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WANG ANYI - INTERVIEW

Wang Anyi est née en 1954 de parents tous deux écrivains. C’est une enfant précoce, capable dès l’âge de quatre ans de réciter des poèmes classiques, dont le Chant des regrets éternels du poète Bai Juyi (9ème siècle), dont elle reprend le titre pour son dernier roman. Elle est encore très jeune quand son père, traité de droitiste en 1957, est démis de ses fonctions dans l’armée. Dix ans après, la révolution culturelle va ranger sa mère, comme beaucoup d’autres écrivains, parmi les « esprits malfaisants ». Elle se réfugie alors dans la littérature, et prendra la plume à la fin des années 70 et commencera alors à publier des nouvelles, des romans avec de nombreux prix littéraires. Le Chant des regrets éternels, paru en 1995, obtiendra une distinction chinoise, le prix Maodun, en l’an 2000. En 2001, elle est élue présidente des écrivains de Shanghaï.
Le Chant des regrets éternels est le roman d’une ville et d’une femme, Shangaï et Wang Ts’iao – « Pure Jade » – inextricablement liées. De 1949, où Shangaï est une ville libre où les possibles sont permis, à 1980, où il faut s’interroger sur l’éventualité de rattraper le temps détruit par la noire déflagration du maoïsme.

Orient-Extrême : Bonjour. Vous êtes invitée cette année à Saint-Malo en tant qu’auteur chinoise. Votre dernier roman vient de paraître en langue française, un autre (votre premier roman) serait déjà traduit et en attente d’éditeur…Vous avez fait le déplacement de Shanghaï. Est-ce votre première venue ici ?
Wang Anyi : Je suis déjà venue en France, c’était pour me reposer, en voyage. Cette fois-ci, c’est la première fois que je viens dans un cadre professionnel.

Orient-Extrême : Vous prenez cela comme une reconnaissance de votre travail ?
Wang Anyi
: En France, je ne suis pas encore très connue…par le passé, mes romans ont déjà été publiés en Europe dans certains pays, il y a une vingtaine d’années. Mais tout cela va très doucement. Il y a de très grands coups de projecteurs et puis plus rien.

Orient-Extrême : Et, comment en êtes-vous venue à l’écriture ?
Wang Anyi : C’est ma profession. Pour beaucoup de raisons sans doute. C’est un moyen d’expression personnel de mes sentiments, de mes émotions, c’était le cas en tout cas au départ. C’est aussi parce que j’avais un intérêt important pour la langue et la littérature, et puis je n’avais pas vraiment de spécialité donc j’ai suivi mes envies, mon goût pour la littérature. C’est quelque chose qui me convient et me ressemble.

Orient-Extrême : Dans votre travail d’écrivain, suivez-vous un fil conducteur, une direction précise ?
Wang Anyi
: Il n’y a pas vraiment de plan défini, c’est très concret, c’est en fonction de ce qui se passe. Ce que j’écris aujourd’hui, le lendemain j’essaie de l’écrire encore mieux. Je n’ai aucun plan prédéfini, c’est un processus d’amélioration. Ce que je ressens est déjà en train de changer, ma littérature évolue avec moi, elle exprime tous ces changements par rapport à ce que je vis.

Orient-Extrême : Dans Le Chant des regrets éternels, vous mettez en scène une femme, le roman a-t-il une dimension autobiographique ?
Wang Anyi
: Non, cette femme pourrait être ma mère. Je pense que ma relation avec l’héroïne est une relation avec une observatrice, un témoin. Simplement, je ne fais que la regarder, je la comprends mais je la critique aussi. J’éprouve aussi des regrets pour elle, mais je l’aime aussi.

Orient-Extrême : Est-ce aussi une façon d’évoquer Shanghaï, la Chine, son évolution, ses changements radicaux, car votre roman se découpe en trois parties, comme trois temps de vie très différents à Shanghaï.
Wang Anyi
: Je n’ai pas une aussi grande ambition…Ce serait trop dire que je raconte l’histoire du pays, je n’ai pas cette ambition. C’est le décor de la vie de cette jeune femme.

#0r#Orient-Extrême : Quel est votre rapport à Shanghaï ? En tant que femme, puis en tant qu’écrivain ?
Wang Anyi : Shangaï est une ville plutôt moderne. D’après moi, la différence entre homme et femme n’est pas très importante. En tant qu’écrivain, c’est une ville très matérialiste. De ce point de vue là, être écrivain à Shanghaï n’est pas si aisé.

Orient-Extrême : Et pourtant vous y vivez toujours ?
Wang Anyi : Oui, c’est aussi une ville très confortable par ailleurs, c’est pour cela que je ne la quitte pas. J’aime beaucoup ma profession, c’est une très bonne profession…Je fais un métier sur l’imagination, qui la stimule. En faisant ce travail, dans ce travail, on développe une spiritualité, quelque chose qui n’est pas de l’ordre du matériel. Par mon activité, je peux compenser ce que Shanghaï ne me donne pas.

Orient-Extrême : Où puiser vous vos sources d’inspiration ?
Wang Anyi : C’est une question difficile. La ville me donne des matériaux. A partir de là, je fais jouer une transformation imaginaire. En fait, tout ce monde romanesque, si on le regarde d’un point de vue concret, c’est le réel, la réalité de tous les jours. Mais pris dans sa globalité, le roman devient une fiction, de l’ordre de l’imaginaire.

Orient-Extrême : Et comment, où écrivez-vous, au milieu de la foule ?
Wang Anyi : J’ai besoin de ce décor, de cette agitation, de ce côté vivant : il n’y a que dans un endroit bruyant que l’on trouve la vraie solitude. Si on se trouve déjà dans un endroit très solitaire, on va avoir besoin d’être avec des gens. En revanche, quand j’écris, je suis seule, isolée.

Orient-Extrême : Vous avez, je crois, de l’admiration pour quelques grands auteurs français, notamment Victor Hugo…
Wang Anyi : J’aime beaucoup en effet Victor Hugo, notamment Les Misérables, Notre Dame de Paris, Année 93. Ce qui me plaît dans ses romans, c’est le romantisme, la vie des gens.

Orient-Extrême : Avez vous des projets d’écriture ?
Wang Anyi : Je suis en train d’écrire un nouveau roman. Je progresse lentement. J’ai commencé en août dernier. J’ai écrit un peu plus de la moitié. Cela concerne un adolescent. Il a 17 ans au moment de la révolution culturelle, l’âge de mon grand frère à cette époque là. Ce roman est à la fois un regard en arrière et en avant, car on y trouve aussi ce regard du jeune enfant qui observe le grand frère. Cette révolution culturelle a beaucoup marqué, encore aujourd’hui, oui, ça a changé nos vies.

Orient-Extrême : Qu’en est-il de la situation des écrivains aujourd’hui en Chine, du point de vue des publications, des lecteurs, pour ne pas dire du marché ?
Wang Anyi : Ce n’est pas aussi animé qu’en France. Les français lisent plus que les chinois. Si on reste sur le plan de la lecture, il y a beaucoup de choix mais la passion n’est pas aussi forte qu’autrefois. C’est contradictoire, mais il y a plus de choix et moins de lecteurs ! Quand il y a moins de choix, c’est pas plus mal finalement ! (rires). Quand j’étais petite, il fallait que j’aille chercher le livre, il y avait une démarche…aujourd’hui, tout est à disposition, mais les gens ne finissent pas les livres, ne prennent pas le temps. Les gens ne prêtent plus attention à leur vie intérieure. En revanche, la vie extérieure, matérielle, elle, est devenue très importante.

Orient-Extrême : Vous vivez cela difficilement ?
Wang Anyi : (Rires) A mon avis, cela va faire que j’aurai de moins en moins de lecteurs pour mes romans… !

Orient-Extrême : C’est aussi votre rôle aujourd’hui de résister… merci.
Wang Anyi
: Oui, mais le risque est que notre propre vie intérieure d’écrivain soit en danger !

Entretien réalisé par Laurence Fradin le samedi 3 juin 2006 à St Malo dans le cadre du festival Etonnants Voyageurs consacré à l’Orient. Pour la traduction : Frédéric Dalléas.

Wang Anyi, Le Chant des regrets éternels (titre original Chang hen ge), traduction de Stéphane Lévêque et Yvonne André, éditions Picquier, février 2006.

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