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OGAWA YÔKO - LA FORMULE PREFEREE DU PROFESSEUR

Hymne aux mathématiques, le dernier roman de la japonaise Yoko Ogawa, « La formule préférée du professeur », réconcilie deux disciplines a priori très différentes : la littérature et l’univers des chiffres. L’écrivain tente de redonner aux mathématiques si injustement mal-aimées toute leur magie, tout en abordant les questions de mémoire et de filiation à travers trois protagonistes : un professeur, une aide ménagère et son fils.

Si en feuilletant cet ouvrage de 247 pages et 11 chapitres, vous avez le « malheur » de tomber par hasard sur les pages 100 et 101, ce sont des nombres dits triangulaires sous forme de gros pois noirs et des opérations à vous embrouiller l’esprit que vous apercevrez. De vieilles réminiscences à la saveur pas toujours fort sympathique vous inciteront à vérifier qu’il s’agit bien du rayon littérature de votre librairie.

Mais si, dépassant les vieux démons mathématiques des années scolaires, vous acceptez d’entrer dans l’univers de la japonaise Yoko Ogawa, vous comprendrez alors ce que beauté et magie de cette discipline veulent dire. Ce roman à l’écriture subtile et généreuse a d’ailleurs valu à son auteur le prix de la Société des mathématiques, outre le premier grand prix des Libraires, le prix littéraire du Yomiuri, qui, notons-le tout de même, n’est pas aussi prestigieux que les récompenses déjà obtenues par l’auteur dans le passé.


Tendre huis clos autour de trois générations

La « Formule préférée du professeur » a pour univers strictement défini, les mathématiques et le base-ball. Difficile d’y échapper. Ces deux activités, élevées ici au rang de passions, guident le lecteur et les trois principaux protagonistes jusqu’à la dernière page. Le narrateur, une jeune aide ménagère, maman d’un garçon de 10 ans, le bien nommé Root et enfin le professeur, au total trois générations, évoluent ici dans une sorte de huis clos, sans lieu précis - « une petite ville sur la mer intérieure » - si ce n’est ce décor très original, va-et-vient entre les chiffres, les nombres et les matchs de base-ball. Décor très prégnant jusque dans le rythme du roman. Quant aux trois figures principales de l’histoire, Yoko Ogawa nous les rend, dès les toutes premières lignes, très attachantes : « Nous l’appelions professeur, mon fils et moi. Et le professeur appelait mon fils Root. Parce que le sommet de son crâne était aussi plat que le signe de la racine carrée ». Ces figures quasi familières évoluent essentiellement dans un petit pavillon au fond d’un jardin à quelques pas de la maison principale où l’on ne pénétrera pas. « La veuve » l’interdit. La veuve est la belle sœur du professeur. Un jour, une aide ménagère, dans la peau de laquelle se glisse la narratrice, est embauchée chez l’ancien mathématicien, un homme de 64 ans, réputé pour changer souvent d’employée. Mais cette fois, il va la garder. Il va même nouer des liens très affectueux avec le fils qui viendra, après l’école, partager des moments précieux avec le vieil homme, ce dernier ne supportant pas qu’un jeune garçon reste seul chez lui le soir en attendant sa mère qui travaille encore à des heures indécentes. Et parce que le roman est signé Yoko Ogawa, elle s’ingénie à ne donner que 80 minutes de mémoire (un des thèmes récurrents chez l’écrivain) à ce pauvre professeur, devenu amnésique après un accident de voiture en 1975. Une donnée qui permet de se lier davantage encore avec le personnage et d’amener ce genre de portrait tendre : « Lorsque le professeur apparut dans l’entrée, les notes froufroutantes qui recouvraient sa veste m’apparurent comme des petits papiers décorés commémoratifs. Parmi eux, sur la manche, était accrochée celle nous concernant, Root et moi. ». L’idée astucieuse du professeur est en effet d’inscrire sur de petits bouts de papier ce qu’il risque bien vite d’oublier, les fatidiques minutes de sa trop courte mémoire étant passées. C’est ainsi que le portait de sa femme de ménage et de son fils se promènent avec lui en permanence, comme un défi à son handicap. Mais aussi : « Lames de rasoir de rechange à côté du miroir du cabinet de toilette ». Ou encore : « Théorie des fonctions deuxième édition p. 315-372 et Commentaire sur les fonctions hyperboliques volume IV chapitre 1 ».

Les murs de ce pavillon, ce petit « froissement sec » que produisent les notes du professeur, tout cela devient très vite familier au lecteur. Une familiarité merveilleusement portée par l’ écriture subtile de l’auteur et le regard toujours attentionné de l’aide ménagère. Le respect entre ces trois personnages nourrit ces pages, comme une bouffée généreuse, rassurante pour un lecteur parfois perdu au milieu des nombres. « Vous pouvez tout demander sans vous gêner » lui précise-t-elle. Et le professeur de redemander chaque matin en guise de salutation la pointure de la jeune femme, soit 24 ( la romancière précise que les pointures japonaises correspondent aux centimètres. D’autres notes de bas de pages viennent informer régulièrement le lecteur sur la société japonaise), une factorielle de 4, bien entendu (précision du professeur cette fois). Tout le roman oscille ainsi entre deux réalités, celle d’une maison à tenir (maison particulièrement miteuse d’ailleurs) et celle du professeur et ses fameux chiffres.

Au pays des merveilles mathématiques

Vous ne le saviez sûrement pas : 220 et 284 sont des nombres amis ! Mais surtout – et c’est là que les chiffres se mettent à parler comme le destin…- comme un hasard extraordinaire, 220 est justement la date de naissance de l’aide ménagère venue au monde un 20 février et 284, le numéro du prix du président de l’université obtenu par le professeur, c’est-à-dire une montre qu’il porte au poignet. 220 et 284 sont une combinaison très rare et ici donc, une coïncidence merveilleuse ! La remarque est délicieuse pour le professeur, la découverte incroyable pour la mère de Root. On imagine alors les yeux pétillants du professeur fier d’avoir conquis son auditoire et affirmant en vainqueur, au lecteur comme à son aide ménagère, avant d’aller plus loin dans sa démonstration: « On attrape les mathématiques avec l’intuition, comme un martin –pêcheur fond soudainement sur l’eau par réflexe, dès qu’il aperçoit l’éclat d’une nageoire dorsale dans la lumière ». Et sans plus tarder, de coucher sur le dos d’un encart publicitaire (ce sera toujours le cas pour ses démonstrations) la formule tant attendue (ou presque) après quelques intermédiaires que je passe :
« 220 : 1+2+4+5+10+11+20+22+44+55+110 = 284
220 = 142+71+4+2+1 : 284
Regardez cette merveilleuse suite de nombre. La somme des diviseurs de 220 est égale à 284. la somme des diviseurs de 284 est égale à 220. ce sont des nombres amis
».

Et ainsi de suite, après les nombres amis, le lecteur se laisse totalement séduire et embarquer dans ce décor souvent nouveau, avouons-le, peuplé de nombres abondants, déficients, premiers jumeaux ou enfin parfait comme le 28, des nombres qui continuent d’habiter l’âme de ce vieux professeur pourtant à la retraite. Après avoir remporté de nombreux prix durant sa carrière, il participe désormais aux concours de revues pour amateurs passionnés. Et lorsqu’il parle de sa discipline en particulier, c’est en des mots que l’on aimerait bien entendre parfois dans la bouche de nos chers professeurs de mathématiques : « Celle qui est considérée comme la reine des mathématiques (…) Belle comme une reine, distinguée, cruelle comme une furie (…). J’étudiais les relations qui existent entre les nombres entiers connus de tous, 1 , 2, 3, 4, 5, 6, 7… ». Ces relations relèvent d’un vrai mystère pour le novice qui n’en voit pas forcément l’utilité, mais peut-être a-t-il tort finalement ? : « C’est parce que cela ne sert à rien dans la vie réelle que l’ordre des mathématiques est beau ». Nous ne sommes ici plus très loin de la philosophie. On brûle même quand il est question du but des mathématiques : « La vérité éternelle, qui n’est pas influencée par la matière, les phénomènes naturels, ni les sentiments, est invisible. Les mathématiques peuvent l’élucider et l’exprimer. Rien ne peut l’en empêcher ». Nous y sommes. Lewis Caroll n’était-il pas lui aussi un mathématicien au pays des merveilles ?

Quelques limites à la démonstration ?

Par excès de zèle et de démonstrations, Yoko Ogawa finit par perdre son lecteur au fil des pages. Autant la première moitié du roman est captivante, le pari est réussi, le lecteur se laisse agréablement surprendre par les explications aussi folles que scientifiques du professeur, autant la fin du roman se répand parfois en longueur. Car dès les cent premières pages, tout est fait ou presque – et avec talent : les liens précieux qu’entretiennent ces personnages, où la mémoire se perd puis se retrouve, où le fils et le professeur échangent une tendresse inexpliquée en même temps qu’un savoir, se protègent mutuellement, où l’on sait déjà que quoi qu’il arrive, ces liens là ne se déferont plus. Des pages d’une grande simplicité, des lignes très belles et ce grand mérite de Yoko Ogawa d’avoir su communiquer ici à son lecteur la magie d’une science mal-aimée. Notons que la traductrice est la même que pour les autres romans de l’auteur japonaise à savoir, Rose-Marie Makino- Fayolle.

Malgré ces longueurs, on poursuit, se dit qu’il doit forcément y avoir quelque chose de plus à découvrir, comme si, dans cet univers très intimiste finalement, tout était recroquevillé sur l’instant mais un instant à jamais ouvert. Alors on tente. Pendant ce temps, les liens continuent de se nouer plus solidement entre les personnages, alors que le professeur n’enregistre rien. Il est d’ailleurs une règle d’or que la mère et le jeune Root s’imposent, celle de ne jamais mettre le professeur en difficulté en lui rappelant ses troubles de mémoire. Le mystère s’épanouit ainsi, toujours plus grand, au sein du trio, ce mystère qui relie chaque génération entre elles comme les maillons d’une très grande chaîne qui pourrait s’appeler transmission, sans que l’on sache vraiment quel est le début et où se trouve la fin, comme la droite que l’on dessine. Outre les chiffres, je l’ai dit, l’univers de nos protagonistes est aussi celui du base-ball. Le poste de radio n’est jamais très loin pour suivre les matchs de ce sport introduit au Japon par un américain en 1873 (les nombreuses notes de ce type sont une précieuse source d’information pour le lecteur, en même temps qu’elles donnent un ton tout à fait réaliste au récit), et les noms des joueurs défilent sans ne plus jamais s’arrêter, au premier rang desquels le préféré du professeur, Enatsu au sein de l’équipe de Hanshin. On participe avec eux au rituel des retransmissions. On est dans leur intimité, dans l’intimité de cette relation quasi innée, appartenant à l’ordre naturel des choses. Qu’il s’agisse de la boîte de biscuits où le mathématicien collectionne des cartes de joueurs de base-ball, d’une photo en noir et blanc, de ses mots évoquant un amour éternel, de sa fameuse formule…qu’il s’agisse de cette maison où le fouillis règne autant que le silence et la quiétude, le lecteur a l’impression de partager de près un moment privilégié, suspendu, en attente. Comme si un secret allait être révélé, comme des lignes sereinement tendues vers l’inaccessible. Tout cela nous semble tellement vrai et familier. Magnifique prouesse de l’auteur qui nous offre ainsi la plus belle des paraboles pour désigner la vérité ou les mathématiques : la magie de l’asymptote (1). C’est elle qu’elle aurait dessinée sans doute si elle avait été artiste, en écrivain elle nous met en scène des personnages pour la peindre à sa façon. « Son doigt âgé désignait un point dans l’immensité du ciel. Il donnait une signification à cet unique point que personne d’autre ne remarquait. »

Laurence Fradin

Note :

(1) Une droite asymptote à une courbe est une droite telle que la distance d’un point de la courbe à cette droite tend vers zéro quand le point s’éloigne à l’infini

La formule préférée du professeur, Yoko Ogawa, traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle, Actes Sud, 2005.

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