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[Interview] KIM YOUNG-HA, auteur de L'EMPIRE DES LUMIERES

Interview réalisée à l'occasion de la publication française du roman L'Empire des lumières, aux éditions Philippe Picquier


Kiyeong, espion nord-coréen que ses supérieurs ont envoyé à Séoul dans les années 80 avant de l’y oublier purement et simplement, reçoit vingt ans plus tard un ordre de retour au pays. Seulement voilà, Kiyeong a fini par s’habituer à cette identité d’emprunt, par laquelle il a fondé une famille, fait des connaissances, bâti une carrière. Son cerveau lui dicte logiquement d’obéir, mais que lui souffle son cœur ? Cette identité d’emprunt en est-elle vraiment encore une ? Ces questions, le prolifique et populaire écrivain sud-coréen Kim Young-Ha (La Mort à demi-mots) semble se les poser à lui-même, autant qu’il les pose à son lecteur tout au long de son Empire des lumières, brillant roman qui s’avère être autant une vibrante radioscopie existentielle qu’un livre d’espionnage ultra-documenté, à l’ancienne. Autant dire qu’avec un sujet et un auteur pareil, nous avions deux-trois questions à lui poser. Au programme : modernisation fulgurante de la Corée du sud, schizophrénie d'un peuple, folies d’un dictateur, réfugiés nord-coréens, notion de pouvoir, danger des idéologies. Entre autres.


Orient-Extrême : Comment est né L’Empire des lumières ?
Kim Young-Ha :
Assez étrangement, de ma simple envie de dépeindre la vie des Sud-coréens. Parce que… la Corée du sud est vraiment un pays étrange (rires). On se réveille dans un pays pré-moderne, on passe sa journée dans un pays moderne, et l’on s’endort dans un pays postmoderne. Tout est mélangé. Mais étant donné que je suis de là-bas, et que mes lecteurs sont de là-bas, nous ne pouvons pas mesurer l’étrangeté de notre situation, qui nous paraît… normale, si je puis dire. Pour mon histoire, j’avais donc besoin d’un étranger. Or, quoi de mieux, pour "examiner" la Corée du sud, qu’un Coréen du nord, bien plus qu’un Français ou qu’un Américain ? Qui plus est… un espion nord-coréen ? L’espion est une figure passionnante. Sa survie dépend de sa faculté d’analyse, de sa pêche à l’information. Partant de là, l’idéal était pour moi de l’envoyer dans le milieu étudiant sud-coréen des années 1986-87 [qui a vu naître la "résistance de juin", massif mouvement populaire répondant à l’assassinat par la police d’un étudiant protestataire, et qui conduira à la chute de la dictature l’année suivante, NDLR]. Parce que ce chaos était riche ; les Jeux Olympiques de Séoul de 1988 s’y sont ajoutés… A cette époque, j’étais moi-même étudiant, donc j’ai vécu de très près tout cela. Kim Kiyeong [le héros du roman, NDLR], c’est un peu mon alter-ego. J’ai connu ce monde étudiant… un peu un pays à l’intérieur d’un pays. On y chantait des chants révolutionnaires… on lisait du maoïsme, de l’anarchisme, du marxisme… des livres interdits comme Le Capital, ou les ouvrages d’Engels… En clair, on y parlait un langage différent. J’avais donc beau être natif du pays, une fois passées les portes de l’université, je ressentais un peu la même surprise perpétuelle qu’un étranger – comme la plupart des étudiants, cela va de soi. Le monde universitaire nous ouvrait un champ de réflexion qui nous était insoupçonné. Mais personnellement, j’ai vite été refroidi par certaines des idéologies que l’on y adorait : pour moi ce n’était pas "cool" de promouvoir la révolution à la nord-coréenne. Cela n’avait RIEN de cool. Cependant, assez paradoxalement dans un microcosme censé s’opposer à une dictature, il valait mieux suivre le mouvement ; ne pas contrarier ces "révolutionnaires". J’ai donc du jouer un peu la comédie, autre trait qui me rapproche de Kiyeong. J’étais moi aussi un espion, à ma façon (rires).

Orient-Extrême : Et puis vous n’avez pas eu à jouer ce jeu trop longtemps, puisque la dictature s’est vite effondrée, pour laisser place à… la démocratie, sur la base d’un système économique capitaliste. Et si Chun Doo-hwan s’était accroché au pouvoir ?
Kim Young-Ha :
… Alors ça aurait pu dégénérer rapidement. Il ne faut pas oublier que la Corée a eu beaucoup de chance, dans son processus de démocratisation. Nous avons plusieurs fois failli nous transformer en république bananière, comme certains pays d’Afrique, ou d’Asie du sud-est. Nous avons saisi depuis chaque opportunité d’évoluer, encore et encore. Dans mon livre, Kiyeong exprime mon point de vue lorsqu’il parle de ses "trois pays" : la Corée du nord, la Corée du sud à l’époque où il l’avait découverte [milieu des années 80, NDLR], et la Corée du sud actuelle…

Orient-Extrême : Cela signifie donc que votre préférence va pour… ?
Kim Young-Ha (sourire) :
Pour la "nouvelle" Corée du sud, bien sûr. Parce que jusqu’en 1987, la Corée du nord et la Corée du sud n’étaient que deux jumeaux, deux faces d’une même pièce : d’un côté la tyrannie prosoviétique, de l’autre, la tyrannie pro-américaine. Quand j’étais étudiant, nous devions passer deux semaines par an en camp militaire. L’éthique que nous suivions majoritairement se résumait à une dualité de nationalisme exacerbé et d’anticommunisme, mélange où l’individualisme n’avait pas vraiment sa place.  Un étudiant sud-coréen de 2009 ne comprendrait rien à son pays d’il y a pourtant "juste" vingt ans.

Orient-Extrême : A ce sujet, dans une scène entre Kiyeong et l’autre espion dormant Jeong-hun, ce dernier s’étonne du nationalisme du Coréen du nord. On a l’impression que pour lui (pour vous ?), la Corée du sud d’aujourd’hui ne connaîtrait pas le nationalisme ?
Kim Young-Ha : Oui, mais juste en comparaison ! Sinon, loin de moi l’idée de nier le nationalisme naturel du Sud-coréen. Ces dernières années, notre pays a connu des vagues d’immigration importantes, de travailleurs philippins, thaïlandais… mais les autorités n’ont pas encore affronté le problème de face ; parce que la Corée du sud pratique le droit du sang. Vous me direz, au moins, on les laisse s’installer et travailler, ce qui est déjà très bien ! Mais il n’y a pas vraiment d’échange entre la population sud-coréenne et ces communautés… un peu comme si le problème n’existait pas. Cette attitude m’inquiète un peu.

Orient-Extrême : Peut-être que ce comportement n’est pas sans rapport avec le voisinage persistant de la dictature nord-coréenne, facteur important qui ne permet pas à une population de la jouer "mi casa es tu casa" avec le premier venu ?
Kim Young-Ha :
Oui, il ne faut pas oublier ça, bien sûr. A ce sujet, j’ai une anecdote. Il y a quelques années, des écrivains sud-coréens ont été invités à visiter le nord. J’avais décliné, mais certains amis, collègues à moi, avaient tenté l’expérience, et étaient donc allés à Pyongyang, sur l’invitation d’auteurs nord-coréens. Sur place, parmi la myriade de petits désagréments inhérents au "choc" des deux civilisations coréennes, il y a eu cette affaire des cheveux teints : les Nord-Coréens ont visiblement très peu apprécié que leurs homologues du sud se les teignent, chose encore à la mode chez nous comme au Japon. Pour les écrivains nord-coréens, l’Homme coréen a des cheveux noirs, un point c’est tout (rires). C’était ridicule, mais ils étaient très sérieux à ce sujet… pour eux, se teindre les cheveux signifiait vouloir devenir américain. Le nationalisme, c’est un peu comme une glue qui unit les gens, pour le meilleur et pour le pire. Des intellectuels de notre pays tentent de prendre le problème par le bon bout, mais pour le Sud-coréen moyen, le nationalisme est un état d’esprit logique.

Orient-Extrême : On le voit à travers vos films…
Kim Young-Ha :
Oui ! Tout l’inverse des vôtres, visiblement (rires). En Corée du nord, ce genre-là ne manque pas, vous pensez bien. Les films véhiculent souvent leur nationalisme via le traitement de périodes noires, comme l’invasion nipponne, la lutte pour l’émancipation du travailleur… etc.

Orient-Extrême : Un peu comme les films chinois, le Japon est un bad guy bien utile – mais bon il l’a un peu cherché aussi. Qu’est-ce que "l’Empire des lumières" dans le livre ?
Kim Young-Ha :
Non ! C’est plus simple que ça. J’ai découvert le tableau de Magritte, qui s’intitulait justement "L’Empire des lumières" [présent sur la couverture du livre, NDLR], lorsque je commençais l’écriture du livre. J’ai été saisi par sa composition. Voyez (il prend un exemplaire de l’édition française, désigne la partie supérieure, puis la partie inférieure de la peinture) : ici, c’est lumineux, et là, c’est très sombre. Pour moi, mon personnage principal était ce point-là du tableau, la faible lumière du lampadaire perdu dans les ténèbres. Tout le monde autour de lui vit dans la partie supérieure, mais lui ne peut se le permettre. Bien sûr, c’est parce qu’il est un espion. Mais par extension, on réalise que de plus en plus de gens vivent comme ça, dans la solitude de leur existence individuelle. Vous voyez, les vieux 007, ceux avec Sean Connery, d’il y a quarante ans ? Eh bien, je trouve que les gens d’aujourd’hui ressemblent tous à un James Bond de l’époque. Ils restent collés à leur oreillette bluetooth, prennent des photos de tout ce qui bouge, font de la visioconférence, s’envoient des fichiers par mail via leurs PDA… 

Orient-Extrême : Est-ce pour cela que vous avez voulu mettre en scène un espion à l’ancienne, mais un vrai, c'est-à-dire qui ne se résume pas à ce genre de gadgets qui finissent par se commercialiser, avec le temps ?
Kim Young-Ha :
Oui. Mais c’est aussi pour ça que mon espion à moi n’a plus aucun contact avec la maison-mère. Parce que je ne voulais pas non plus écrire un récit d’espionnage typique, qui aurait impliqué tous les codes que l’on connaît. Comme je l’ai évoqué plus haut, mon espion est plus un prétexte à dépeindre un état d’esprit, et la société sud-coréenne. De fait j’ai pu me permettre d’en faire une figure kafkaïenne. Avançant dans l’obscurité la plus totale. Il a perdu son chemin vers le château, et tente en vain de le retrouver, rencontrant au passage une faune de personnages contrastés… Dans cette démarche, les gadgets technologiques ne me servaient pas à grand-chose. J’ai limité la mise en scène technique de l’espion à quelques éléments que je trouvais intéressants, comme le haïku de Bashô Matsuo (1) [dans le roman, rouage du langage codé permettant originellement à l’espionnage nord-coréen et aux agents tels Kiyeong de communiquer entre eux, NDLR]. Dans le contexte, ce que le poème signifie en lui-même n’est pas important : on ne parle pas de "signifié" mais uniquement de "signifiant" [en français, NDLR]. Lorsque l’on se sent en danger, notre sensibilité aux mots est exacerbée ; le langage, dans l’univers de l’espion, le détail est fondamental. C’est un peu comme quand on est amoureux, on y retrouve étrangement la même poésie des mots : tout semble, PEUT, avoir un sens : un sourire, un vêtement… Le haïku, qui n’est à la base qu’un outil, se charge de sens dans le contexte.

Orient-Extrême : A ce sujet, pourquoi ce choix de narrer une histoire pourtant très riche en 24 heures condensées, criblées de flashbacks ? Est-ce parce que vous vouliez justement vous arrêter sur chaque détail ?
Kim Young-Ha :
Un peu. Dans la première version, Kiyeong parcourait les rues de Séoul pendant trois jours. Mais je me suis souvenu de la réflexion aristotélicienne, qui disait que le climax doit survenir avant l’aube. J’ai donc décidé de réduire l’action à une seule, longue journée. Et je suis plutôt satisfait du résultat (rires) ! Parce qu’il est vrai que cette urgence se prête bien plus à l’atmosphère que je cherchais. Et puis, je ne m’étais jamais essayé à ce "format"-là, alors que ça m’avait beaucoup plu dans Ulysse de James Joyce, ou Une Journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne… je pense que c’est un rêve d’écrivain que d’arriver à conter une histoire qui a un début, une fin, et du sens, en une journée. C’est un challenge, mais ça vaut vraiment le coup d’essayer.

Orient-Extrême : La fin était la même, dans la première version ?
Kim Young-Ha :
Dans les grandes lignes, oui. Mais la dernière scène se passait dans l’école de Hyeon-mi [la fille de Kiyeong, NDLR]. Kiyeon venait observer les lycéennes en plein entraînement de gymnastique, au petit matin.

Orient-Extrême : Vous parlez de Joyce, de Soljenitsyne, mais aucun des deux ne semble avoir été une source d’inspiration première pour L’Empire des lumières. Quelles sont-elles ?
Kim Young-Ha :
Hum (l’air perplexe). Bonne question, laissez-moi réfléchir (long blanc). Au moment où je projetais d’écrire le livre, des amis m’ont dit : "Pourquoi ne lirais-tu pas quelques romans de John LeCarré ?" Alors, j’en ai lu (rires). Je sais que c’est très différent de ce que j’ai écrit, mais c’était tout de même très utile, je n’ai pas regretté la lecture. Il y a aussi Anna Karenina de Léon Tolstoï, je l’ai lu lui aussi pour la première fois avant de démarrer l’écriture de L’Empire des lumières, bien que j’aie toujours dit à mon entourage que je connaissais ce livre, trop honteux de ne pas connaître un classique (rires). Ce livre m’a vraiment impressionné, et la plume de Tolstoï ! La description obsessionnelle, quasi-maladive, de l’état d’esprit de ses personnages, m’a été d’une grande aide pour la création des personnages.

Orient-Extrême : Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Murakami Haruki. A cause du caractère un peu effacé de Kiyeong, son rapport à son passé, et aussi la fin, douce-amère…
Kim Young-Ha :
Je ne pense pas que Murakami Haruki ait été une influence dans ce cas-là, mais je vois bien sûr auxquels de ses romans vous faîtes référence. La littérature japonaise, en revanche, est une source d’influence certaine pour moi. Elle m’a toujours passionné. J’ai donc lu beaucoup d’auteurs contemporains, dont les deux Murakami [Haruki et Ryû, NDLR]… et je suis un grand fan de Mishima Yukio, depuis que je suis étudiant. Le Pavillon d’or m’a beaucoup impressionné… et bien sûr, sa Mer de la Fertilité. La première partie, avec le jeune homme, est fantastique. Sa façon d’écrire les tourments intérieurs de ses personnages féminins m’a également toujours impressionné.

Orient-Extrême : Vous vous êtes plutôt bien débrouillé vous aussi, surtout avec le personnage de Mari.
Kim Young-Ha :
Merci. C’est beaucoup grâce à Tolstoï et à Mishima (rires). Ainsi qu’à ma femme.  Elle a étudié la psychologie et la littérature contemporaine, assez avidement dans les deux cas, je dois dire. Elle aussi a déjà été publiée… mais bon, ça n’a pas vraiment marché (rires). Elle m’a été d’une grande aide, dans la construction de certains éléments du livre, notamment, donc, le personnage de Mari.

Orient-Extrême : Quand vous parlez de psychologie, je présume qu’il s’agit de psychologie occidentale…
Kim Young-Ha :
Oui, bien sûr, notamment B.F. Skinner  (2) [comme la philosophie, la psychanalyse coréenne ou nipponne se base essentiellement sur les ouvrages occidentaux, NDLR]. Je ne suis pas un grand connaisseur, mais c’est un sujet passionnant. J’ai par exemple tenu à parler, ne serait-ce qu’un peu, de la Mélancolie dans L’Empire des lumières, parce que c’est une maladie qui n’est pas encore reconnue partout, surtout au Japon, où les psychanalystes refusent de la considérer comme autre chose qu’un petit coup de blues ! Avec, bien sûr, toutes les conséquences que l’on devine. Les Européens trouvent souvent que la Corée et le Japon se ressemblent beaucoup, mais je n’ai jamais compris en quoi.

Orient-Extrême : Pourquoi avez-vous donné un titre à chaque chapitre du livre ?
Kim Young-Ha (écarquille les yeux) :
Vous voulez dire : "Pourquoi pas juste l’heure de la journée" ? Bon, en fait, c’est très simple : mon éditeur m’a pressé de le faire, pour de simples raisons commerciales. En premier lieu, parce que dans les librairies en ligne, on peut voir la table des matières, et un alignement d’heures comme table, ce n’est pas très attractif, je présume. D’autant plus que le titre de mon livre est un peu abstrait et n’annonce pas vraiment la couleur, vous pensez bien, L’Empire des lumières… Il valait mieux prendre quelques précautions (rires). J’ai pris les conseils de mon éditeur très au sérieux, parce que la Corée du sud n’est pas comme la France, qui est remplie de petites et vieilles librairies : la moitié du marché est sur l’Internet ! Ça a mené beaucoup de nos petits bouquinistes à la faillite… Les gens achètent surtout leurs livres sur le web.

Orient-Extrême : C’est mal…
Kim Young-Ha :
Oui, très ! Mais c’est aussi très efficace, en contrepartie. Le service en Corée du sud est très efficace, dans le cas des livraisons d’articles à domicile, on peut recevoir un livre dans la journée ; on commande le matin sur le web, il arrive en fin d’après-midi, en scooter [le livreur, pas le livre, NDLR]. C’est bien pour se cultiver, mais ce côté supermarché de la culture, virtuel ou réel comme aux USA, ne me plaît pas. Je préfère Paris, ou encore Tôkyô, qui a les deux : des services efficaces ET des vieux bouquinistes [notamment dans le quartier de Kanda, NDLR]. Le problème vient certainement du besoin de Séoul de ne pas se retourner sur son passé, d’effacer littéralement de sa mémoire les souvenirs honteux de l’occupation japonaise, et surtout de la guerre civile. Je prends l’exemple de Gwanghwamun, bâtiment historique coréen, qu’un président au nationalisme mal placé a fait déconstruire, et détruire en partie, sous prétexte d’effacer toute trace du passage des Japonais, qui y avaient établi leur quartier général… De la même manière, le nationalisme en vigueur dans notre pays interdit implicitement de dépeindre l’époque de l’occupation japonaise à Séoul comme autre chose qu’une impitoyable tragédie où tout le monde mourait sous la torture ou au mieux luttait pour survivre. Ce qui est ridicule : les Sud-coréens vivaient leur vie de tous les jours, buvaient leur café, draguaient dans la rue… Ils ont bien plus souffert de la guerre civile qui les a séparés quelques années plus tard, que de l’occupation. Mais la Corée, du sud comme du nord, a beaucoup de mal à appréhender son passé.

Orient-Extrême : Ça y est, vous avez ruiné l’ambiance (l’écrivain sourit) ! Parlez-moi plutôt de ces onomatopées que l’on retrouve fréquemment le long de votre livre… Parce que si le contenu est très sérieux, vos descriptions sont parfois très légères, voire cocasses ou amusantes.
Kim Young-Ha : Hein… ? (KYH écarquille encore plus grand les yeux que tout à l’heure ; il semble sincèrement étonné d’apprendre ce genre de choses sur son style littéraire. Au bout d’un moment d’intense réflexion, il s'enfonce de nouveau dans son fauteuil) Ah oui… c’est vrai que je ne m’en rends même plus compte. Cette petite manie m’est certainement venue à l’époque où j’étais professeur à l’université – emploi que j’ai quitté en 2007. J’avais pour habitude de demander à mes élèves d’écrire une scène, en utilisant leurs cinq sens. Par exemple : vous êtes au bord de l’eau, vous pouvez sentir la chaleur du sable, l’odeur du sel marin, et des algues, le vent glisser sur vos joues… ce genre de choses. Mes étudiants ont toujours apprécié cet exercice ludique. Ecrire de cette façon est peut-être ce que l’on peut appeler mon "style". C’est pour moi la meilleure façon de faire ressentir au lecteur la réalité d’une scène, de le faire rentrer dedans. Sans ces détails, il ne fera que survoler la scène de la plage, ça restera platonique.

Orient-Extrême : Est-ce pour cela que Kiyeong, votre alter-ego, est obsédé par les odeurs ? Ou que Mari fait une fixation sur certains détails ?
Kim Young-Ha :
Oui ! C’était capital pour moi de rentrer dans leurs têtes pour mener à bien mon récit. Ça influence aussi beaucoup mes descriptions. Là aussi, une petite pensée pour Mishima Yukio, le maître de la description…

Orient-Extrême : Il y a en revanche une chose à laquelle le talent littéraire ne suffit pas : l’information. Dans votre livre, il y a, logiquement, beaucoup de références à la Corée du nord, au quotidien de ses habitants dans les années 80, mais aussi au parcours des espions, des citations de noms. Sans parler bien sûr de l’histoire qui relève de la fiction, quelle est la part de réalité dans le(s) monde(s) que vous décrivez ?
Kim Young-Ha :
Mon sujet était plus la Corée du sud ; et mon histoire, en effet, une fiction. Mais je ne voulais pas pour autant mentir : dès le départ, j’avais en tête de beaucoup me documenter sur le sujet, mais aussi de rencontrer d’anciens espions nord-coréens vivant au sud. Bien vainement, puisque ça s’est avéré totalement impossible (rires). Je me suis donc vite rabattu sur les réfugiés nord-coréens, puisqu’il y a des réfugiés "officiels". On pourrait penser que c’est risqué pour eux, mais pas vraiment : s’évader du nord est risqué. Aller au nord est risqué. Rester au sud, une fois qu’on a passé la frontière, est plutôt simple. L’état se charge de tout… Bref, j’ai donc d’abord demandé autour de moi si l’on connaissait des Nord-coréens, et comme la réponse était toujours négative, j’ai fini par tenter l’option "moteur de recherche Internet". Et là, surprise, j’ai appris qu’il y a trois communautés officielles de réfugiés nord-coréens… Je suis entré sur le site web d’une des trois, et j’ai posté une annonce dans leur bulletin, disant que je cherchais des réfugiés nord-coréens quadragénaires, prêts à raconter leur vie dans le nord, moyennant rémunération. Honnêtement, j’ai posté, mais je ne m’attendais pas ce qu’on me réponde. Résultat, une demi-heure plus tard, je recevais un coup de fil de l’un d’eux qui me demandait l’objet de ma recherche, et a accepté de me rencontrer lorsqu’il a appris que j’étais écrivain. Nous nous sommes retrouvés dans un sushi bar, en plein centre de Séoul. J’étais enchanté de savoir qu’il était né la même année que le personnage de Mari, 1968 ; qui plus est, il était diplômé de l’école de cinéma de Pyongyang ! Le goût de Kim Jong-il pour le cinéma est connu [KYH en parle d’ailleurs brièvement dans son livre, NDLR] ; c’est un grand cinéphile, et il a investi beaucoup de temps dans cette université, ce qui explique que seuls une quarantaine d’élèves peuvent y entrer chaque année… J’avais donc en face de moi une sorte d’élite, qui faisait partie des rares chanceux à avoir pu partir étudier à Moscou. De retour en Corée du nord, il avait travaillé comme interprète personnel de Kim Jong-il ; il avait beau avoir étudié le cinéma, une fois recruté comme interprète, il lui était difficile de se détourner de cette tâche, qui lui fit d’ailleurs rencontrer de nombreux officiels russes de l’époque… autant dire qu’il avait un bon nombre d’anecdotes à me raconter !

Orient-Extrême : Cet homme, qui était donc connu du dictateur en personne, lorsqu’il a fui le nord, a du prendre beaucoup de risques… N’est-ce pas risqué pour les réfugiés "connus" du régime que d’être ne serait-ce qu’un tant soit peu visibles, une fois passés au sud ? Certains ont déjà été retrouvés…
Kim Young-Ha :
Oui, dans ces rares cas-là, c’est sûr. Lui, semblait très prudent, dans son choix du lieu de rendez-vous, comme dans son refus de décliner son identité intégrale. Je sais juste qu’il a fui le nord en passant par Moscou, parce que là-bas, il avait fait l’erreur de se plaindre aux Russes des dérives suicidaires du régime de Pyongyang, et quelqu’un l’avait, bien entendu, dénoncé aux autorités nord-coréennes, le contraignant à l’exil. Et c’était il y a seulement quelques années, puisqu’il n’était arrivé en Corée du sud que trois à quatre mois avant notre première rencontre ! Une des raisons pour lesquelles il avait répondu à mon appel, était qu’il n’avait pas perdu son envie de faire des films… dont surtout un qui dirait la vérité sur la Corée du nord ; et comme il savait que j’étais un écrivain connu en contact avec le milieu, il s’était dit que je pouvais l’aider. De fait, il a été très généreux en informations inédites, dont quelques unes sur l’état de l’intelligence nord-coréenne, le menant à l’exemple de ces "espions dormants" qui perdent le contact avec Pyongyang et se rouillent en Corée du sud… Quand j’ai rencontré cet homme, l’histoire de L’Empire des lumières en était à un stade très peu avancé. C’est seulement quand j’ai appris l’existence de ces "espions oubliés" que je me suis dit : "C’est ça !". C’était littéralement passionnant, des figures kafkaïennes parfaites.

Orient-Extrême : Dans votre livre, vous n’expliquez pas vraiment pour quelles raisons l’espion Kiyeong s’est soudain retrouvé sans nouvelles, avant de s’y faire. On reste dans le flou qui baigne son personnage. Mais vous avez appris, vous, la principale raison ?
Kim Young-Ha :
Oui… et ce n’est pas toujours forcément aussi romantique que dans le livre, avec la liquidation du personnage de Yi Sang-hyeok. Ca a fini par ne plus arriver, le plus souvent, qu’à cause d’un manque de dollars… donc de moyens, pour maintenir tout le réseau en fonction, toutes les lignes ouvertes, pour faire parvenir informations et argent à chaque espion… Ces derniers ont donc été obligés de s’en sortir par eux-mêmes, et de se construire une vie, sans l’aide de personne. L’un dans l’autre, ces histoires restaient passionnantes. Après m’avoir appris tout ça, mon interlocuteur nord-coréen a fini par me présenter des amis à lui, qui ont témoigné à leur tour… c’était très intéressant. Mais je me suis tout de même limité, même sur ce plan, pour la même raison que j’avais fini par décliner l’invitation de voyage à Pyongyang : pour un écrivain, trop d’information peut nuire à sa créativité. De plus, avec une pareille société du mensonge, on n’allait voir que ce qu’ils voulaient nous montrer… une visite guidée ne m’intéressait pas. J’ai préféré orienter mon approche de la réalité à travers les témoignages.

Orient-Extrême : Ça demande un certain travail, puisque vous devez donner l’impression d’un quotidien authentique à Pyongyang, sur la seule base d’éléments dont vous êtes sûr de la réalité… Le Séoul underground par exemple, c’est réel ?
Kim Young-Ha (air grave) :
Oui. La première fois que j’en ai entendu parler, c’était dans un article de Newsweek, qui relatait l’histoire de l’une des kidnappés japonais les plus connus, qui à son retour, une fois "libérée" par la Corée du nord, avait parlé de cette reproduction grossière de Séoul, souterraine, une sorte de décor géant où "travaillaient" comme acteurs des Sud-coréens kidnappés.

Orient-Extrême : Les kidnappings de Sud-coréens, et ce décor, justement, sait-on si c’est fini ?
Kim Young-Ha :
A priori, cela n’existerait plus de nos jours, la pression internationale, surtout de la part du président Bush et du premier ministre japonais Koizumi Jun'ichirô, ayant fini par avoir raison des lubies de Kim Jong-il. Il aura mis le temps, parce qu’avec le cinéma, le kidnapping était un autre de ses hobbies (sourire). On parle des kidnappés sud-coréens et japonais, mais il y en a eu bien plus que ces quelques exemples, dont on a seulement connu l’existence via les témoignages de "rescapés" ! Et il y en a eu bien d’autres, d’autres pays, y compris des Françaises… Je parlais de décor de film à l’instant, je crois que tout Pyongyang est une sorte de décor géant. Tout le monde est un acteur potentiel, pour cet homme qui s’est toujours rêvé réalisateur… Peut-être avez-vous lu l’article, dans le New York Times du mois dernier, sur le festival du film de Pyongyang ? Oui, il y en a bien eu un… Des journalistes occidentaux sont venus couvrir l’événement, et ils ont ainsi pu rencontrer des metteurs en scène nord-coréens. Ils ont appris que Kim Jong-il, en grand cinéphile, aimait réunir plusieurs réalisateurs nord-coréens dans une chambre d’hôtel, et leur faire voir un film de son choix, pour les inspirer, comme par exemple ce qui serait un de ses films préférés, Braveheart (rires). Visiblement, il se serait totalement identifié aux héros écossais, dans leur lutte pour l’indépendance de leur peuple, et contre la tyrannie impérialiste anglo-saxonne… Je vous conseille la lecture de cet article. Le Herald Tribunes en a également rédigé un joli sur le même sujet.

Orient-Extrême : Ca semble grotesque, mais ne peut-on pas faire un lien entre le désir d’émancipation de William Wallace [le héros du film, NDLR], et la rengaine de la Doctrine du Juche (3) sur la nécessité de l’homme d’être "maître de son propre destin ?
Kim Young-Ha :
Si, dans une posture romantique et fantaisiste. La Doctrine prétend que l’homme doit être le maître de son esprit, de son état, etc. Mais, et c’est ce qui est drôle, la ligne suivante, il est écrit quelque chose comme : "Mais, c’est très, très dur" (rires). A cause de la pression de l’impérialisme, et de la bourgeoisie internationale. "Donc… temporairement, nous aurons besoin d’un grand leader pour nous aider à atteindre les premières étapes vers l’émancipation", etc. (rires) Ils ont pensé à tout !

Orient-Extrême : Votre livre n’est pas une charge idéologique, son but n’est pas de dégoûter les gens du régime de Pyongyang – encore que ce soit facile. Mais aviez-vous quand même dans l’idée d’exprimer votre point de vue sur le sujet ?
Kim Young-Ha (blanc de réflexion) :
Non, pas vraiment. Je pense qu’il n’est pas judicieux d’orienter son récit en fonction de ses opinions. Bien sûr, c’est dans une moindre mesure inévitable. Mais il faut se faire violence, surtout face à un pareil thème. Le sujet de la Corée du nord, en Corée du sud, est très, très sensible. Son image a changé, mais les tabous ont évolué. Il n’est bien sûr pas conseillé de manifester son soutien au gardien de la révolution, mais si inversement l’on s’acharne trop sur Pyongyang, l’on risque de passer pour un pro-USA impérialiste, tantôt capitaliste. Ce n’est pas interdit, mais il faut juste être prudent. Un peu comme en France ou au Royaume-Uni dans les années 50, lorsque critiquer l’URSS n’était pas sans danger. Du coup, je peux vous dire que certains critiques sud-coréens ont ressenti un  grand inconfort à la lecture de mon roman. Ils se sont mépris sur mes intentions. Ils m’ont demandé : "Pourquoi écrivez-vous ce genre d’histoires ?", croyant que je faisais nécessairement de la propagande. Alors que, bon, d’une part ce n’était pas mon but ; d’autre part, j’ai l’impression d’avoir atteint un certain équilibre.

Orient-Extrême : C'est-à-dire que votre roman ne livre pas un portrait particulièrement positif de la Corée du nord, mais il n’est pas non plus exempt de critiques sur sa voisine du sud.
Kim Young-Ha :
En effet, surtout pas. Bien sûr, j’aime mon pays. Mais je ne suis pas pour autant à l’aise avec tout ce qui s’y passe. Le libre marché, l’esprit de compétition ne sont pas forcément de mauvaises choses ; mais depuis la crise économique de 1997, le modèle s’est dégradé. L’individualisme exacerbé, lié à l’aliénation sociale du chômage, en progression constante, ont plongé la jeunesse dans un profond désarroi. La situation leur semble sans issue.

Orient-Extrême : Laissant croire que la seule solution est une… parodie de révolution ?
Kim Young-Ha :
quelque chose comme ça. Comme en Grèce, le mois dernier. Au même moment à peu près, il y avait une grande manifestation en Corée du sud ; de loin, elle semblait porter sur l’importation de bœuf américain, très critiquée à cause des risques de vache folle. Mais si l’on y jetait un œil plus attentif, on réalisait que c’était avant tout destiné à protester contre les anciennes générations. C’est un peu désespéré comme démarche.

Orient-Extrême : Seong-uk, le jeune amant de Mari, en est-il représentatif ?
Kim Young-Ha :
Oui, c’est un peu parti d’un phénomène que j’avais remarqué un peu avant, ces enfants de la classe moyenne fascinés par l’iconographie révolutionnaire, portant des t-shirts de Che Guevara et des pin’s de Mao, mais au fond d’eux-mêmes irrépressiblement conservateurs. Ces êtres-là sont des produits de leur temps, pleins de contradictions, soumis à la pornographie du web, au désir, au besoin de désirs farfelus qu’elle leur inocule, égoïstes et tenant à leur confort, mais en même temps obsédés par une pulsion destructrice qu’ils croient pouvoir comparer aux révolutions passées…

Orient-Extrême : Lorsque Kiyeong divise en deux sa vie, de jeune endoctriné du nord et d’honnête businessman du sud, il pense que ces deux parties ne peuvent fonctionner ensemble. Comme les deux Corées ?
Kim Young-Ha :
Non. Je ne suis pas allé si loin (rires). J’essayais seulement de mettre en avant cette notion de rupture totale, parce que j’en ai moi-même vécue une semblable, quand j’avais 21-22 ans. Comme la plupart des étudiants à l’époque, j’étais marxiste. Mais c’était déjà old-fashion vers 1988-1989, quand le mur de Berlin est tombé, que l’URSS s’est disloquée. Tout est allé à une vitesse incroyable, l’histoire était en perpétuel mouvement, et nous perdions très aisément nos repères. Mais plus encore, nous nous sentions… très embarrassés, ridicules. Ce sentiment ajouté à la frustration, la désillusion de cette époque, a été un véritable tremblement de terre. Des amis à moi, bien plus engagés dans la "révolution", durent reconnaître dès 1990 que tout était perdu, que rien n’allait se passer comme ils l’avaient toute leur vie espéré. Parmi ces étudiants-là, certains allaient être, dix ans plus tard, des icônes du nouveau cinéma sud-coréen, comme Hon Sang-soo, Park Chan-wook, Kim Ki-duk ; mais à l’époque ils s’abîmèrent dans un désespoir et un nihilisme total, et disparurent de la circulation pendant quelques années. Je me suis moi-même perdu dans des écrits assez radicaux et anarchistes, pendant un moment… jusqu’au milieu des années 1990. 1995 a été une année importante sous bien des aspects : nombre de ces ex-étudiants comme Hong Sang-soo ou Kim Ki-duk ont commencé leur carrière cette année-là ; moi aussi, en tant qu’écrivain professionnel.

Orient-Extrême : Pourquoi précisément 1995 ?
Kim Young-Ha :
Eh bien… On avait besoin d’un peu de temps pour se préparer (rires) ! Plus sérieusement, l’année 1995 n’a pas été marquée par un événement qui l’expliquerait ; mais à partir de 1992-1993, de nombreux intellectuels ont commencé à intégrer le milieu du cinéma, qui, jusque là, était davantage l’affaire de gangsters reconvertis – des figures comme Im Kwon-taek faisant figure d’exception [l’on peut tout de même faire coïncider l’envol culturel de la Corée au milieu des années 90 avec l’élection du président Kim Young-sam en 1993, premier civil à accéder au poste suprême, NDLR].

Orient-Extrême : A propos de gangster… "L’état, c’est un bandit qui reste 30 ans", dit le personnage du père de Mari. Cela exprime-t-il votre opinion sur le pouvoir, quel qu’il soit, du nord, du sud ?
Kim Young-Ha :
Comment le nier ? Et puis à quoi bon ? Quasiment tous les empires chinois ont été fondés par des gangsters ou des pirates, par exemple. Les Yuan, les Song, peut-être tous, sauf les Qing. C’est une affaire de pouvoir, comment pourrait-il en être autrement ? Dans les années 1920-1930, il n’y avait aucune différence entre les milices et le gouvernement : c’était juste deux camps se battant pour la direction. La Corée n’échappe pas à la donne… chez nous, il n’y a pas eu de Jean-Jacques Rousseau, pas de contrat social, la démocratie n’est pas profondément ancrée dans notre culture. Le gouvernement, d’où vient-il, qui l’a mis où il est ? Réponse, les Etats-Unis. Les Etats-Unis, quelle est leur légitimité ? Celle du plus fort. Nous n’avons pas eu d’équivalent de votre Révolution : c’est pourquoi nous demeurons prudents face à la notion de pouvoir. L’idée de fuir, se cacher des autorités n’est pas étrangère de la mentalité coréenne. Pour revenir à votre question, on pourrait dire que le personnage du père est une sorte de symbole de l’être coréen.

Orient-Extrême : Mari a souvent, comme son époux, l’impression d’être observée par tout le monde, et ce pour de très différentes raisons. Est-ce que ce sentiment revient aussi souvent parce qu’au fond, pour vous, que l’on soit en démocratie ou en dictature, la notion de liberté reste très relative ?
Kim Young-Ha (réfléchit) :
Vous voyez, la figure du panoptique de Michel Foucault (4) ? Ses réflexions à ce sujet ont été très lues dans les années 90 en Corée du sud, où le concept nous était à la fois totalement inconnu, et pas vraiment étranger… ! Le fonctionnement de notre société est, disons, très particulier. Par exemple, tout voisinage est organisé ; des réunions sont régulièrement organisées, un "représentant" est élu, et quand un étranger vient passer un certain temps chez quelqu’un, le représentant vient voir cette personne, pour lui poser des questions à son sujet… Parce que, bien que l’on sache qu’on vit en démocratie, bien que l’on devine que cet étranger ne représente aucun danger, c’est notre culture. Nous gardons toujours dans un coin de notre tête cette peur lointaine de vivre dans un "panopticon". La dictature sud-coréenne, qui n’a pas manqué de moyens de surveillance, nous a laissé un souvenir, disons, mémorable ! C’est certainement aussi à cela qu’est liée en partie notre mentalité de groupe. Je critique un peu dans mon livre certains excès de la société moderne, qui sous-tend une certaine forme d’individualisme lié à la compétition, mais je critique surtout cette tendance parce qu’elle n’a rien à voir avec le véritable individualisme : nous autres Coréens, nous sommes toujours représentés individuellement comme "membres de". La vraie posture individuelle, elle, n’a pour nous rien de confortable. Mais les évolutions récentes font que l’on y tend parfois indéniablement. Ça crée un conflit intérieur chez beaucoup de Sud-coréens, que j’ai voulu traduire à travers le personnage de Kiyeong : à la fois membre du plus hermétique et exclusif des groupes, la Corée du nord, et homme à qui le cours des choses a "imposé" l’individualisme. J’ai déjà invoqué la crise économique de 1997, mais ça a vraiment eu une influence fondamentale dans l’évolution des mentalités : cette crise nous a fait prendre conscience qu’il fallait que chacun de nous fasse attention à lui-même s’il tenait à sortir de ce marasme. Tout en préservant la tradition de prendre en charge nos vieux parents, comme depuis l’ère Joseon [1392-1910, NDLR] ! Préserver une éthique ancestrale dans un contexte moderne… c’est le challenge de notre pays, qui se trouve dans une situation pour le moins compliquée.

Orient-Extrême : Avec toutes ces évolutions, existe-t-il encore, dans la Corée du sud actuelle, des mouvements étudiants pro-Kim Jong-il – qui seraient autres que d’insignifiants groupuscules, cela s’entend ?
Kim Young-Ha :
Oui. Les Maoïstes ont logiquement disparu, mais les pro-Kim Jong-il ont presque fait de leur idéologie une religion. Ils ne sont pas très visibles, mais se livrent parfois à des coups d’éclats, des campagnes d’affichage dans la nuit, des distributions de pamphlets, un site web pro-Kim Jong-il… Et ils ne sont pas si marginaux que ça : une des fédérations travaillistes les plus puissantes de Corée du sud, que l’on appelle NL, est pro-Corée du nord [NL pour National Liberation, NDLR]. A l’époque où nous n’avions qu’un seul parti travailliste, qui avait quatre sièges au parlement, le NL en était déjà la figure incontournable. Ces gens-là justifient leur action sous d’obscurs prétextes nationalistes ou anti-américains – le versant nationaliste du parti travailliste est plus populaire que son alter-ego marxiste-léniniste, mais est juste, simplement, pro-Nord. Certains de leurs membres ont déjà, de leur propre chef, "espionné", dans l’administration, les universités, etc., pour le compte de Pyongyang. Lorsque des gens du parti ont tenté de les excommunier, ils ont rencontré une forte opposition, le NL étant partout.

Orient-Extrême : Avez-vous une idée de l’avenir qui attend les deux Corées ?
Kim Young-Ha :
Pour avoir étudié de près le sujet nord-coréen, je peux me risquer à avancer que Pyongyang ne durera pas.

Orient-Extrême : Vous pensez que tout cela s’effondrera à la mort de Kim Jong-il ?
Kim Young-Ha :
Oui, peut-être. Ou même, dans bien moins de temps qu’on le pense. Parce que vous voyez, dans ses appartements, tout est luxueux et en ordre, mais ailleurs, hors de Pyongyang, le système est déjà à l’agonie. Avec de l’argent, tout est possible, sauf que… ils n’en ont plus depuis longtemps. Ni infrastructures, ni fournitures, ni rien.

Orient-Extrême : Et quand ça arrivera… quoi ? Des millions de Nord-coréens lobotomisés et affamés déferlant dans le sud ?
Kim Young-Ha :
Ouh (sourire)… ça, ça serait un beau bazar. Possible. Mais je penche plutôt pour l’option chinoise. Dans le sens, les Chinois s’installant chez les Nord-Coréens ! Comme au Tibet, en quelque sorte. Ils ont une formule qui fonctionne… Bien sûr, il n’est pas question d’affirmer quoi que ce soit. Mais la Chine annexant la Corée du nord ne me semble pas moins incroyable comme scénario que la fameuse idée de réunification. Il y a surtout le fait que quelques uns des plus puissants généraux nord-coréens sont récemment allés voir les Chinois pour leur dire que, si jamais il arrivait quelque chose à leur leader, ils ouvriraient leurs frontières à leur armée. En tout cas, je ne crois pas à la menace nucléaire [voir notre article sur la crise de la fin 2006, NDLR].

Orient-Extrême : Je vous demandais tout à l’heure par quel bout vous aviez pris l’exigence de réalisme. Les réfugiés, c’est très bien. Mais n’avez-vous pas aussi essayé d’entrer en contact avec d’anciens agents du NIS (National Intelligence Service, ex-KCIA) ?
Kim Young-Ha :
Non… Ce qui m’aurait intéressé, c’est de rencontrer d’anciens agents nord-coréens réfugiés au sud, ou encore d’anciens espions sud-coréens ayant vécu au nord, mais c’était impossible. J’ai en revanche reçu de l’aide de la part d’un vieil ami de l’université qui fait à présent partie du NIS, il m’a fourni des informations sur le fonctionnement des services d’espionnage. Un jour, quelque temps après la publication du livre, cet ami m’a passé un étonnant coup de fil : "On a lu ton livre, à l’agence… c’est intéressant !". Bien qu’estomaqué, j’ai osé lui demander si j’avais fait des plus ou moins grosses bourdes. "Naaa, pas vraiment, non… deux-trois coquilles par-ci, par-là, mais rien de bien grave." (rires) Mes lectures de livres traduits en coréen sur les agences étrangères – notamment leurs actions pendant la Seconde guerre mondiale, ou durant la Guerre froide – n’avaient pas servi à rien ! Les services de renseignement ont de toute façon toujours été de bons lecteurs. C’est un peu normal : la collecte d’information est leur métier.

Orient-Extrême : Je me suis posé une question tout au long de ma lecture de votre livre, pourquoi avez-vous fait vivre au personnage de Mari ce qu'on peut appeler vulgairement une "journée de merde" ? Parce qu’il faut forcément vivre de sales moments pour se remettre en question ?
Kim Young-Ha :
Tout d’abord, Kiyeong est un personnage qui n’a jamais été maître de son destin. A chaque fois, il s’est contenté de suivre les conseils, ou les ordres qu’on lui donnait : "Va faire ça. – Ok" ; "Va épouser Mari. – Ok". Sa vie d’homme libre, son travail, sa famille, depuis la rupture de la communication avec le nord, s’est inscrite dans la suite des ordres originels de ses supérieurs. Mais pour la première fois de sa vie, il a l’opportunité de faire un choix décisif. Inversement, Mari est une femme qui estime avoir toujours eu le contrôle de sa vie, assume chacun des choix qu’elle pense avoir eu la liberté de prendre, puis qui en l’espace d’une journée, réalise que tout n’est malheureusement pas si simple ; que la vie qu’elle mène n’a rien à voir avec celle qu’elle voulait avoir par le passé. C’est parce que leur dualité m’intéressait que je les ai unis, et fait s’opposer à la fin du roman. Et bien sûr, je lui ai fait subir, à elle, quelques coups durs parce qu’en effet, il faut parfois que les choses se corsent, que certaines zones d’ombre apparaissent sous une lumière "réelle", pour que les personnes ne se laissent pas aller, et évoluent.

Orient-Extrême : "Il faut vivre comme l’on pense, autrement on finit par penser comme l’on vit." (5), c’est ça ? Dans ce cas, une question de fond, pour finir : selon vous, en s’attachant à la Corée du sud, Kim Kiyeong a-t-il vécu comme il pensait, ou bien a-t-il fini par penser comme il vivait ?
Kim Young-Ha :
Hum, bonne question (silence). Dans L’Empire des lumières, chaque personnage, pas seulement les deux principaux Kiyeong et Mari, tente de rentrer en contact avec la réalité du monde dans lequel il pense vivre, son ordre, sa morale. Ce que veut dire Paul Bourget, c’est que ce qui semble plein de sens, n’en a en réalité pas nécessairement. Chaque personnage essaie de penser le monde comme une chose à laquelle il lui est possible de connecter le sens de son existence telle qu’il se la représente. Par exemple, la jeune Hyeon-mi croit dur comme fer que la loi, la justice d’un pays a pour but et pour utilité première de défendre les opprimés et les victimes, et sa vie se construira peut-être sur cette foi ; mais nous savons bien que ce n’est malheureusement pas vrai. Nous vivons notre vie de tous les jours, remplie d’informations et de signes, nous prenons à certains moments des notes sur notre PDA, nous remplissons notre journal intime, persuadés que ce que nous écrivons se tient, puis parfois, un moment après, en nous relisant, nous nous demandons comment nous avons bien pu écrire ces fadaises ? C’est pour cela que j’ai tenu à ce que chaque partie du livre ne fasse vraiment sens qu’à la lecture de la partie suivante, et ainsi de suite : avec L’Empire des lumières, j’ai essayé de m’extraire de l’emprise de la signification.


Propos recueillis par Alexandre Martinazzo


Notes :

(1) Bashô Matsuo (1644-1694), poète de haïku japonais. 
(2) B.F. Skinner (1904-1990), psychologue, penseur et polémiste américain, fondateur du béhaviorisme radical.
(3) Doctrine du Juche : idéologie développée par l'ancien président de la Corée du Nord Kim Il-sung (1912-1994), sur la base de laquelle il a fondé le régime de la République populaire démocratique de la Corée. Elle guide les activités du Parti du travail de Corée, dominant en Corée du Nord, et du Front démocratique national anti-impérialiste en Corée du Sud. Cette idéologie a été baptisée ainsi par un de ses principaux théoriciens, le nord-coréen Hwang Jang-yop. Celui-ci fait d'ailleurs défection, en se réfugiant à l'ambassade de Corée du Sud à Pékin en février 1997. La doctrine du juche reprend les idées du communisme qui prône une société sans classes et repose également sur le principe d'indépendance politique, d'autosuffisance économique et d'autonomie militaire. Elle a comme objectif la réunification avec la Corée du Sud.
(4) Michel Foucault (1926-1984), philosophe français réputé, qui eut une influence notable dans le cadre des bouleversements sociaux et moraux de mai 68. Il est à l’origine de la figure du panoptique (projet architectural de prison inventé par Jeremy Bentham et conçu pour que les prisonniers puissent tous être vus depuis une tour centrale) en tant que paradigme de ce vers quoi tend notre société, ou ce qu'elle n'est déjà plus tout à fait (voir le concept deleuzien de "société de contrôle", en discussion avec les travaux de Foucault).
(5) Citation de Paul Bourget, écrivain français (1852-1935).


Remerciements : Isabelle Lacroze des éditions Philippe Picquier.
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