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SEKAI NO CHUUSHIN DE, AI WO SAKEBU (CRYING OUT LOVE, IN THE CENTER OF THE EARTH) - PARTIE 2/2

2e PARTIE

"Un monde dans lequel tu n’existes pas est un monde sans vie." C'est clair et concis, c'est Dante qui l'a écrit, et mine de rien, voilà un type qui savait parler aux femmes.

Suite. La principale force de Sekachuu est, on l’a vu, son désormais fameux portrait de Matsumoto Sakutarô, cet homme condamné à entendre en boucle la voix de son défunt amour, enregistrée sur cassette, au détour d’un rêve, à chacun de ses réveils où lui coulent des larmes auxquelles il ne prête plus vraiment attention - ayant depuis bien trop longtemps nié leur origine. Résolument moderne, changeant des mélos de maman (oui, toujours la même), il est une magnifique manière de dire à l’oreille de qui veut entendre que vivre peut parfois être plus injuste que mourir. Mais que dit-il, passés ces poncifs imparables certes mais trop vaseux pour constituer un message efficace ?



Il y a beaucoup de jeux de symbolismes et d’annonces dans Sekachuu, qui laissent planer au-dessus de chaque événement l’inéluctabilité de la mort et de la solitude, ainsi que l’effrayante lucidité de l’être.


Pleurnichons sous la pluie

Le premier "truc" répertorié intervient dès le premier épisode de Sekachuu, dans l’utilisation symbolique du parapluie, difficilement compréhensible pour le spectateur étranger. Dans la culture japonaise, les parapluies ont toujours signifié l’amour, c’est pourquoi l’on voit souvent cette image de couples protégés de la pluie battante par un parapluie dans la fiction japonaise, et les mangas. Or, comment s’ouvre Sekachuu ? Par Sakutarô tenant bravement le parapluie à Aki tandis que la pluie trempe ses vêtements ; le schéma se répète par la suite. Or, dans cette même croyance traditionnelle, si les deux amants ne sont pas ensembles sous le parapluie, cela veut dire que leur union est incomplète ; et qu'elle se concluera dans un drame. Signe de la mort à venir ? Un peu comme le numéro de la chambre d’hôpital d’Aki, 401, le 4 ("shi") étant le numéro de la mort au Japon…

La pluie martelant le parapluie des jeunes amants – autant de larmes se confondant à celles de Sakutarô – a aussi un rôle : c’est elle qui unit les deux adolescents ; et c’est elle qui les sépare enfin, en engloutissant les cendres d’Aki dans une scène du présent ; comme l’unique moyen de laisser le Saku d’Aki redevenir Matsumoto Sakutarô.



"J’ai le sentiment qu’il va arriver quelque chose de grave. Même si rien ne l’annonce ; même si tout va bien… je ne peux m’empêcher d’avoir ce sentiment."


L’île des rêves

L’île sur laquelle Saku et Aki vont passer les plus beaux instants de leurs vies se nomme Yumejima… soit l’île (shima) des rêves (yume). Témoignage éventuel du pessimisme ardent de Sekachuu : lorsque le malheur nous frappe, le bonheur passé nous semble lointain, inexistant ; comme un rêve. C’est ainsi que lorsque le personnage d’Ôki prend le jeune couple en photo, ce dernier est entrain de dormir. C’est ainsi que, dans une scène du présent, la fiole de cendres roule vers la cassette poussiéreuse, comme pour indiquer à Saku le chemin qu’il a oublié au bout de 17 ans. Comme dans un rêve ; comme lorsque lui et Aki, 17 ans plus tôt, se sont mis à parler de leurs rêves d’avenir, dans cette île des rêves où n’existent que ruines. Le fait que ce soit lorsqu'Aki en sort qu'elle présente les premiers graves symptômes de sa maladie n'est pas un hasard : on ne quitte pas un rêve dans lequel on a tant investi sans se brûler les ailes.

Yume no shima signifie aussi en argot "endroit où l'on jette les produits incombustibles". En partant de l’idée que l’amour l’est…, cela sert-il bien à quelque chose, si les êtres qui le génèrent sont si fragiles ?



Lorsqu’Aki meurt, Saku épuisé de fatigue dort sur un lit d’hôpital ; loin d’elle ; pas là pour elle, pas là pour assister à ses derniers instants. Elle part en silence, comme les songes n'émettent aucun son ; elle part, sur le point d’être consumée par les flammes, elle, combustible, au cas où, pour bien ensevelir sous de la terre sale les quelques réminiscences de sa présence. Y a-t-il un meilleur moyen de plonger Sakutarô dans le remords (et non plus le regret), qui a une place de choix dans le "monde de mort" qui l’a hébergé dix-sept années durant ?


Energie positive

Car pour lui, "le monde, c’est la personne qui vous prend dans ses bras", une des plus belles répliques de la série chargée d'images à forte puissance évocatrice.

Qu’est-ce qu’une relation saine ? Les parents peinent à faire comprendre à leurs rejetons le sens de ce mot, pour la simple est bonne raison qu’aimer modérément à un jeune âge, est improbable. Bien entendu, cela dépend des gens. Mais il y a dans le premier amour ce besoin d’avoir l’autre, d’être l’autre, de se perdre en lui autant qu’il se perd en soi. Quelque chose d’inconséquent, qui se prête au jeu de l’adolescence, et que seule une vie étoffée peut dévaloriser. En aimant immodérément, on met toutes ses billes sur la table, sans rien garder pour la soif, et advienne que pourra, non, rien de tout ça, impossible que ça se finisse mal, puisque cette option équivaut à la mort. C’est flou, comme réflexion, mais ça se pose là.

Lorsque Saku et Aki parlent de leurs avenirs respectifs, en admirant le scintillement des étoiles, la demi-lune place Aki en position de réceptacle, dans le jeu de l’idylle jamais tout à fait égale. Il est question d’énergie positive. Saku est conscient qu’il aime Aki pour ce rayonnement vif, débordant, pur, qu’elle émet ; il se sent capable de vivre sous ce soleil, acceptant de ne pas être son propre dieu. Alors Sakutarô dit à Aki qu’il lui donne sans regret ses bonnes vibrations ; qu’il n’en a pas besoin. Et elle n’oppose aucune résistante à les recevoir ; pour apparaître davantage lumineuse, malgré sa maladie, ange blessé continuant de remplir son rôle aux yeux des hommes. Un peu plus tard, lorsqu’elle lui confesse qu’elle aimerait être illustratrice, il lui propose d’être son photographe attitré ; comme ça, ils ne seraient jamais séparés. Ou plutôt : comme ça, il serait toujours derrière elle. Ce genre de relation fonctionne, tant qu’elle dure. Tant qu’elle dure, le couple est équilibré, elle donnant le positif et lui retenant le négatif (nul besoin d’aller plus loin dans l’analyse de cette "négativité", qui ne doit surtout pas être prise comme quelque chose de « mauvais »). Tant qu’elle dure. Une fois Aki décédée, deux parts disparaissent avec elle dans le vent australien, où ses cendres sont dispersées ; laissant Sakutarô sans autre alternative que la douleur, l’incompréhension, le chagrin. Laissant Saku dans le négatif.



Le personnage de Kobayashi, la Aki numéro 2 collègue de travail de Sakutarô dans le temps présent, deviendra un personnage clef, lorsqu’en lui donnant une part de son énergie positive, elle aidera Sakutarô à sortir du "monde de mort". L’énergie positive, monnaie la plus précieuse de la terre…


Aki + Aki = Aki

Dans le présent, Sakutarô a donc une excellente amie avec qui il pourrait vivre quelque chose de fort si son cœur n’était pas atrophié ; comme par hasard, cette dernière s’appelle Aki ; quoi de mieux pour entretenir son état nécrosé ? Pourrait-on dire. Tout comme on peut avancer qu’il n’y aurait pas de meilleure façon de faire le deuil d’Aki numéro 1, en laissant son souvenir se confondre dans l’existence d’Aki numéro 2 ; deux femmes qu’il aime, et dans lesquelles il voit le même idéal pour lequel il est prêt à mourir – car c’est en partie cela, l’amour, l’idéalisation. Quelque chose nous fait admirer un lever de soleil. Quelque chose qui n'est pas évident, ni logique ; mais au contraire propre à chacun. Et que chacun trouve en l'autre, un autre, en cherchant bien s'il le faut. Parce que la paix est à ce prix.

"S’il te plait… dis mon nom encore une fois."

A l’unité. Sakutarô est un homme – on parle bien du Sakutarô présent – qui n’a jamais aimé qu’une seule personne, il est donc naturel pour lui de ne voir qu’elle. Autrefois en happy mode, engourdi par une béatitude que toute phrase prononcée trop fort eût troublé ; aujourd'hui l'esprit perpétuellement parasité par un flux féroce, le poussant lentement vers la folie. Comment aimer une deuxième fois aussi fort sans insulter son tout premier et réel amour ? Sans amoindrir le sérieux christique de son implication ? Sans trahir la mémoire de celle qui, elle, n’a aimé que toi ? Pour Sakutarô, le salut est dans l’acceptation de la Aki numéro 2 comme une entité à part entière, indépendant du souvenir de la Aki passée.


Devenir (1er temps)

"Il est des jours qui ne se lèvent que lorsqu'on ouvre les yeux, et des nuits qui se perpétuent éternellement, même lorsqu’on garde les yeux ouverts."

Toute l’histoire de Sekai no chuushin de, ai wo sakebu, c’est aussi une histoire de devenir. Celui de Sakutarô, toujours lui ; celui dont l'avenir s'assombrit progressivement.

D'abord, un élément fondamental de l'équation : Aki meurt le jour de l’anniversaire de Saku. Il n’y avait pas meilleure façon de l’enterrer définitivement dans son "monde de mort", un monde où Saku relierait éternellement l’anniversaire de son EXISTENCE à la MORT de celle qui était sa raison d’être.

L’âge adulte. Face à la mort, face à la folie, l’âge adulte dans Sekachuu a des airs de guignol, de grand guignol, artificiel, affêté. Et si mieux valait, comme le disait Brel, devenir vieux sans être adulte ? Le problème demeure pourtant. Vieillir, c’est aller, ou du moins se laisser aller ; Sakutarô, qu’a-t-il été, pendant ces dix-sept années de surplace minéral ?

Retour rapide. Lorsque Saku jeune décide enfin de clamer son amour à Aki, il prend pour la première fois un air déterminé (pas celui qu’il a face au beau-papa, par exemple), et c’est d’un pas assuré qu’il déboule dans la chambre d’hôpital de la belle ; on peut voir dans cette métamorphose son passage à l’âge adulte, prématuré, mal calculé ; mais pour combien de temps ? Sakutarô devient certes un homme en assumant pleinement son amour (infiniment altruiste, on y reviendra) à l’égard d’Aki ; mais perdra toute raison de le demeurer à sa mort. Même histoire que celle de l’énergie positive. Ceci dit, c’est quoi exactement, être un homme ?

Peut-on pleurer et être un homme ? Parce qu’oh, oui, il pleure, le héros. Beaucoup. Il geint autant qu’il le vit très mal. Normal. Répétitif ? Certes : chacun n’a qu’une seule façon de pleurer. Cela peut exaspérer, bien que ça paraisse peu probable ; il est important alors de souligner le sens de ces larmes. Lorsque le personnage de Sakutarô pleure sur sa bien-aimée, morte ou pour bientôt, c’est sur ce sort tragique, mais pas seulement : s’il pleure, c’est autant sur la réalité du monde qui ne l’avait jusque là pas encore malmené. Brusquer : pas lui faire comprendre que travailler, c’est dur, que la misère c’est pas drôle, ce genre de choses. Plus… : enlever quelqu’un. Le faire exister, puis l’enlever, basta ; sans explication, sans sursis, sans appel ; si, la maladie, la belle affaire. La guerre c’est abominable, c’est vrai, mais ça n’a rien d’étonnant : la paix fait déjà pas mal de victimes. Sauf qu’il est acquis que ces victimes sont "convenues". Jusqu’à ce que ça nous touche. Nous. Soi. Au fond. S’il arrivait à chaque homme la même chose qu’à Matsumoto Sakutarô, combien d’entre nous seraient encore sains d’esprit ?

Avant qu'Aki ne meure, Sakutarô voyant sa mère sourire lui demande comment elle peut rester ainsi souriante ; alors inconscient qu’il demeurera figé dans cette même expression polie pour autant d’années que ce qu’il a vécu.



Dans le deuil, quelle est la part du désespoir authentique résultant de l’absence de l’autre, et quelle est la part d’auto apitoiement qui fait parfois toute l’identité de certains hommes ou femmes, tant leur besoin d’être des héros tragiques est fort ? Ce besoin est-il artificiel ? Si l’art ne nous avait pas abreuvé de toute cette beauté potentielle, la chercherions-nous tout de même, sentirions nous son absence ? Et dans le deuil, que signifie être un homme ? Être un homme signifie t-il ne pas pleurer ? Être un homme signifie t-il se résigner ? Se résigner signifie t-il vivre ? Vivre signifie t-il oublier, comme le suggère un des protagonistes du drama ? On sait que non. Car si l’existence se nourrit de l’oubli, à quoi bon donner de l’importance aux choses que l’on désirera conserver par delà le présent ?

"Tu peux l’oublier, Saku. Parce que moi, je me souviendrai d’elle pour toi. Je me souviendrai de vous deux. Tu as le droit de l’oublier."

Dans la tradition bouddhique, il existe deux morts : celle qui éteint nos corps, et celle qui survient lorsque la dernière personne se souvenant de nous s'éteint à son tour. Tant qu'un être porte le souvenir du défunt dans son âme, il le maintient dans une forme d'existence spirituelle qui vaut peut-être autant que l'existence physique - car après tout une de nos plus grandes peurs est d'être oubliés. Cette forme de conservation, si l'on fait abstraction de son romantisme désespérant (car elle implique la mort naturelle de ceux qui se souviendront éventuellement de nous), représente peut-être une des seules formes d'optimisme et de positivisme de Sekachuu.


Libre arbitre ne gémit pas

A la fin de Sekachuu, après l’enterrement d’Aki, le père de Sakutarô assiste impuissant à l’abandon général de son fils, qui n’a plus qu’un but dans l’existence, dormir, pour pouvoir la retrouver. Sakutarô à ce stade n’en est même plus à vouloir commettre quelque chose de négatif, il ne peut plus rien commettre, trop paralysé par l’incompréhension. Il vit le premier gros syntax error de son existence. Son père ne voit alors qu’un moyen de l’en défaire : le provoquer. Et il le fait de la meilleure manière possible, en allant à contre-courant de l’unanime apitoiement qui entoure sa personne, c'est-à-dire en l’accusant de se morfondre non pas sur le sort d’Aki, mais sur le sien. La réaction de Sakutarô est physique. Elle le conduit à accepter un premier effort. Elle le conduira à accepter tout le reste. Il n’est pas question là de se demander si l’empêcher de se laisser mourir était une bonne idée ; c’est plutôt sa réaction sur le moment qui mérite réflexion.

- Pourquoi as-tu gardé ses cendres ? Pour ne pas oublier qu’elle a existé ?
- Non. Pour ne pas oublier qu’elle est morte.
"



Ce que soulève le père de Sakutarô, c’est cette part d’auto apitoiement, citée dans le chapitre précédent. La question est : sera-t-elle jamais identifiable ? Pour cela, ne devrait-on pas d’abord suivre les conseils de Socrate à propos de soi-même ? Et rendez-vous à la prochaine glaciation ? Parier sur l’existence d’un amour parfaitement altruiste revient à parier que Dieu existe ; on aimerait bien. Alors après, quoi ? D’où est donc venue cette violente réaction de Sakutarô, lorsqu’a été salie sa position de martyr ? Cette violence servait-elle la mémoire d’Aki, qui jusqu’à sa mort aura considéré Sakutarô comme son sauveur ? Ou bien servait-elle son propre orgueil ? Ou bien les deux, pas incompatibles, au contraire ? Chez les japonais, tout est calculé à l’avance, non pas par eux (ça c’est nous), mais par les dieux, là haut. A partir de là, que l’on veuille ouvrir la porte ou non n’a pas vraiment d’importance, les faits sont là, et la direction veille. Qu’a fait Sakutarô pendant dix-sept ans ? A-t-il pleuré la mort de sa bien-aimée, ou bien a-t-il entretenu une posture qui s’est vite révélée nécessaire à "l'équilibre de survie" qu'il s'est édifié dans une longue foulée craintive de tout et de rien ? Un chemin, si amer soit-il ? Mort miséricordieuse… se reposer sur ces interrogations ne mène qu’à elle, voilà tout. Seul compte, de facto, l’action. Et Sakutarô a assez donné. Il a assez donné. Seul cela compte.

Il a été mentionné dans la première partie du présent article l’"âge minimum d’une relation pour avoir les boules en cas de décès", formule assez absurde pour bien définir la position de certains esprits critiques minés. En effet, Aki et Saku ne passeront, en tout et pour tout, pas plus de six mois ensembles. "Six mois, c’est tout"… ça se vaut. En six mois, on n'a le temps de repérer les petites manies de l’autre, ni de connaître forcément dans les détails son orientation politique, ni de le voir se démerder un gamin braillard dans les bras, ni de ne plus supporter ses ronflements, ses coups de fil interminables, ses beaux-parents, son match de foot, sa ménopause, ses filets de bave, son émission préférée, ni même sa mort, qui tant qu’à faire doit bien arriver de son vivant. On dirait alors que ce n’est pas assez pour "connaître" l’autre, donc pour l’aimer. Or "connaître l’autre", copyright Larousse, n'est-il pas à la base une entreprise vaine ? Car il s’agit avant tout de faire confiance à l’autre, plutôt que de le connaître. Le premier amour, c’est ça : faire confiance, à lui dans son intégralité, ou c'est tout comme. Demandez à un vieux couple combien il s’aime, et comment cet amour a évolué, certains vous répondront droit dans les yeux avoir autant aimé leur femme ou leur homme deux jours après leur rencontre, qu’après trente ans de vie commune. Le coup du coup de foudre. "Le coup" parce que c’est artificiel. Mais de l’artificiel peut jaillir quelque chose de fondé, tant que l’artificiel n’est qu’une amorce. Il faut juste l’accepter. Notre libre arbitre demeure à ce prix là. Il y va de la pérennité d’idylles sentimentales comme celle de Matsumoto Sakutarô et Hirose Aki.

- Ton anniversaire, c’est le 2 juillet. Ca veut dire que je suis né dans un monde où tu existais.
- Je t’attendais. J’attendais… un monde avec Saku dedans… j’attendais que tu naisses.
- Tu n’as attendu que trois petits mois… ce n’est pas un peu injuste (souriant) ? Moi je serai seul jusqu’à ma mort.
- (souriant à son tour) Je suis une coureuse rapide.
- … où cours-tu comme ça ?
"


Le Centre de la Terre

Le centre de la Terre est dans le titre, et dans les pensées des deux jeunes amants platoniques, dès lors que la Mort dans leur imaginaire devient plus qu’un avatar romantique et lointain. Le centre de la Terre, aux confins du monde… quoi de mieux qu'Uluru, gigantesque rocher, plus grand monolithe du monde (après le mont Augustus), situé au centre de l’Australie, dernière et scélérate colonie en activité de l’Occident, conservant en dépit de sa modernité et sa richesse sa place originale dans l’échiquier géographique ?

Comme le continent austral l’était pour le gouvernement britannique jusqu’au XIXe siècle (qui a longtemps pensé qu’il était bien plus vaste, de sorte à contrebalancer le poids du continent eurasien), aux yeux d’une petite japonaise n’ayant jamais quitté son village de pêcheurs, Uluru est l’Ailleurs, où rien n’a plus la même valeur, ni même donc peut-être la mort ; là où le commencement peut équivaloir à la fin dans notre langage courant. Ce rocher cyclopéen, rompant l’harmonie rectiligne d’un décor désertique, cet amas rouge, irradiant, fait l’effet d’un cœur dans l’odyssée solitaire de Sakutarô ; un cœur énorme, que ses rouages ont fatigué, dont l'entourage s’est désolidarisé, avant de se dessécher ; mais qui n’a pas perdu la faculté de se mouvoir, tout comme le rocher, réputé pour changer de couleur en fonction de la météo. Ici est le centre d’un continent, l’absolu ou s’est abandonné ce qui restait de solitude après la mort des hommes ; paradoxalement un décor d’une beauté rare et troublante, exaltant la Nature comme unique véritable dieu – ce qui explique qu’Aki, au fond de sa poésie naïve, en ait rêvé… en partie. Car les auteurs (l'écrivain comme le scénariste) ne se sont pas contentés de jouer avec une iconographie facile : d’une part, représentant le centre de la Terre comme un lieu de solitude, ils annoncent très clairement que le personnage de Sakutarô s'y rendra seul, sans Aki. D’autre part, la puissante dimension mystique d'Uluru, l’Ayer’s rock en anglais, est un des éléments principaux de Sekachuu, à travers les croyances aborigènes (aborigènes à qui le gouvernement australien a récemment "rendu" le lieu saint). Lieu saint, dont ces derniers déconseillent l’ascension aux touristes – on peut à ce propos se demander de quel mont Saku admire l’horizon…

Parce qu’on y célèbre le Temps, et l’intemporalité ! Ainsi, la futilité de la mort (voir chapitre suivant). En désirant être dispersée en cendres dans un univers où la fuite du temps ne paralyse pas l’homme le plus brave, l’héroïne flirte avec l’éternité, et par défaut l’éternité de son souvenir dans l’âme de son amant majuscule. C’est totalement dévoué à la cause de cette vue d’esprit que Sakutarô part l’honorer après sa mort, et c'est à partir de cet instant précis, au Centre de la Terre, que son esprit n’échappe plus au temps – son corps, lui, cataloguant on l’a vu l’essentiel de ses souffrances intérieures. Ne plus échapper au temps, ça peut être utile lorsque ça nous arrive de bonne humeur ; là ce n’était pas la meilleure idée.

Mysticisme doux (ce n’est pas le propos de Sekachuu), qui confère aux scènes australiennes un fort impact dramatique, digne de l’appellation "Centre de la Terre".


Vivre (2e temps)

Après lui avoir expédié un gnon salvateur, Ôki attrape Sakutarô par le col et, les larmes aux yeux, lui demande si "ça fait mal, pas vrai ? Tu as faim, pas vrai ? Tu dors, et tu te réveilles bien, pas vrai ?"

Tout le dilemme, toute la masse thématique de Sekachuu sont regroupés dans cette réplique de Ryûnosuke. Pas besoin de grande tournure, de périphrase allégorique, de le dire avec d’autres mots que les plus simples, car la réalité est on ne peut plus simple : on ne peut pas être à moitié vivant, ou à moitié mort ; on est soit l’un, soit l’autre ; et jusqu’au bout, de préférence.

"Ce qui a brûlé en même temps que le corps d’Aki, c’est mon cœur." Que se passe t-il lorsqu'un coeur ne sert plus qu'à maintenir en vie ? Rien du tout. Quand réalise t-on que ce n’est non pas la souffrance qui grandit, mais ce qu’on en fait qui peut nous grandir, ou nous anéantir ? Car nous traversons nos vies au bord d’un gouffre dont l’érosion dépend de notre état d’esprit. Il est très simple de tout perdre, il suffit non pas de le vouloir ; mais de cesser de le redouter. A plusieurs reprises on sent s’ouvrir sous les pieds de Sakutarô ces mêmes "ténèbres" qui menacent les héros de Murakami Haruki, notamment dans Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. Les ténèbres, c’est l’absence. Mais son coeur le maintient en vie. Son coeur rit de l'absence, et ne se laisse pas dépérir si aisément. Parce que son coeur, plus qu'une minuscule et austère urne funéraire, est le véritable tombeau de sa bien-aimée. Parce que son coeur respecte la tradition bouddhique : tant qu'il bat, Elle est toujours un peu là.



Une des grandes forces de Sekachuu réside dans le personnage d’Aki. Avec pareil sujet, on pouvait s’attendre à une fifille immaculée à l’innocence hamsteroïde, mourrant sans mot dire, dans un robotique courage, sans besoin de personne, etc. Il n’en est rien : certes, Aki est jolie et généreuse et innocente, mais à moins de cynisme zélé, on se rappellera que ce genre d’individu existe (encore) ici-bas, et lui accorder le bénéfice du doute ; malgré tout, son "innocence" s’arrête là, et ne flirte pas avec une altruiste perfection qui aurait stérilé son personnage : car alors qu’elle meurt lentement, son attitude à l’égard de Saku est des plus ambiguës. Pas assez inconsciente pour ne pas remarquer qu’en agonisant elle le tue un peu plus à l’intérieur, elle essaye à plusieurs reprises de se défaire de lui ; mais d’une part elle ne résiste jamais longtemps, d’autre part on peut voir ces faux adieux comme ce que les japonais appellent les "love check", tests d’endurance de l’amour qu’éprouve Saku pour elle, car à ses yeux rien ne compte plus que ça, il ne compte plus rien d’autre que ça. Aki demeure jusqu’à sa mort un être de chair, assez pour ne pas céder à l’héroïsme, assez pour emporter avec elle son amoureux softcore, assez pour bouleverser naturellement, et "justifier" la plongée dans les ténèbres de Sakutarô.

"Chez les aborigènes, chaque chose a une raison d’exister, la mort, les désastres naturels, les choses que l’on considère négatives ; ma maladie doit aussi avoir une raison d’être" murmure Aki au microphone… à quelqu’un qui n’aura a priori plus de raison d’exister après sa mort. Mais lorsqu’on a plus de raison d’exister, comment se fait-on que l’on "est" toujours, et que l’on n’a pas disparu, naturellement ?

Si le désespoir le plus total, penchant vers le nihilisme, ressemble vu de l’intérieur à ce qui nous effraie dans la mort (le néant), alors peut-être que la vie après la mort existe, et que cette vie n’est pas bonne. Toute la question est de savoir si le décès est sans appel, ou si l’espoir n’est pas un mythe de nos pères. Qu’est-ce que Sakutarô ? Un jeune homme ayant tout misé, son amour, entier, son énergie, autrement dire sa vie, sur une personne, et qui a tout perdu avec elle ; ou du moins le pense t-il. Ou du moins veut-il le penser, parce qu’ainsi s’est-il écrit, en tant qu’homme. A-t-il raison ? Jusqu’où doit aller l’amour, même le plus pur ? Jusqu’à la destruction ? Si Dieu pour les croyants est amour, alors l’Amour est Dieu, et mourir pour lui est alors un argument tout à fait défendable. Mais meurt-il vraiment, à l’intérieur ? La fin de Sekachuu laisse penser le contraire, invariablement : avec Aki numéro 2, il retrouve quelque chose de ce qu’il avait perdu. Pas tout, donc, jamais, car comme le lui dit le très beau personnage interprété par Sakurai Sachiko (la lycéenne du drama culte Koukou Kyoushi), "un tel amour, tu n’en connaîtras jamais plus" ; mais une partie suffisante à vivre, ou survivre. Cependant, survivre est-il assez ? Il faut parier que oui... car l'"assez" en question est la matrice de cette raison, avec un grand R, qui nous sauve du désespoir inquisiteur.



Quand bien même...

Allez, Sakutarô. De toute évidence, la mort telle qu'on la connait n’est qu’un "poids en moins à l’arrière de ta bicyclette", qui continuera de filer droit vers le port, même après ta mort ; comme si tous ces malheurs n’avaient été qu’un mauvais rêve, et la vie un tout, ininterrompu, suave et éternel. Après tout, comme aurait pu te le demander ton premier amour dans un enregistrement ante-mortem, "qu’est-ce que la mort, Saku-chan" ?


Alexandre Martinazzo

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