, charnelles, lesbiennes. Sans s’embarrasser de dérives stylistiques, elle les conte dans le détail, de l’ultime à l’initiale.

Première passion et première expérience sexuelle. Yûko a la vingtaine, elle est mangaka pour une revue underground friande de scènes hot & bloody ; Hanayo, elle, esquisse l’abolition de l’esclavage et la ségrégation. Malgré la différence fondamentale de leur coup de crayon, c’est ensemble qu’elles commencent à se faire connaître dans le milieu fermé du 9ème art, tandis qu’en parallèle croît leur amour – et se diversifient leurs "jeux érotiques" SM. Après une rupture houleuse, Yûko retrouve le plaisir d’aimer avec Yuriko, hétéro pailletée avec qui elle passe des vacances "un peu fiévreuses". Incapable cependant de s’emparer de ce corps que Yuriko consent à lui offrir, elle vogue sans conviction vers Yukiko ; pour échouer une fois de plus. C’est ce dernier récit qui ouvre Natural Woman, plongeant immédiatement le lecteur au cœur d’une relation femelle sur le point de se rompre. 

Jeu de mains, jeu de vilain(e)s

“Il n’y a pas d’amour heureux”, disait Aragon. Impasse, lorsque cet amour envahit les corps : sa lente dégradation détruit, comme avec Hanayo, et son souvenir empêche le renouveau, comme avec Yukiko. Dans ce cas, pour accorder les cœurs, le sexe ? Inenvisageable avec Yuriko, que pourtant la narratrice aime passionnément.

Le seul recours reste de simuler, non pas le plaisir, mais ce que devrait être l’amour. Le jeu, au centre de toutes les relations de la narratrice, ne cesse d’émerger, derrière chaque parole, chaque geste.

Le jeu, donc, de, et avec l’amour, en premier lieu. Dans le premier chapitre, il s’agit de "faire comme si", feindre que l’on s’aime encore, que le désir soit inchangé, alors qu’il n’y a guère plus à sauver que le souvenir de meilleurs jours. Dans le dernier, la relation absolue et excessive avec Hanayo cherche toujours plus loin les limites de l’amour. Jusqu’à les trouver, et provoquer l’explosion. La jeune dessinatrice, qui connaît les hommes, refuse à Yûko l’accès à son vagin : elle prétend avoir pour horreur ce "jeu de dînette". Paradoxalement, elle crée petit à petit une nouvelle chorégraphie amoureuse dans son propre couple, faisant de la pénétration anale le point culminant de la relation sexuelle avec Yûko, de la violence son moteur.

Car il reste un autre jeu : celui, sado-masochiste, du dominant et du dominé. "Jeu et punition, les deux me plaisaient" raconte Yûko. Dès l’incipit, en effet, le sang éclatant des menstruations de Yukiko, et la fascination de Yûko face à ce liquide brûlant, donnent le ton, sinon la couleur. Insultes, cheveux arrachés, cigarette et embout d’aspirateur dans l’anus, Yukiko et Hanayo prennent un égal plaisir à faire subir au corps de la narratrice toutes sortes de tortures. Celui qu’y prend cette dernière, cependant, rend la volupté de l’autre impossible : comme le fait remarquer, dédaigneuse, sa dernière amante, Yûko aime jouer à la docile servante. La violenter revient à céder à ses caprices tus ; à être manipulé, asservi à celle qui aurait dû l’être. 

Que reste-t-il ? Du brouillard. Image et reflet se mêlent : en quête d’elles-mêmes, les protagonistes découvrent leurs talents de manipulatrice à travers leur partenaire, et dissimulent leur essence derrière un masque inassumé. Trouver un mode d’emploi, se glisser dans le rôle d’une autre ; pour devenir une femme, une vraie femme.

Matsuura Rieko : natural writer ?

Dans ce roman écrit à la première personne, Matsuura confère à sa narratrice une lucidité inébranlable. Yûko en effet ne négocie pas avec ses sentiments, que, sans les maîtriser tout à fait, elle sait identifier sans équivoque. Chaque question qui lui traverse l’esprit est clairement explicitée, comme si le "désordre amoureux" dont parle la quatrième de couverture ne se faisait ressentir qu’extérieurement. Cette incohérence essentielle décrédibilise conséquemment le personnage de la narratrice : les pensées que lui prêtent l’auteure sont en totale inadéquation avec la manière d’être de Yûko, victime de ses pulsions et en perpétuelle lutte avec son passé.

Toutefois, cet étonnant discernement aurait pu éclairer la situation des personnages de manière probante, et amener à une conclusion convaincante. Une véritable réflexion, par exemple, à propos de cette "natural woman" qu’évoque Hanayo en écoutant Aretha Franklin. Mais Matsuura Rieko est simplement passée à côté de son sujet. Dans l’excipit, Yûko questionne son amie Keiko : "Un jour, je ne souffrirai plus ?", demande-t-elle. "Ca, c’est sûrement impossible […]. Tu ferais mieux de vivre avec ta douleur", répond simplement l’autre. C’est tout ? C’est tout.

En fin de compte, Natural Woman reste une amène succession de scènes érotiques, cousues par le fil blanc de l’auteure, qui par une moralité simpliste et creuse ne se montre pas plus capable que ses héroïnes de répondre aux questions qu’elles se posent. Un roman dont on ne retient donc que quelques scènes érotiques ; pas même grâce au style de l’écrivain, qui décrit l’amour lesbien avec une scrupulosité scientifique, mais pour les évocatrices images qui ont germé, à la lecture, dans notre imaginaire lubrique. Suivant.

Aurélie Mazzeo

Natural Woman, de Matsuura Rieko, traduction par Karine Chesneau, éditions Picquier, 1994.

Note :

(*) L'image utilisée dans les bannières est tirée de l'affiche du film Natural Woman, l'adaptation du roman réalisée par Sasaki Hirohisa, avec Shimamura Kaori, Ôgawa Tamaki, Riju Gô... 

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