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KIMI HA PETTO (YOU'RE MY PET)

Disponible en DVD zone 2 (import Japon), sans sous-titre

... ou sur vos idées de scénario ! Ceci dit, ils ont une excuse, chez TBS, la chaîne qui a produit Kimi ha petto (littéralement "tu es mon animal de compagnie") : il ne s'agit pas d'un script original, mais de l'adaptation TV d'un manga qui, après avoir produit son petit effet au Japon, trouve de plus en plus de fans en France sous le titre éponyme, Kimi ha pet. Signé Ogawa Yayoi, fille douée qui se pose tout plein de questions, le manga, sous ses traits épurés et contrastés, traitait de la solitude des êtres, de leur besoin irrépressibles et contradictoires de conformité et d’unicité, de la différence entre ce que les gens ont, et voudraient avoir… Quant au drama ? Eh bien, il s’agit peut-être là d’une des meilleures adaptations du genre. Zoom.

Sumire (Koyuki, The Last Samurai, Kairo), brillante journaliste, est à un point mort de sa vie intime : trop grande, trop élégante et trop imposante, faisant peur à la moitié des hommes et rendant jalouse les nanas du bureau, elle a cumulé en quelques jours rupture avec son mec et mutation dans un autre secteur pour cause de mandale dans la gueule du patron - faut dire, il lui avait touché les fesses. Pire encore : elle a 30 ans, et ça craint, puisqu'elle est une japonaise. Un soir pluvieux, devant son immeuble, elle trouve une grande boîte en carton, à l'intérieure de laquelle repose inanimé un jeune homme. Après l'avoir ramené chez elle et pansé ses blessures, puis avoir fait sa connaissance, il se trouve que le petit gars (l’androgyne Matsumoto Jun, toujours épatant - Gokusen, Hana yori dango) va bien avec son appartement vide ("où est-ce que tu vis ?" "où je vis... euh... ici ?"). Question : et si elle en faisait son animal de compagnie?

Vous avez dit romance ?

Pour éviter tout malentendu, balisons tout de suite le terrain: Kimi ha petto, contrairement aux apparences, n'a rien d'une romance SM débridée, ni d'un Barracuda (Phillipe Haïm, avec Rochefort et Canet, 97) ou d'un Misery version japonaise où la folle tordue séquestre le pauvre mâle démuni ou vice-versa; il s'agit une romance dans la plus pure tradition, mettant en scène deux êtres se cherchant et se ratant à plusieurs reprises, des prétendants parallèles semant leur lot d’embûches, des personnages décalés brouillant les pistes thématiques, des falbalas multicolores, et surtout le tutti quanti propre à une mini-série nipponne partant tous azimuts…

A la différence qu'au dessus de tout cela, il y a cette idée osée, qui reste très peu consensuelle, mais est pourtant traitée avec une subtilité et une pudeur étonnantes : l’héroïne, Sumire est un produit 100% authentifié de Tôdai (Tôdai est l'université la plus prestigieuse du Japon), une working girl sortie de la meilleur usine, dénuée du moindre défaut, considérant (ou semblant considérer) ses boyfriends comme des pots de fleurs ; un être prétendument parfait qui attend la fraîche trentaine pour perdre les pédales, et s'interroger sur le pourquoi du comment de son rôle dans l'univers et accessoirement la société, au contact du jeune homme en question, et d'un vieux et moustachu psychiatre accro à son petit chienchien. En effet, ce dernier, tout le long de la série, ne cessera de lui affirmer qu'il ne peut exister de réel amour solide entre deux êtres humains. Sumire va alors essayer de mettre la théorie du professeur en pratique auprès du personnage de Momo-chan (nom qu'elle donne au jeune homme, normal, puisqu’il s’agit de son animal de compagnie). Or ce dernier a un prénom, Takeshi, et dans la vie incarne un jeune danseur professionnel trop gâté par sa puissante mère, fuyant les responsabilités, qui se réfugie dans cette plaisante réalité défaite des obligations qui empoisonnent la vie d'adulte...

Du moins jusqu'à ce que les sentiments prennent le dessus, et que la romance s'emballe. Parce que sans pour autant prendre le relais dès les premières larmes de la série versées, elle ne tardera pas à placer ses amorces ça et là, à annoncer le programme d’un chassé-croisé dont l’intérêt ne résidera non pas dans le "de quelle manière ça finira" (l’issue heureuse n’étant pas dure à deviner), mais plutôt dans le "pourquoi ça a commencé".

Entertainment freudien

La vie est un combat, le désespoir et la solitude ses compagnons. Et sur scène, l'unique issue est d'être plus fort, plus intègre, de se tenir droit au-dessus des autres face à cette vaste médiocrité qui gâche tous les potentiels bons moments de la vie ; et de se nourrir de leur infériorité ; en tentant de se construire dans l’intimité un cercle d’amour, de confiance et d’affection, de ces sentiments que l’on a parfois l’impression d’avoir appris quelque part, après tel cours de langue. La vie est comme ça.

Mais il existe un remède en ce bas monde, une autre force, d'un autre genre. Une espèce d’être qui, dès lors que vous l’adoptez dans votre cercle, se tiendra toujours à vos côtés, passant son temps à penser à vous, pourra à tout moment vous sauver et panser vos blessures de corps ou de cœur ; une espèce d’être qui mourrait pour vous, et par là même qui vous serait le plus précieux – une première : l'animal de compagnie.

C’est du moins le postulat de base qui est présenté par le fameux psychiatre au tout début du drama. On ne tardera pas à apprendre que ce dernier a vécu une rupture difficile, laissant sans mal prévoir qu’il n’hésitera pas à changer d’avis dès qu’il aura rencontré une nouvelle âme sœur. Encore une fois, l’imprévisibilité de Kimi ha petto n’est pas dans les grandes lignes de son scénario, mais dans ses arcanes infimes, ses détails touchants, ses fines descriptions psychologiques d’êtres solitaires. Un peu comme dans L’amour dure trois ans de Beigbedder, on sait dès le départ qu’à la toute fin, le narrateur reviendra sur cet aphorisme bidon. Seul le comment compte.

Le personnage de Sumire est interprété par la troublante Koyuki, dont les plus précieux atouts sont ce regard mélancolique et cette dégaine de grande fille que sa dignité programmée rend malheureuse. Grande fille : 1m72, quoi. Mais dans un monde où les hommes d’un mètre soixante-dix n’ont rien de petit, l’actrice Koyuki ne peut en effet que paraître immense. De toute manière, la question de savoir si sa taille (son physique) a conditionné sa nature ou l’inverse, est trop fastidieuse ; il est simplement clair que sa taille n’est qu’un prétexte à son entourage pour la craindre, tandis que ce qui fait plus peur est la perfection que ces ânes croient déceler dans son regard noir.

"Une femme ne gagne rien à devenir forte. Quelque part, j’envie les gens comme toi." Dira t-elle à une serveuse de bar. A une petite, mignonne, et teinte serveuse de bar accusant réception de sa monnaie d’une aigue voix de crécelle kawaii. Juste avant ce moment, elle prenait un café avec son ex-mari, dont le sentiment d’infériorité a fini par avoir raison de leur mariage. Ainsi, dans cette scène se trouvent les deux plus courageuses manœuvres de Kimi ha petto – tellement courageuses qu’on se demande comment la chose a pu bénéficier d’une heure d’antenne aussi démocratique : la première est la traduction, à travers les difficultés de l’héroïne à assumer pleinement sa nature de femme forte, intelligente, et indépendante, du plus grand drame du mâle japonais moyen, à savoir un Œdipe inversé ; la seconde est la description, roots et sans fard, de la nipponne moyenne (mode hamster, bref ce qu’aime le geek étranger). Après, de là à ce que les spectateurs aient tous vu cela…

"La fierté ? La fierté, c’est bon pour les faibles…"

Ce genre de réplique, quoique n’ayant l’air de rien, se retrouve plusieurs fois dans le drama. Le plus grand challenge de ses protagonistes est d’arriver à accomplir leurs destinées sentimentales, intimes, tout en continuant, tant bien que mal, de jouer le jeu de la fierté. Ce qui rend Kimi ha petto si attachant est le fait qu’à aucun moment, ces derniers ne savent où ils en sont réellement ; ni ce que doit être une belle vie ; ils avancent, simplement. De l’absence totale du manichéisme (si ce n’est dans certains personnages secondaires sans importance, achetés au prix de gros par une production, on le rappelle, télévisuelle)… c’est peut-être cela, combiné à une tendance sans complexe à un humour de goût, qui rend Kimi ha petto aussi fort, oui. Par exemple, l’entourage proche des deux héros se révèlera assez vite plus étoffés que la moyenne : à commencer par l'ancien "crush" de Koyuki, interprété par le doux Tanabe Seiichi, qui se révèlera profondément attachant alors qu'il est censé incarner le rival haïssable du héros (en suivant le mécanisme des script doctors fatigués…) ; la mimi Sakai Wakana (Otakus in love !), en fauteuse de troubles amoureuse d’un indisponible, qui étonnera par sa détermination terre-à-terre aux accents très américains ; ou encore l’ami danseur de Momo, joué par l’acteur au physique de « boy next door » Eita, très présent (à raison) ces dernières années dans la fiction japonaise. Sans oublier le tordant Watanabe Ikkei (Bijoo ka yaju, Trick 2). Ajoutons à cela les singulières séances de psy/métaphysique des combinis parsemant la série de leurs chihuahuas symboliques, une réalisation très efficace, une bande-originale rétro conférant à la série un certain goût kitsch, et le plaisir de spectateur d’un soir de semaine est garanti, si jamais il n’avait resté à Kimi ha petto que cela.

Mais il ne lui reste nullement que cela. Fable d'une modernité surprenante sur les rapports homme/femme, la primordialité de la confiance dans le couple, et critique ouverte du machisme traditionnel japonais, Kimi ha petto n'est pas qu'un mélo de plus dans le merveilleux monde des madeleines fédérées : à travers la dualité dominant/dominé du couple Sumire/Momo, il tire à balles réelles sur l’illusoire besoin de hiérarchiser les connexions. En partant d’un personnage cliché d’individu-froid-qui-révèlera-son-cœur-tendre-au-fil-des-épisodes, assez proche de l’héroïne de Nanisama !! (d’ailleurs, Sakai Wakana l’appelle bien "nanisama" dans le premier épisode…), en l’approchant d’un jeune homme de huit ans son aîné, fleurant l’énième "amour interdit" à la Majo no jôken, Kimi ha petto savait qu’il ne manquait qu’une troisième couleur pour foutre ce bel édifice fédérateur en l’air. Cette troisième couleur, c’est donc l’anarchie, le sado-masochisme, l’égoïsme vu en face, ce baiser que se donnent les futurs deux amants (peut-être le plus beau de la fiction nipponne, beau parce que vrai), les larmes étonnantes qu’elle verse tandis que lui la tient dans ses bras dans un brillant (brillant par sa complétude) épisode pilote. Elle sous lui, alors qu’il est techniquement en dessous d’elle.

Et elle, qui est-elle ? Qu'a t-elle en commun avec ces filles du même âge qu'elle, de la même nationalité qu'elle, qui pourtant lui inspirent dans leur nombre et leur médiocrité tout ce qu'elle ne peut, ce qu'elle ne doit pas être ? Sont-elles vraiment comme elles le montrent aux caméras, aux touristes et accessoirement à leurs maris, de gentilles filles dont les plus grandes qualités seront de savoir se montrer mignonnes et innocentes en toute circonstance, et de savoir se mettre assez en défaut face au mâle pour que ce dernier trouve le repos ? Parce que l'on en est là, là-bas, dans les grandes lignes. Des générations de mecs, traumatisés par une mère ultra-présente (et l'absence d'un père prétendant à un karôshi de belle facture), surjouant le machisme de ces italiens obsédés par leur mamma, alors qu'au fond ils cherchent désespérément ce que leurs copines d'un soir peuvent avoir de maternel... Pour quoi faire ? Pour aller vers quoi ?

En effet, on en est là. L’absence de réponse. Pourquoi, pas de réponse, on vous l’a dit. N'est-ce pas mieux comme ça ? A jamais, les deux êtres lucides, après s’être fourvoyés au jeu de l’animal social version Jeune & Jolie, se sont libérés de leurs chaînes en s’acceptant comme couple, sans tout ce que le terme a d’apprêté. Peut-être leur fallait-il le temps d’une douzaine d’épisodes pour se renifler mutuellement, sentir leurs odeurs, réaliser combien ils sont semblables, combien le haut et le bas ne sont que des vues de l’esprit pour commerçants païens. Le haut et le bas. Oui c’est ça. Le haut ne pouvant exister sans le bas. Comme le maître et l’esclave. Le maître ne pouvant se passer de l’esclave. Le maître est l’esclave. Attention, Kimi ha petto n’est qu’un divertissement familial. Oui c’est ça. Ainsi, peut-être un des dramas les plus intelligents et sophistiqués de sa génération.

Alexandre Martinazzo

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