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OGAWA YÔKO - LE MUSEE DU SILENCE

C’est l’histoire d’une vieille femme lancée dans une entreprise géniale et terrifiante. Elle veut construire un musée, elle, l’acariâtre, et engage un muséologue, notre narrateur. Cette vieille vit dans un manoir, dans une petite ville de province, avec sa fille – adoptive et qui entretient une relation étrange avec le narrateur – son jardinier et sa femme. Après avoir été engagé, la construction commence, il faut répertorier cette collection étrange et incohérente. Et puis comprendre, essayer d’apprendre à connaître ces objets, la vie, soi-même…

Le Musée du silence c’est avant tout une belle idée dont on peut regretter qu’elle n’ait pas été développée jusqu’à un terme plus fin.

Histoire de traduction d’abord…

Il était une fois un beau châtaigner. Il était aussi un menuisier. Le bel arbre avait un tronc magnifique mais avec un long cerne foncé. Le menuisier pour son meuble voulait une belle uniformité et teinta tout du long la saignée. Et l’arbre ne se reconnut plus.

Remplacez l’arbre par japonais, le menuisier par traducteur et vous aurez une petite idée de l’impression que donne cette lecture. Tout est lisse, trop lisse, éternel problème de la traduction. Seules quelques traces salvatrices subsistent, là où l’on ne peut faire autrement. C’est un peu dommage. Le gain est certain : l’ouvrage se lit bien, tout seul presque… mais lis-t-on une traduction pour avoir l’impression de lire un auteur français ?

Le lecteur, cette feignasse ! Vers la naissance de la maturité

Malgré quelques défauts qui nous forcent à tempérer notre enthousiasme, ce livre n’en reste pas moins intéressant. Quelques sublimes images viennent nous éblouir, ces longs moments d’inspiration, comme la fuite dans les montagnes ou la mort de la vieille femme dont la description magnifique rattrape la lourdeur de son introduction – attendue depuis le début, à un moment que l’on connaît fort bien, il est rajouté encore quelques lignes pour être bien certain que le lecteur bénévole et un peu flemmard ait bien compris le symbole. Sans doute pourrions nous affirmer que c’est là la plus grande faiblesse de l’ouvrage : un manque de réflexion et de sélection, d’élimination des redondances didactiques.

Le premier intérêt de ce livre réside dans l’adresse subtile de la vieille femme au lecteur. Quand le muséologue entre dans ce monde gouverné par la vieille, dès son arrivée, il se fait houspiller, reprendre, corriger comme un élève. La vieille lui demande de répéter : a-t-il bien écouté ce qu’il disait ? Ce qu’elle disait ? Mais en agressant cet homme, la vieille, l’auteur, nous agresse nous, lecteur, trop habitué que nous sommes à lire d’un œil distrait les longues lignes noires. Elle nous jette à la figure ce manque évident de respect et de lucidité envers l’auteur, celui qui a peiné, souffert pour accoucher ces traces que nous digérons. Jusqu’au bout cette puissance extra-narrative de la vieille vient nous frapper l’esprit : jusque dans son ultime critique au muséologue, décidément trop peu attentif.

Mais le narrateur surtout souffre ces reproches. Lui, l’adulte qui prétend savoir et qui ne sait rien. En face, son opposé, la jeune-fille semble déjà tout connaître. Elle est toute emplie de mystère à ses yeux comme aux nôtres, à la fois jeune et bien plus vieille que lui. D’ailleurs, nous ne saurons jamais exactement quel âge elle a et, au bout du compte, c’est elle qui lui apporte le salut lorsqu’il découvre une atroce vérité. Le livre nous raconte alors l’histoire de la vraie découverte de la maturité, celle qui fait comprendre que le monde n’est pas blanc et noir, que l’on ne peut décider clairement des choses : nous sommes subordonnés à de plus grandes puissances. Il faut accepter la culpabilité, la perte – c’est-à-dire la décider presque –, il faut savoir trouver la nécessité de l’âme la plus malade. Peut-être nous murmure l’auteur, il y a plus important que la morale : des visions plus hautes et des tâches qui la transcendent.

Un musée de la mort pour sauver la vie

La finalité de ce musée est d’ailleurs transcendante : pousser le musée à son extrême, musée infini – in-fini – et pousser au delà de la mort en prenant toute conscience d’elle. Le musée rassemble des objets, symboles des morts. Toute leur vie se trouve alors ramassée en cette chose et l’on se dirait que c’est un peu facile. Mais ce serait oublier que dans ce livre il n’y a pas de nom, seuls les objets en ont et ceux-ci sont éponymes. De ces objets il naît alors quelque chose qui prend le pas sur eux- même – un peu comme l’enfant naît de ses parents et les dépasse, ne serait-ce que chronologiquement – : c’est leur roman propre qui émerge au cours de longue séance où se raconte l’objet. Le choix se justifie, la symbolique enfermée prend son essor. L’on s’aperçoit à ce moment qu’il n’y avait même pas à choisir l’objet à la mort de son propriétaire, de tout temps, il était déjà désigné. Dans ce roman de l’objet c’est bien la vie qui se trouve alors condensée… c’est le devenir objet de l’homme. Le roman pousse plus loin ce devenir car d’aucuns lèguent rien moins qu’une partie de leur propre corps, tué pour l’occasion.

Le roman naturellement tire de cette matière sa propre substance, par contamination. Le roman prend manifestement, aux yeux de l’auteur, sa propre place. Dans le récit fictionnel s’abîme Ogawa Yoko : Le musée du silence est plus elle que son corps physique.

Le fil de ce livre : chaque homme laisser derrière lui des traces qu’il faut savoir percevoir et conserver ; ces traces sont infinies, elle construisent le monde. Malgré tout, le monde s’en moque – personne ne visitera jamais le musée – mais elles sont là, le passé dont il s’est construit, par amoncellement. Et nous contemplons ainsi les étoiles du haut de cette pyramide que nous ne voyons pas, tant elle est immense.

La trame effilochée

L’intrigue de ce livre est en fait précisément ce qui le place entre deux eaux, ni tout à fait littérature, ni tout à fait livre payé à la page. Par moment émergent des velléités d’auteur, assez souvent, mais il manque un peu de parti pris, de cohérence. Ogawa donne souvent des gages à son lecteur, jouant de l’accélération, du développement à suspense. Là encore, quel dommage car ces instants excitants s’intègrent mal à la nature du récit, à la situation de narrateur, au village trop paisible où ils vivent. C’est à coup de cassure de rythme que progresse le récit, parfois contemplatif, simple à souhait, et parfois grandiloquent.

Le musée du silence est certes un livre un peu décousu, mais il est comme la collection de ce musée qui ne colle pas ensemble. C’est en prenant pleinement possession de celle-ci que se constitue l’unité. Le livre se construit à l’identique, de petits éclats disparates. Et s’il n’est pas absolument fabuleux, il donne des idées, des idées de réécriture par exemple. C’est déjà beaucoup et c’est largement assez pour ne pas oublier cet ouvrage contemporain.

Matthieu Guinard

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