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YOSHIMURA AKIRA - LA JEUNE FILLE SUPPLICIEE SUR UNE ETAGERE

Pendant de Voyage vers les étoiles déjà chroniqué en ces pages, La jeune fille suppliciée sur une étagère complète à merveille la thématique de la mort, en lui insufflant, à l’aide d’un registre fantastique dans La jeune fille suppliciée sur une étagère et de misère affective liée à la perte de l’autre dans Le Sourire de pierre, un double souffle étonnant. Les destins individuels prennent ici un caractère plus universel que dans l’autre recueil, nous offrant un large panorama des réactions humaines face à la mort et au suicide.

A nouveau, la mort n’est pas perçue comme la Grande Faucheuse occidentale, mais ouvre plutôt sur un monde étrange, impavide, voire apaisant. Un univers qui semble se détacher d’un Japon en quête d’identité, attirant à lui des personnages qui ne savent plus où ils en sont. Dans ce Japon contemporain, où les repères semblent se déliter dans un consumérisme dégradant, les personnages de ces récits errent à la recherche d’une rédemption inaccessible et d’un repos impossible à prendre en raison d’une vie qui avance trop vite. La société japonaise n’est jamais belle, jamais humaine, semblant avoir oublié ses principes premiers. Une mère vend le corps de son enfant. Une belle-famille abandonne sa bru stérile. Un homme pille des cimetières bouddhistes. Plus rien ne semble avoir d’importance, plus aucune valeur ne semble avoir droit de cité. Les valeurs traditionnelles qui font le ciment du Japon s’effacent peu à peu, obligeant l’auteur né en 1927 à essayer de les rappeler à lui, à ses contemporains. En vain. La société occidentalisée, castratrice, inhumaine, basée sur le profit, la course à la réussite, l’homogénéisation, la perte d’identité, apparaît comme incapable de gérer la différence, incapable d’offrir aux hommes et aux femmes le havre de paix nécessaire à l’épanouissement personnel. Même dans la mort, le repos n’est pas possible.

Cette perte de repères est sans doute ce qui caractérise le plus les personnages de Yoshimura et c’est le cas bien entendu dans ces deux nouvelles, ciselées comme des flocons de neige, à la fois aussi magiques et aussi délicates, mais contenant des vérités difficilement accessibles pour celui qui ne sait pas écouter.

Le supplice

La jeune fille suppliciée sur une étagère est un récit qui se sert d’un registre fantastique pour développer ses idées. Le personnage principal, une jeune Japonaise de seize ans, nous raconte sa mort, avec un détachement surprenant, comme si elle vivait tout cela de l’extérieur tout en ressentant encore certaines choses. Allongée sur un tatami, elle perçoit tout ce qui se passe autour d’elle, depuis la découverte de son décès, jusqu’à l’éternelle attente qui forme le dénouement du récit. Entre les deux, elle évoque, à la première personne du singulier, tout ce qu’elle perçoit du monde autour d’elle : l’arrivée de deux brancardiers qui vont l’emmener dans un hôpital, la route sous la pluie au fond d’un cercueil qui la blesse, l’arrivée à la morgue, son dépeçage en règle, ou plutôt ses dépeçages durant plus de deux mois… Dans un style épuré, fin, précis, l’auteur nous entraîne dans la psychologie d’une jeune Japonaise qui exprime ses sentiments face à cette mort qu’elle ne désirait pas mais qu’elle doit accepter. Elle nous conte sa jeune existence, difficile, dans une famille sans argent, avec une mère qui ne la comprend pas et qui, surtout, ne la remercie même pas des efforts qu’elle a consentis en devenant danseuse nue.

Ce manque d’amour nourrit un détachement de la part de la narratrice qui fait froid dans le dos. A travers ce regard désabusé, mais qui, étrangement, n’en veut à personne, nous pouvons saisir son analyse critique du Japon actuel et de la famille qui n’en est plus le ciment. L’artifice esthétique qu’est l’utilisation d’une narratrice surnaturelle, ne gêne en rien la lecture, bien au contraire, et l’on accueille tout cela sans aucune difficulté. Un récit poignant, magnifique, qui transcende les genres et nous montre tout le talent de l’auteur.

La perte

Le Sourire de pierre touche à la fois au récit social, à une littérature sombre et au récit de caractères. Le thème de la mort y est présent sous d’autres formes : le suicide, le cimetière, la mort de l’espoir, la perte de l’autre et de soi-même.

Comme on le comprend, la perte est l’idée qui domine dans ce récit poignant. Sous une plume, ou devrait-on dire un pinceau, toujours aussi acide et alerte, l’auteur nous entraîne dans la vie de trois personnages : un jeune étudiant qui sert de point de vue, sa sœur répudiée par sa belle-famille parce qu’elle est stérile et un ami d’enfance qui pille les cimetières abandonnés pour vendre des statues à des touristes. Cet improbable trio côtoie donc la mort et la perte sous plusieurs formes : le narrateur et sa sœur ont perdu leurs parents, la sœur a aussi perdu son mari et d’éventuels enfants, l’ami, lui aussi orphelin, a perdu sa compagne qui s’est suicidée alors qu’il ratait son propre départ. On pourrait croire que ces pertes s’ajoutent, mais ce n’est pas si simple. Si le frère et la sœur semblent souffrir de leurs pertes respectives et ne parviennent pas à combler ce vide, si l’ami subit aussi l’absence, l’installation de ce dernier dans la maison des deux autres va créer un improbable couple de douleurs. Tout cela donne une intrigue toute en nuances, qui se construit par strates légères mais subtiles, jusqu’à un dénouement ouvert qui laisse envisager de nombreuses possibilités.

Au final, cela nous donne un superbe recueil qui prouve une fois de plus que le genre de la nouvelle est toujours aussi vivant et que le Japon est sans doute à la pointe de la littérature mondiale depuis plusieurs années. Bien entendu, l’achat des deux tomes pour former, non plus un diptyque, mais un unique recueil, comme au Japon, semble indispensable.

Denis Labbé

La Jeune fille suppliciée sur une étagère, de Yoshimura Akira, Actes Sud, 2002.

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