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KIM YOUNG-HA - LA MORT A DEMI-MOTS

Deux frères, C et K, deux femmes, Seyoun – autrement nommée Judith, car elle ressemble à la Judith de Klimt – et Mimi, et, embrassant ces destins, un étrange narrateur, esthète et assassin, passeur fatal, incarnation littéraire de la faucheuse, qui de Vienne à Séoul via Florence traîne ses guêtres dans le trajet des êtres.


"Je me suicide à 65%." (Tzara)

C, artiste vidéaste, dont la réalité n’est plus qu’un cadre ; K tutoyant la mort au volant de son « taxi balle de revolver » à toute berzingue sur les périphériques de Séoul ; Judith petite sœur paumée des matins enneigés qui fait l’amour en suçant des Chupa Chups ; Mimi la performeuse, à coups de couteau détruisant les toiles vierges : série de créatures cassées pour Corée post-militaire au cœur des années 90.

Au retour de l’enterrement de sa mère, C rencontre Seyoun qui baise avec K, K aime Seyoun mais elle partira avec C, avant de disparaître. C rencontre Mimi, dont la peur indicible est de se faire voler son âme par la photographie ou la vidéo, ce qu’elle acceptera pourtant avec lui pour un dernier travail, avant de disparaître. Quant à Lui, l’omniscient, conteur à gages de nos vies, Il admire David – "Marat assassiné" – et Delacroix – "La Mort de Sardanapale" –, Il aide à disparaître, Seyoun et Mimi, "dissimulé, inexistant, [Il] regarder[a] la scène où [ses] clients revivent leur propre histoire", Il aime les fleurs artificielles, éternelles elles ornent les cimetières.


"Personne ne peut sauver les autres."

"J’ai le droit de me détruire…" tel est le titre original du roman, intitulé en VF "La Mort à demi-mots", de Kim Young-Ha. Le mot était de Sagan. Par quel mystère les nécessités de traduction ont elles sacrifiées ce beau titre, nul ne saura, car l’argument de l’avant-propos sonne faux. "J’ai le droit de me détruire…" serait, selon Gilles Baud Berthier, un titre trompeur que Kim Young-Ha aurait sciemment choisi afin de brouiller un peu plus les pistes de son roman fragmenté. Toujours selon Gilles Baud Berthier "loin de l’autodestruction, [le] roman [de Kim Young-Ha] expose plutôt […] l’art de détruire autrui", or c’est bien à leur propre rencontre que courent les personnages de ce court roman, le narrateur tueur n’étant que leur reflet – Mimi mauvais sang se regardant au miroir et repoussant à plus tard l’acte de se trancher les veines –, leur ombre, leur fantôme les attendant et nous attendant là « dans le parc des Marronniers ou dans un bout de rue déserte ». C’est nous, damnés d’ennui et de douleur, qui nous interrogeons lorsque la camarde montre son dard. "Everybody Knows" chante Leonard Cohen quand enfin Mimi se décide à l’unique voyage – puisque "comment se fait-il que la vie soit comme ça, qu’il n’y ait rien de changé, même si on part très loin ?" – dans un bain chaud rouge sang.


"J’ai choisi de me trancher les veines dans une baignoire. La raison ? il n’y en a pas."


L’éclaté roman de Kim Young-Ha est occidental échappé d’une Corée du Sud à peine démocratique – il fut publié en 1995 –, référencé européen – Klimt, Rimbaud, Sagan, Tzara,… –, qui, à travers le morcellement de son récit, son goût du jeu littéraire et de la feinte, prête la voix, avec force et brio, à une jeunesse brisée qui s’ennuie, cherche la mort, et la trouve.


Johann Cariou


Kim Young-Ha, La Mort à demi-mots, (titre original : Naneun nareul pakwihal kwoulika ita ), traduit du coréen par Choi Kyungran et Isabelle Boudon, Picquier poche, 2002.

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