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YOSHIMURA AKIRA - VOYAGE VERS LES ETOILES

Voyages vers les étoiles sort en France un peu plus d'un mois seulement après le départ pour les étoiles de son auteur le 31 juillet dernier. Etrange coïncidence lorsque l'on connaît l'importance du motif de la mort dans l'œuvre de l'auteur et notamment dans les deux nouvelles composant ce recueil : Un spécimen transparent et Voyages vers les étoiles. Les lecteurs habituels de Yoshimura auront noté qu'il fait suite à La Jeune Fille suppliciée sur une étagère qui composait l'autre moitié du recueil japonais d'origine.

Des récits de l'attente

Dans ces deux nouvelles, les personnages semblent stagner sous l'usure du temps, attendant l'illumination ou la révélation qui ne survient qu'au moment du dénouement. La vie qui s'écoule entre leurs doigts le fait dans l'incertitude ou la douleur, comme si ces personnages n'avaient pas trouvé leur place dans un monde dont le sens leur échappe. Dans "Un spécimen transparent", un vieil employé d'hôpital chargé de désosser des cadavres humains afin d'en préparer les squelettes mène une vie tranquille à la recherche de la couleur ultime de l'os. Vivant en permanence avec des morts, il en a adopté le rythme lent, plongé lui aussi dans l'alcool qui préserve les chairs ou dans l'eau qui les détache. Il attend la transparence de l'os, cette absence de couleur qui lui permettra de voir l'intérieur du squelette. Mais pour cela il a besoin de patience, une patience qui lui fait défaut lorsqu'on ne lui offre pas le cadavre frais dont il a besoin pour mener à bien son expérience ultime.

Par opposition, le groupe d'adolescents et de jeunes adultes formant l'ossature de Voyages vers les étoiles passe sa vie dans l'ennui, en regardant sans cesse passer les aiguilles d'une horloge sur le quai d'une gare. L'attente ne conduit pas vers un but constructeur, mais vers un néant qui leur tend les bras. Englués dans un présent qui les use sans les faire disparaître, ils cherchent à tuer le temps sans jamais en voir le bout. Chaque jour qui passe n'est pas un jalon vers une possible construction, mais une épreuve supplémentaire à endurer avant l'oubli. Même leurs relations s'épuisent dans cette attente comme s'ils ne savaient rien des autres, ou presque. Et quasiment rien d'eux-mêmes.

Des récits de l'effacement

Si l'attente oppresse les personnages, l'effacement s'attache à eux avec autant de force, comme si le monde les avait oubliés dans sa modernité glacée. Dans "Un spécimen transparent", Kenshiro passe des marbres à découper les corps à sa maison où l'attend sa femme malade du cœur et sa belle-fille qui s'efface lorsqu'il arrive. S'il essaie d'imposer ses idées à son directeur, il ne compte ni pour son supérieur, ni pour les médecins de l'hôpital qui ne voient en lui qu'un inférieur effectuant des tâches dégradantes. Quant à la ville qu'il traverse deux fois par jour, il n'y tient pas plus de place qu'un fantôme, comme si les habitants avaient gommé sa présence. C'est d'ailleurs ce qu'ont fait ses anciennes femmes dès qu'elles ont appris qu'il découpait des morts. Ce chemin suivi dans l'ombre d'une ville qui l'ignore, dans l'ombre de gens qui ne le comprennent pas, fait de Kenshiro un personnage attachant, inadapté à un monde qui ne le connaît pas et auquel il cherche désespérément à accéder. Ses vaines tentatives ont d'ailleurs quelque chose de touchant tant elles sont maladroites et vouées à l'échec.

A l'opposé, la bande de jeunes gens de Voyages vers les étoiles ne cherche pas à se faire accepter par cette même société qu'ils rejettent. Vivant en marge de celle-ci, sur le quai d'une gare, lieu symbolique du départ et de l'effacement, les membres de ce groupe essaient de ne plus exister, de disparaître dans les tentures du monde, estompant jusqu'aux traces de leur passage sur Terre. Ainsi, Makiko, la seule fille du groupe, a déjà subi deux avortements, actes de suppression de l'autre mais aussi de soi-même, tandis que Mochizuki, orphelin, est aussi affublé d'une jambe plus courte que l'autre à la suite d'un accident survenu dans l'enfance. Son handicap qui le tient à l'écart d'une société japonaise uniformisée en fait l'un des personnages les plus attachants du groupe, surtout qu'il en est le plus jeune. Les autres brillent par leur désir de se fondre dans le groupe, de s'effacer au contact de l'autre, de ne plus être qu'un, jusqu'à leur désir de mourir ensemble, attachés à la même corde, alourdis par les mêmes pierres.

Des récits de mort

L'effacement qui préside ces deux récits est associé de près à la mort. Au cœur de ces nouvelles, la présence de Thanatos est oppressante, que ce soit dans le quotidien de Kenshiro et de son jeune aide Kano, ou dans le projet du groupe de Voyages vers les étoiles. Dans les deux cas, elle sert de but ultime dans la vie des personnages, qu'elle en soit l'invitée d'honneur ou la compagne de tous les instants. Cette présence pousse peu à peu les deux textes vers un dénouement attendu (ou presque…), un dénouement qui éclaire à chaque fois le texte d'une manière émouvante.

A la lecture de ce recueil, le lecteur se sent entraîné dans un monde tout en nuances, fait de nostalgie, de mélancolie, d'attentes infructueuses et d'espoirs vains. Ces personnages en pleine déliquescence symbolise un Japon qui se délite, perdant peu à peu ses valeurs traditionnelles tout en engloutissant des habitants qui ne se retrouvent pas dans les nouvelles règles du consumérisme à outrance, de l'uniformisation sans but, de l'écrasement anonyme. Incarnation d'un présent vérolé par un passé qui s'efface Voyage vers les étoiles est le reflet d'une génération abandonnée au milieu de ses souvenirs désuets et d'une autre dépourvue d'enchantement.

Denis Labbé

Voyage vers les étoiles, de Yoshimura Akira ; éditions Actes Sud, 2006, 152 pages. Traduction Rose-Marie Makino-Fayolle

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