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SHAN SA - INTERVIEW

Orient-extrême : J’ai lu votre dernière œuvre Les conspirateurs qui est assez liée à Porte de la paix céleste...
Shan Sa : Oui, c’est aussi une chasse à l’homme.

Orient-extrême : Vous reprenez d’autant plus le même nom d’héroïne Ayamei, qui tout comme vous est arrivée en France après Tian an men. Vous reconnaissez-vous en elle ?
Shan Sa : Non, je dirais que Ayamei se reconnaît en moi…Ayamei puise ses inspirations en moi, de mes propres expériences d’immigration.

Orient-extrême : Tout ce qu’a vécu Ayamei est donc tiré de ce que vous avez pensé sur la France ?
Shan Sa : C’est un peu ce que j’ai vécu quand elle est arrivée en France, en constatant cet énorme décalage de vie matérielle.

Orient-extrême : En effet, Ayamei pensait trouver une France pleine d’élégance, pleine de vie et s’est finalement faite duper…C’est donc ce que vous avez ressenti ?
Shan Sa : Oui c’est ça en fait, n’ayons pas peur (rires). En fait, mon impression était que tout ce luxe, toute cette beauté était un gaspillage. Parce que j’étais, comme j’ai fait dire à Ayamei à sa façon, choquée de voir que les français étaient inconscients de leurs privilèges.

Orient-extrême : La joueuse de go décrit deux personnes qui apprennent à s’aimer, sans connaître leur véritable identité, et connaissent une fin tragique. Vous reprenez le même thème dans les Conspirateurs, mais qui laisse supposer que les deux héros connaissent une meilleure fin. Pensez-vous que l’amour peut faire sauter toutes les barrières ?
Shan Sa : Bon… (Rires). En tout cas, dans ma religion qui est l’amour, je pense que l’amour et la communication font la fusion de deux êtres opposés. Dans La joueuse de go il y a la guerre entre deux nations, et dans Les conspirateurs, le conflit des deux puissances économiques. L’amour est ce langage universel où un homme peut s’unir à une femme, un pays à un autre.

Orient-extrême : Vous pensez donc surtout que l’amour peut marcher lorsque l’on est opposé…
Shan Sa : Oui, surtout quand tout est opposé ! L’effort de la compréhension et de la réconciliation rend l’individu plus intéressant. L’amour nous apprend que la reddition peut être un combat plus intelligent que le conflit.

Orient-extrême : Vous abordez dans tous vos romans des questions existentielles, à tout âge à toute époque. Comment faites vous pour si bien cibler ce que ressentent les gens ?
Shan Sa : Je pense que c’est un long exercice quotidien, depuis que je suis adolescente. Je m’intéresse aux autres et je me plais de voir le monde avec leur regard. Je n’aime pas m’enfermer dans mon corps, dans ma culture, dans mon sexe. C’est un exercice intellectuel qui fait beaucoup de bien… Parce que le champ de vision n’est pas de 90 degrés, mais plutôt de 180 lorsque l’on se met à la place des autres.

Orient-extrême : Le fait d’écrire de cette manière vous aide donc dans votre vie ?
Shan Sa : C’est ma vie qui rentre dans mon écriture, parce que je suis comme ça dans la vie! Chaque homme est une galaxie qui m’intrigue. J’aime comprendre les autres et surtout comprendre leur monde.

Orient-extrême : Quel serait le don que vous aimeriez avoir ?
Shan Sa : Jouer du piano.

Orient-extrême : Vous vous intéressez à la musique ?
Shan Sa : Enormément ! Je devais jouer du piano, quand j’étais enfant…

Orient-extrême : Que s’est-il passé ?
Shan Sa : Et bien, mes parents habitaient un immeuble soviétique et le son du piano aurait détruit l’immeuble ! J’ai donc étudié dix ans un instrument à corde chinois, le biba, au son plus discret. Alors que j’avais été sélectionnée par un conservatoire et qu’un professeur de piano voulait absolument me prendre comme élève. Ne pas savoir jouer au piano est le regret de ma vie. Je récompense ce handicap en m’entourant d’amis pianistes. Je suis une fervente auditrice.

Orient-extrême : Et quel genre de musique écoutez-vous ?
Shan Sa : J’écoute beaucoup d’opéra… En ce moment j’écoute la tétralogie de Wagner. Je suis très musique classique !

Orient-extrême : Vous arrivez à retracer fidèlement les contextes historiques les plus éloignés. Est-ce votre éducation qui vous a donné tout ce savoir ?
Shan Sa : Quand j’étais enfant, mon rêve était de devenir archéologue. Je pense que c’est mon goût pour la reconstitution, d’une vie, d’une époque, d’une mentalité… Je recherche, surtout dans ma vie, la différence. Tout ceux qui sont différents de moi, différents de mon monde, m’intéressent. J’aime l’inconnu, et les inconnus ! Donc les époques différentes, des pays différents.

Orient-extrême : Vous vous mettez dans la peau d’un soldat japonais dans La joueuse de go, sans pour autant en faire quelqu’un d’immonde, au contraire. D’où vous vient cette ouverture sur le Japon ?
Shan Sa : C’est une très belle civilisation. Et je pense que le soldat est une victime… Victime de son temps. Mais c’est un homme très pur qui a vaincu son idéal militaire, pour choisir la liberté. Son destin est plus exceptionnel que ceux qui sont nés dans la liberté, et qui ne se posent pas la question « ce qu’est la liberté ? »

Orient-extrême : Vous reprenez aussi ce thème dans Porte de la paix céleste, puisque le soldat Zhao se libère aussi petit à petit…
Shan Sa : Oui ! Tous mes héros, que ce soit Ayamei la rebelle, Ayamei l’espionne, le soldat japonais ou Jonathan l’espion américain, tous vivaient, avant leur rencontre, dans un monde où il n’y avait pas de vis-à-vis. Puis un bouleversement social, un évènement, une guerre provoquent la remise en question. Ils ouvrent les yeux, ils perçoivent les mondes d’en face. Un choix s’impose. Trahir, mourir, renaître libre ou rester en prison et accepter la vie d’un condamné à la perpétuité.

Orient-extrême : C’est aussi ce que vous avez vécu lorsque vous êtes arrivée en France ?
Shan Sa : Quand je suis arrivée en France, je me suis aperçue en fait qu’une autre version de l’Histoire existe. Et cette découverte a été fondamentale. Parce que chaque pays possède son Histoire du monde, et chaque pays a sa vision de l’actualité. Celui qui voyage, qui va vers l’autre, comprend la relativité de ces « vérités » nationales.

Orient-extrême : Jusqu’à votre dernière œuvre, tous vos romans se passaient en Chine. Cela vous tenait-il à cœur de faire découvrir aux français une Chine dans laquelle vous avez vécu ?
Shan Sa : Oui, bien sûr ! Je profite de ma présence en France pour véhiculer une image souvent inaccessible de la Chine.

Orient-extrême : Pourquoi avoir changé, et écrit sur la France dans Les conspirateurs ?
Shan Sa : Moi, je suis d’abord un écrivain, avant d’être un écrivain chinois de la langue française. Je trouve tout aussi intéressant d’écrire sur l’occident, avec mon passé chinois, mon esprit oriental, mais aussi toutes mes connaissances occidentales. C’est aussi précieux que si j’écris sur la Chine.

Orient-extrême : Vous arrive t-il encore d’écrire des romans en Chinois ?
Shan Sa : Non, écrire est déjà tellement difficile et prend tellement de temps que pour l’instant j’ai laissé le métier du tissage de la langue chinoise et je me concentre sur le français.

Orient-extrême : Si vous partiez sur île déserte, quels seraient les trois objets que vous emporteriez ?
Shan Sa :
Trois objets ? Ah, ce n’est pas trois livres, c’est déjà mieux ! (Shan Sa réfléchit un instant) A mon avis, rien ! Il y a tout là-bas ! Je ne vois pas pourquoi je devrais emporter quelque chose. Même pas un livre… J’apprendrais à lire les étoiles !

Orient-extrême : Revenons aux Conspirateurs… Vous écrivez pour la première fois d’un langage cru et parfois obscène dans certains passages. Est-ce quelque chose qui n’est pas permis dans la littérature chinoise ?
Shan Sa : Ce n’était pas quelque chose de permis dans mon éducation. Mais j’ai fait un effort. Peut-être qu’un jour je me mettrais à écrire comme San-Antonio, si un jour j’en ai envie ! Je le ferais, parce que je trouve que la diversité d’une langue est très intéressante et qu’il faut essayer tous les instruments de styles, pour élargir sa capacité d’écriture.

Orient-extrême : La littérature française est elle une source d’inspiration ?
Shan Sa : Elle a été, comme la littérature chinoise, comme la littérature japonaise, de l’engrais.

Orient-extrême : Vous vous intéressez donc aussi à la littérature japonaise…
Shan Sa : Beaucoup, les œuvres classiques et les modernes.

Orient-extrême : Quelle en est votre opinion par rapport à la littérature chinoise ?
Shan Sa : Il y a eu une très grande littérature moderne japonaise. Justement avant et après la seconde guerre. C’était sûrement la plus grande de cette époque dans le monde, une magnifique fleuraison. La littérature chinoise, elle, s’étale sur 3000 ans…c’est tellement long que je mettrais trois jours à en parler ! Il y a eu tellement de dynasties, de courants littéraires différents depuis l’antiquité. Il y a eu les proses et les écrits philosophiques, ensuite l’âge d’or de la poésie, ensuite les pièces de théâtres, puis les romans. Chaque période possède ses auteurs phares, qui sont les maîtres de ma littérature.

Orient-extrême : Un des thèmes récurrents dans vos romans est celui de la guerre. Or dans Les conspirateurs, vous ne parlez pas d’une guerre physique, mais psychologique. Pensez-vous que le monde aujourd’hui n’est plus qu’un tissu d’hypocrisie ?
Shan Sa : Je pense qu’aujourd’hui nous sommes en transition, où l’homme à le choix d’aller vers la guerre, ou de refuser la guerre. Et dans cette période d’incertitude, il y a d’innombrables soldats pour maintenir la paix fragile : ceux qui sont dans la lumière, comme les casques bleus et ceux qui sont dans l’ombre, comme les espions. Les tensions existent partout, l’humanité traverse un cycle de conflit où les pays se dressent les uns contre les autres, où beaucoup de pays sont divisés à l’intérieur d’eux même. Les conspirateurs est un devenir que l’on ne veut pas voir, c’est un avertissement, pour dire « voilà où nous en sommes ». Si il n’y a pas d’apaisement, ce sera la guerre totale.

Orient-extrême : Vous voyez le monde de demain de façon optimiste ou pessimiste ?
Shan Sa : Ca dépend des jours ! (Rires) Quand je me sens bien je le vois bien !

Orient-extrême : Qu’est ce que vous pensez des révoltes des étudiants en France, sur le CPE ?
Shan Sa : Je ne juge pas les étudiants. S’ils se révoltent, ils ont leurs propres raisons. Si je prends mon cas, avec mon jeune âge, j’aime la vie surtout parce qu’il y a le risque. Parce que demain est incertain, le combat est possible. Je mourrais si il n’y avait plus rien à prouver, s’il n’y avait plus de risques, s’il n’y avait plus de défis. Pour mon cas, je préfère l’insécurité, car la sécurité peut devenir le conformisme, un enfermement, une perte de liberté.

Orient-extrême : Les échanges sino-français totalement corrompus décrits dans Les conspirateurs reflètent-ils la réalité ?
Shan Sa : C’est une fiction vous savez. Cet échange là, est l’imagination qui fait partie de la construction d’un thriller. Je ne sais pas si ces échanges existent réellement mais en tout cas dans Les conspirateurs, c’est une vision très noire de toutes les relations entre les pays, où chaque pays est préoccupé par ses propres intérêts économiques et militaires à court terme. Mais c’est une pure fiction, il ne faut pas prendre Les conspirateurs comme un document à charge !

Orient-extrême : Comptez-vous rester toute votre vie en France ?
Shan Sa :
Je ne peux pas concevoir rester vivre dans un seul pays, j’aime de très nombreux pays… Comme la Chine, la France, l’Italie, les Etats-Unis… J’ai un attachement très personnel pour les pays anglo-saxons parce que je parle l’anglais et que j’aime beaucoup cette langue. Encore une fois, je préfère l’incertitude. Si demain je dois m’exiler sur une île déserte, je pars sans rien, et pareil pour les autres pays. Pourquoi pas l’Australie, pourquoi pas l’Afrique du Sud, pourquoi pas la Russie ! L’autre jour j’ai sérieusement pensé que je pourrais immigrer en Russie et parler russe ! Je veux que tous ces rêves soient possibles, et je ne veux pas que mon horizon s’arrête sur une frontière. Tout reste à vivre !

Orient-extrême : Vous parlez beaucoup de langues ?
Shan Sa : Non, hélas… Je parle chinois, français, anglais. Je bredouille quelques mots en italien ! Je ne suis pas très bonne en langue. Je n’arrive pas à apprendre une langue si je ne la vis pas, si elle n’est pas dans ma peau.

Orient-extrême : Un prochain livre prévu ?
Shan Sa : J’ai un livre prévu pour cet automne, qui n’a rien à voir avec la Chine, mais qui va passionner tous mes lecteurs. C’est une grande épopée mythologique, de guerriers et des guerrières magnifiques. C’est un roman alchimique, qui apprend à devenir invincible.


Propos recueillis par Xia Lo
Photographies : Catherine Cabrol

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