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KAMISAMA, MÔ SUKOSHI DAKE (GOD PLEASE GIVE ME MORE TIME)

En 1998, alors que le sida est au coeur de toutes les interrogations, le dorama Kamisama mô sukoshi dake passe sur les télévisions nippones. Le sujet est brûlant et le titre aguicheur: Ô Dieu, laisse moi encore un peu de temps". De plus la série révèle deux talents: le beau Kaneshiro Takeshi et la toute jeune Fukada Kyoko alors âgée de 16 ans. Aux vues de ces paramètres, l'intrigue sera mélodramatique ou ne sera pas. La série émeut en effet des milliers de télespectateurs nippons qui sortent leur mouchoirs durant 12 épisodes. Cependant la démarche est ardue: comment produire une série sur une MST sans pour autant choquer un public quelque peu puriste?

La fabuleux destin de Kano Masaki

Dur, dur d'être une ado

La jeune Kano Masaki est une adolescente en proie à un spleen lancinant : sans but, sans goût à la vie, elle erre entre une famille apparemment stable et une vie scolaire ultra formatée. Certes la jeune lycéenne a un petit ami qui comble certains de ses désirs mais elle n'est pas heureuse. Seule lueur dans cette routine mélancolique : le concert de la chanteuse Kaoru produit par le très célèbre et très charismatique Keigo Ishikawa.

Et là c'est le drame, Masaki perd malencontreusement les billets pour le concert et ne songe qu'à une seule solution pour s'en racheter: l'enjokosai 1 . Constatant que ses amies cotoient assez fréquemment les Love Hotel, elle décide d'en faire autant et choisit de terminer la soirée dans le lit d'un autre fan de Keigo : un salary man en mal d'amour.

Ses 50000 yens en poche, l'héroïne peut donc assister au concert du siècle et comme toute fan qui se respecte, s'égosiller au beau milieu d'un bain de foule en agitant triomphalement sa bannière " I love Keigo". Or le fabuleux destin de Masaki commence après le concert : sur le chemin du retour elle reconnaît le beau producteur dans un véhicule et, le poursuivant avec un acharnement de paparazzi, lui brandit sa banderolle passionnée sous le nez. Notre beau producteur, également en proie au mal de vivre, est conquis et invite sa jeune fan dans son appartement pour poursuivre quelques vocalises amoureuses.

Maintenant tu pleures et tu cours

C'est ce qu'aurait pu ordonner le réalisateur à la kawaii Kyoko Fukada lors de son audition pour le rôle. Il est vrai qu'elle est sublime notre petite actrice, ses babines retroussées et de grosses perles lacrimales baignant son joli visage de porcelaine, on en redemenderait presque. Mais en fait non, point trop n'en faut, surtout lorsque la majorité des épisodes se clôt sur une course-poursuite effrenée, où l'héroïne en larmes finira de toutes façon par se faire rattraper par son poursuivant.

Cependant il est indéniable que la jeune actrice ne manque pas de talent et de fraîcheur en apportant vie à un personnage difficile à jouer. En effet le rôle de Masaki est ardu : comment peindre une adolescente sidaïque, mise au banc de la société nippone et se battant désespérément pour prouver son existence? Le portrait ne pouvait être autrement que touchant, mélodramatique et donc lacrimal. Mais hélas sur 12 épisodes le trait semble forcé et les mimiques de la mignonne Kyoko Fukada ne parviennent pas à sauver l'héroïne du désintérêt visuel.

Or c'est sans compter la prestation de Kaneshiro Takeshi : l'actrice partage la vedette avec un autre acteur, dont le personnage semble apporter une petite flamme dans l'univers mélancolique de la jeune fille. Ainsi son partenaire constitue l'élément lumineux qui va éclairer l'obscurité tragique de l'héroïne et insuffler vie à l'intrigue dans le scénario comme dans le dorama.



Quand Keigo rencontre Masaki

La vie routinière de notre ado éclate en mille morceaux lorsqu'elle fait la connaissance de son idole. La rencontre est extraordinaire, ce fantasme devenu réalité nourrit l'intrigue et confronte deux personnalités qui ne sont pas si différentes. Si Masaki apparaît comme une jeune Lolita en proie au spleen, désoeuvrée et mutine, Keigo, lui, stigmatise un mélange sublime du Keanu Reeves cool et bourré de testostérones version Point Break et du bad boy romantique mélancolico suicidaire copie édulcorée de la Fureur de vivre.

En fait, le producteur star semble être un élément clef dans la vie de cette lycéenne désabusée. C'est sa passion partagée pour sa musique qui l'a d'ailleurs résolue à coucher avec l'homme qui lui a transmis le HIV. Ainsi l'amour pour Keigo l'a conduite à contracter un virtus mortel mais a aussi marqué le début de sa "nouvelle vie", ou plutôt de sa vie.

Pour vivre, la lycéenne promise à une mort certaine va se battre, elle va lutter pour exister dans une société ou la singularité effraie, ou le culte de l'imitation est de mise. Désormais Masaki n'est plus comme tout le monde, sa maladie la condamne à être unique : le tabou du sida est prodigieusement lourd mais dans ce monde de silence Masaki va crier son existence et tenter de trouver sa place.

Du tabou à l'extinction de voix

Sexe cri et châtiment

Au début du dorama, Masaki, notre jeune lycéenne est libre, trop libre, trop lisse et cette normalité semble l'abrutir. Dans sa famille pseudo parfaite, toute l'attention est portée sur son petit frère qui parviendra nécessairement à accéder à une grande école, quant à elle, elle peut faire ce qu'elle veut, on lui fait confiance, et cette liberté lui donne une invisibilité de courant d'air. Alors, désespérément l'héroïne veut briser ce cercle et prouver son individualité. Cette rebellion, comme un appel à l'aide, un désir hormonal d'exister va se dérouler au sein même de l'acte le plus tabou: le sexe. C'est pourquoi après avoir pratiqué l'enjokosai, en rentrant à la maison, face à un père presque indifférent l'adolescente lance comme une bravade :" et si je te disais que j'avais vendu mon corps".



Mais rien n'y fait, la routine est toujours aussi harassante, seule la maladie créée un accident dans sa vie toute tracée. Mais là encore le silence se fait, le tabou est trop imposant et la parole trop concrète. Reste la simulation : faire semblant d'appartenir à la masse informe des étudiants normaux, continuer de jeter la pierre aux êtres rejetés et singuliers. Masaki vit alors un enfer permanent avant d'assumer son secret et pouvoir dire la vérité à sa famille et au monde entier.

Face à cet aveu peu commun tout le foyer va éclater : les petits mensonges de cette famille qui n'en est plus une, les adultères des uns, les égoïsmes exacerbés des autres, qui vont vouloir protéger l'honneur du nom plutôt que celui de la soeur ou de la fille. Enfin, la vérité va retentir sous la forme de cris et briser cette routine faussement protectrice.

Briser le tabou : crier son individualité, son expérience, sa maladie après avoir déchiré le silence familial, c'est ce que Masaki va faire en faisant face à tout son lycée et en avouant publiquement sa condition. Ainsi, cette maladie qui la condamne lui permet également de se crééer une existence, certes à l'écart, mais une individualité qui lui manquait cruellement, baillonnée dans cette société élitiste (à l'image de son jeune frère formaté au savoir, boulimique de compétition). Si le dorama peint un drame existentiel il permet aussi aux producteurs de lancer une campagne de sensibilisation à la maladie qui apporte plus ou moins de crédibilité à l'intrigue.

Frilosité du scénario et esthétique de l'entre-deux

Kamisama mo sukoshi dake semble condenser toutes les informations actuelles connues sur le sida. La jeune fille découvre en même temps que le spectateur l'évolution de la MST et en vit les différentes étapes. Ses nombreuses visites à l'hôpital lui permettent de prendre conscience de sa difficile condition grâce aux multiples interventions informatives du médecin lui expliquant les risques qu'elle encourre et les nouvelles médecines permettant de rallonger quelque peu sa vie.

Ainsi Masaki, par son expérience douloureuse, se porte en contre-exemple et montre au spectateur ce qu'il ne faut pas faire. Elle stigmatise alors le danger des rapports non protégés. Outre les nombreuses mises en garde du thérapeute, l'image se fait elle-même complice de cette campagne : les différents tourments par lesquels doit passer l'héroïne sont autant d'arguments pour la prévention de la maladie. Cependant de par la production quelque peu frileuse du jdorama, tous les éléments de cette maladie ne sont pas réellement pris en compte.

Et la capote alors? A l'image de la capote qui n'est évoquée qu'une seule fois comme moyen de prévention, le préservatif n'est jamais montré une seule fois et le sexe reste quand même très imagé. De plus certaines libertés que prend le scénario à la fin du dorama ne manque pas de choquer les spectateurs. L'héroïne prend des décisions dangereuses pour son avenir et qui semblent quelque peu contredire la visée informative de la série.

Entre une passion enflammée et désespérée et une campagne informative sur le sida, entre le déliciseusement rebelle et le dictat commercial du public, le dorama décide de ne pas choisir et persiste impitoyablement dans le politiquement correct, à l'instar de la fin. Cherchant maladroitement à dépasser un stade de série ado en misant sur un sujet tabou et brûlant, la production reste frileuse, tatonnant vers un happy end et une fin pseudo dramatique.

Kamisama mo sukoshi dake aguichait quelque peu en mettant en scène un fantasme universel : celui de la fan qui parvient à vivre une histoire d'amour avec son idole. De plus, le début passionne et surtout le générique d'ouverture qui, après une courte intro vibrant sur des guitares électriques ronronnantes, laisse transparaître la voix lancinante et lassive de la chanteuse. Et pour le bonheur des yeux, on retrouve avec délice Kaneshiro Takeshi la chemise à moitié ouverte, courant sur une dune, pieds nus, les cheveux dans le vent et Kukada Kyoko moulée dans une petite nuisette mouillée nageant dans le grand bleu. Mais, finalement le dorama n'arrive pas à nous faire dépasser le plaisir du "fan service". Trop de kawaii, trop de clichés, trop de politiquement correct et le spectateur reste sur sa faim. Au final, Kamisama traite du sida de façon assez frileuse et semble encore plus acidulé qu'un Philadelphia à la sauce AB Production: la passion destructrice des nuits fauves paraît bien loin...


Sara Lawi

Note :

(1) La prostitution chez les lycéens a été un fait assez courant au Japon dans les années 90.

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