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GE FEI / DIAO DOU - POEME A L'IDIOT / IMPRESSIONS A LA SAISON DES PLUIES / RÊVES

Certains rêves se réalisent, d’autres pas mais tous s’interprètent. Voici quelques nouvelles et un roman qui ont ce point commun d’avoir été écrits récemment par deux auteurs chinois, largement inspirés par la culture occidentale et faisant référence au psychanalyste autrichien Freud et à son plus proche élève, le suisse C.J. Jung. Les méthodes fortes président encore trop souvent aux traitements des maladies mentales en Chine, l’interprétation des rêves ou l’analyse de la parole du patient tenant encore une place trop infime. Voici les derniers textes de Diao Dou et Ge Fei, des textes à forte dimension onirique…tous portés par un grand suspens.

POEMES A L’IDIOT.
De Ge Fei (1)

"O Idiot
Mon roi noble
Que tes larmes géantes me couvrent
Je veux y mourir de douleur
"

Celle qui a écrit ce poème s’appelle Lili. Jeune étudiante, elle vient d’être internée. Lui, c’est Du Yu. Il est médecin psychiatre mais ce n’est pas exactement ce qu’il aurait voulu être, disons même qu’il a horreur de la médecine. D’ailleurs, il a tout raté. Il n’a pas confiance, et se sent régulièrement de trop. Il est peut-être bien lui-même un patient potentiel.

Hanté par de douloureux souvenirs d’enfance, Du Yu interprète régulièrement ses propres rêves (aussi) : "L’analyse du rêve est indispensable dans son métier pour discerner les pulsions inconscientes des patients ainsi que leurs désirs refoulés. La méthode ressemble un peu à celle qu’employaient les alchimistes des temps anciens pour extraire l’or du sable. Une mise en ordre du rêve permet souvent au médecin de découvrir le nœud du problème". Voilà une première référence explicite à Freud et à son Interprétation des rêves (paru en 1900 en Autriche), référence numéro un en Chine concernant la psychanalyse. Et puis, Lili comme Du Yu croit être responsable de la mort de son père quand elle était enfant... une mémoire qui les hante tous les deux jusque dans leurs rêves. Ces puissants révélateurs d’inconscients refoulés, ponctuent le récit, comme cette petite musique d’harmonium qui revient, lancinante... comme cette pluie qui bat...

Les souvenirs agissent ici comme des clés. Les rêves comme des portes étroites pour accéder au Sens. Et l’environnement de nos protagonistes comme de terribles déclencheurs d’états psychiques. Pour l’auteur, il semblerait que beaucoup de maladies mentales soient dues à notre vision du monde et à notre aptitude à lui faire face.

Du Yu, par exemple, ne rêve plus que de Lili depuis qu’elle a été internée. Il aime les poètes et les femmes, Lili appartient aux deux. Du Yu va décider pour la première fois de sa vie de dépasser ses peurs de toujours. Avec Lili, sa patiente, la malade mentale – c’est tellement plus simple – il y parviendra. Une nuit, sa main à elle dans sa main à lui. Tout arrivera, comme la honte, le dégoût et l’ennui. Lili, c’est aussi, malgré tout, un tournant dans sa vie – la passion arrive. Sans réciprocité. Elle lui crache au visage puis sort enfin, guérie. Pour lui, ce sera la chute, un retour à "sa normalité", le temps de quelques électrochocs. Il faudra repasser pour la méthode douce… On ne peut que remercier Ge Fei d’attirer l’attention des lecteurs sur le retard pris par la Chine dans l’allègement du traitement des maladies mentales.

IMPRESSIONS A LA SAISON DES PLUIES
De Ge Fei (2)

Profitons aussi de la sortie d’Impressions à la saison des pluies en format poche, pour faire un peu plus connaissance avec Ge Fei. Ici l’auteur choisit d’évoquer la mémoire et la réalité confrontées à l’imagination et l’hallucination même parfois. Et il y réussit à merveille. En plein coeur de cette saison des pluies, le temps de deux nouvelles, il nous embarque dans deux vraies-fausses enquêtes. Complètement dominé par ses jeux d’illusion, son humour et sa tendresse, le lecteur se laisse encore une fois séduire.

Nous voilà d’abord sur la piste de neuf familles de pêcheurs et de leurs prostituées…que reste-il d’eux, de leurs descendants ? Personne ne semble savoir. Un mort disparaît de son cercueil. Le récit défie la logique et pourtant tout ou presque trouve une explication, mais est-ce la bonne, la vraie ? Et d’ailleurs, y en a-t-il jamais eu une ? "Vert-jaune", le titre de cette première nouvelle, n’a pas lui non plus de véritable signification, disons qu’il en a plusieurs, prenez la plus convaincante ou la plus poétique, c’est selon. Chaque chapitre est une invitation renouvelée au temps perdu, passé, oublié, où les mots mettent à chaque fois en balance une nature édifiante et la mémoire humaine : les arbres, les pierres sont témoins, les eaux finissent par submerger le fleuve-temps, et toujours "un crépuscule après l’autre" infiniment efface. Comme s’il était dans l’ordre des choses justement que l’oubli fût inscrit depuis toujours sur l’édifice homme, malgré la trace, tout un jour ou l’autre finissant, jaunissant, inéluctablement, avant de disparaître, finalement.

"Tu ne sauras jamais combien il m’a été difficile de m’intéresser à la vie…"
(En exergue à la deuxième nouvelle intitulée Impressions à la saison des pluies)

Toujours sur les rives du Yangtsé, la pluie n’en finit pas, c’est la saison qui veut ça, celle où l’on récolte les prunes jaunes (du printemps au début de l’été). La pluie imbibe les esprits, le discernement s’évapore ; la notion du temps et le sens de la réalité s’estompent. Dans cette deuxième nouvelle, des faits sans lien apparent rythment la vie des habitants de Xinzhuang. Bu Kan, le directeur d’école – également professeur de chinois, perd ses moyens en plein cours. Il est épris de son élève la plus âgée. Le maire, pendant ce temps, croit rêver : les Japonais auraient bombardé une ville voisine, sans raison, semble-t-il. Enfin un détective privé est arrivé au bourg mais personne ne sait pourquoi. Un mariage approche. La femme de Bu Kan aime les hommes. Ces personnages baignent dans l’encre mystérieuse de Ge Fei qui s’amuse à enfiler les uns à la suite des autres des événements sans cohérence. Comme si cette pluie drue qui ne cesse de tomber empêchait de voir clair et finissait par atteindre les cerveaux.

Et puis, in extremis, là encore, Ge Fei finit par nous donner une grille de lecture, juste avant de refermer le livre. Comme pour rassurer le lecteur, comme pour qu’il ne reparte pas sans rien, pour que l’impression reste, celle d’une pluie infinie, bruyante, fatigante, parfois même enivrante avant l’accalmie. Alors oui, peut-être, on entrevoit le comment du pourquoi grâce aux derniers mots, une sorte de solution…sans doute le soleil déjà chaud de la saison suivante qui rend sa clarté aux choses… A-t-on juste rêvé quand tout était si simple finalement ? N’était-ce au fond qu’un enchaînement de hasards dont on ne saisissait pas le lien ? La vie n’est-elle pas finalement elle-même une grande saison des pluies, où chaque chose appelle l’envol, chaque être le rêve, où l’on pourrait finalement ne cesser d’être "impressionné" ?

"… Mais, maintenant qu’elle nous intéresse, ce sera comme toute chose
– passionnément.
" (Gide, Les Nourritures terrestres.)

RÊVES
De Diao Dou (3)

Dernier ouvrage commenté ici, celui du chinois Diao Dou. Là encore un héritage peu classique, puisque nous trouvons chez l’auteur un grand intérêt pour le roman à suspense de Robbe-Grillet (comme chez Ge Fei) et surtout encore une fois, la référence à Freud mais aussi à son disciple le plus proche, le suisse C. J. Jung qui, bien plus ouvert à la culture orientale et notamment indienne, va créer la notion d’ "Inconscient collectif", très utilisée dans l’interprétation des rêves, sorte de matrice ancestrale constituée de symboles, d’archétypes communs à tous.

C’est donc aux Rêves, que l’auteur Diao Dou consacre récemment deux nouvelles, où il nous emmène sur les pas de personnages mystérieux pour lesquels les rêves se réalisent. Mais attention, ce ne sont pas toujours ceux que l’on croyait…

Le premier personnage, c’est Huo Fenxin. Il aurait reçu le don de la prémonition et de l’interprétation des rêves. Ainsi dans le creuset de ses nuits, dans un premier temps, il va trouver une matière tout à fait excitante, en or (il va prédire le divorce puis le remariage d’un ami…et bien d’autres choses encore)…mais cet âge-là ne durera pas, tôt ou tard, ces dons vont devenir un cauchemar, une véritable malédiction quand il commencera à voir dans le cœur de son meilleur ami ce qu’il n’aurait jamais dû voir. Rejeté de tous, il ne lui restera qu’une solution. Lui aura-t-elle été dictée par un rêve celle-là ? Le lecteur n’en saura rien mais ce rêve-là aura été bien sordide alors. "Mais pourquoi ?" demandera finalement le "meilleur ami" en dernier lieu. "Mais pourquoi ?"

Le deuxième personnage mis en scène par Diao Dou est remarquablement amené. On le découvre peu à peu, de manière énigmatique, à travers la correspondance de deux hommes, l’un écrivain, l’autre homme d’affaires taiwanais. On y parle d’un retour aux origines, dans le nord-est de la Chine, d’un personnage qui est le père de l’un, une connaissance "proche" de l’autre.

Même si le degré de proximité avec le taiwanais reste difficile à définir, nous apprendrons assez vite que le personnage central est un ancien espion du Guomindang (4) infiltré dans les réseaux clandestins du Parti communiste chinois pendant la guerre contre le Japon. Rêvant de reconnaissance avant de mourir, il demande à son fils de lui écrire un livre dont il sera le héros. Par ce moyen, il espère aussi retrouver trois frères perdus de vue depuis longtemps.

"Tu aurais dû me décrire avec beaucoup plus de relief, de densité, de matière, faire de moi un personnage de chair et de sang". Personnage trop fantaisiste à son goût, il sera au cœur de cette fabuleuse correspondance entre le fils écrivain et l’ "ami inconnu"…correspondance à rebondissements où parfois les rôles s’inversent, quand l’ "ami" semble finalement en savoir plus que le fils, correspondance restreinte, à demi-mots, hésitante, vu le passé du père.

Ce texte signé Diao Dou, Le jardin de mon père, est un petit bijou, une nouvelle suspendue, ouverte où le rêve se réalise enfin, tendrement, de manière tout à fait originale et inattendue…

Laurence Fradin

Notes :

(1) Poèmes à l’Idiot, roman de Ge Fei, Aube 2007 (Xiaomin Giafferri - Huang pour la traduction) 125p.
(2) Impressions à la saison des pluies, deux nouvelles de Ge Fei, Aube 2003, Aube Poche 2007 (traduction assurée par Xiaomin Giafferri - Huang et Marie-Claude Cantournet-Jacquet) 119p.
(3) Rêves, deux nouvelles de Diao Dou, Bleu de Chine 2006 (Prune Cornet pour la traduction) 131p.
(4) Guomindang : Parti nationaliste chinois opposé à Mao.

Trois traversées, deux auteurs :

Ge Fei : né en 1964 en Chine, dans la province du Jiangsu. Docteur en littérature, spécialisé en littérature chinoise contemporaine, il est professeur à l’université Qinghua de Pékin. Nuée d’oiseaux bruns, son premier roman est publié en français en 1996 aux éditions Picquier.

Diao Dou : né en 1960 à Shenyang, dans la province du Liaoning, il est actuellement rédacteur en chef de la revue "Critique contemporaine". issu d’une famille d’intellectuels, il se passionne très tôt pour la littérature et le roman à suspense qu’il découvre en lisant Robbe-Grillet et Calvino. De Diao Dou, Bleu de Chine a déjà publié Jumeaux (2002), Solutions (2003), Nid de Coucou (2004) et la Faute (2005).

Sigmund Freud (1856-1939)
Carl Gustav Jung (1875-1961)

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