Orient-Extrême, le magazine des cultures asiatiques
Actu librairie
Critiques
Personnalités/Evénements

 
Facebook MySpace YouTube Orient-Extrême YouTube Orient-Extrême
Nosphere Capsule Tokyo MANGA PARTY FESTIVAL TAIYOU mikan music network HIGASHI MUSICa Fly in ParisSOUNDLICIOUS YESSTYLE agence ACPP Cap CoréeHAN’Seu Festival Jpopdb YESASIA
Nos partenaires

LEE SEUNG-U - LA VIE RÊVEE DES PLANTES

Au travers de cette confession délicate, tragique et lumineuse d'un jeune homme en perte de repères au sein d'une famille déboussolée se profile une magnifique leçon de vie : selon Lee Seung-U, rien n'est jamais tout à fait perdu...

Kihyon est un jeune homme un peu à part, un peu raté, pris entre plusieurs feux, qui se débat mollement pour échapper à ses fantômes. Il y a son frère aîné, Uhyon, adoré de sa mère, qui, suite à d'obscures vicissitudes politiques, s'est retrouvé amputé des deux jambes et soumis à des crises de folie érotique suscitées par son désespoir. Il y a sa mère justement, étrange, distante, prête à tous les excès pour le fils préféré. Il y a aussi le père, quasi muet dans son amour inextinguible pour ses plantes, qu'il passe des heures à soigner dans son jardin. Cette famille se croise sans jamais se rencontrer, partageant à peine quelques mots ou quelques moments lorsque les circonstances l'exigent. Pourtant, en son centre, entre chacun de ses membres, il y a un amour invisible, exigeant et sans limites. Que pourra accepter Kihyon pour aider son frère, sa mère ?

Lumineuse, cette odyssée à travers la complexité des liens familiaux retrace le parcours du jeune homme, à la recherche d'une cohésion dans le cercle éclaté de ses proches. Conduire son frère au bordel pour qu'il s'y vide de ses bas instincts, accepter les relations extraconjugales de sa mère, rien n'est épargné à Kihyon. Il fait front pourtant, les yeux tournés vers l'avenir, et notamment vers Sunmi, ex-petite amie de son frère, chanteuse vénérée, personnage insaisissable pris dans ses propres tourments intérieurs. Peu à peu, l'étroite famille, campée sur ses rancoeurs, s'élargit, s'ouvre au monde, et notamment à une nature reine.

Chlorophylle magnifique

Car La vie rêvée des plantes célèbre... les plantes. Métaphores d'une vie, de sa réussite ou de son échec ; princesses au sort envié, à l'éternité espérée, pour qui les amours durent toujours... Et le roman est lui-même un roman-arbre, s'épanouissant à mesure que l'on tourne les pages, prenant de l'envergure, fantastique et fantaisiste tout en conservant de profondes racines ancrées dans une réalité douloureuse. Derrière les petites complexités de la vie quotidienne, il y a en effet la dictature militaire coréenne, la guerre civile, les restrictions, la peur. Kihyon en parle sans s'y attarder, passe au-dessus, mais revient régulièrement sur le sujet dans son récit, comme si sa terre le rappelait à elle. Comme si l'Histoire ne saurait être ignorée, même dans la vie de tous les jours.

La violence sourd donc dans les rues de la ville comme dans les coeurs des protagonistes. Quelques scènes surgissent, âpres, nécessaires pour saisir certains aspects du caractère du héros. Kihyon est déchiré entre plusieurs amours : femme, frère, mère, père. C'est un personnage magnifique, paumé, toujours entre deux batailles et deux espoirs... Le roman oscille entre ces deux pans de l'existence, comme si la désespérance, la tristesse d'une situation ne pouvaient à terme que trouver une issue favorable. Un à un, les personnages se relèvent, retrouvent une identité, une raison d'être. Rien n'est immuable... sauf ces plantes, qui rappellent aux hommes leur petitesse mais aussi leurs ambitions.

Confessions murmurées

L'écriture est sobre, délicate, même dans les scènes les plus dures. Kihyon se confie, mais sans brutalité, à la manière d'un homme qui aurait longtemps vécu dans le malheur et y aurait puisé à terme une certaine sérénité. L'amour adolescent qu'il porte à Sunmi est décrit avec le langage des sens, jamais grossièrement. Même le désir physique dans ses excès les plus dévastateurs est évoqué avec douceur, presque avec tendresse. Et c'est cette tendresse éprouvée pour ses héros qui ressort du roman de Lee Seung-U, infinie, primale mais étouffée. Communicative, surtout. On ressent pour ces êtres aux émotions découpées à la hache quelque chose comme de la sympathie, on retrouve chez eux l'essence de nos tragédies familiales. On a, surtout, profondément envie qu'ils s'en sortent. Cette hargne à poursuivre envers et contre tout nous offre une belle leçon de vie.

Hélène Mercier

Lee Seung-U, La vie rêvée des plantes, éditions Zulma, 2006.

Orient-Extrême TV : les vidéos produites par Orient-Extrême