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SEKAI NO CHUUSHIN DE, AI WO SAKEBU (CRYING OUT LOVE, IN THE CENTER OF THE EARTH) - PARTIE 1/2

Disponible en DVD zone 2 (import Japon), sans sous-titres


Les romantiques en avaient rêvé, TBS l’a fait. A ceux qui étaient tombés en arrêt devant le film éponyme de Yukisada Isao, première adaptation sur pellicule du roman de Katayama Kyôichi, sa mélancolie toute pleine, son ascétisme déchirant, Sekai no chuushin de, ai wo sakebu (littéralement : hurler son amour au centre de la terre), version télé longue de onze épisodes de 45 minutes, l’envoie au tapis, sur quasiment tous les plans. Remettant les compteurs à zéro dans le champ de l’amour pur, absolu et dévorant – thème pourtant bazardé non-stop par la fiction japonaise ; déchirant le cadre et le cœur du spectateur dans toute sa longueur, donnant ses lettres de noblesses au feuilleton nippon des années 2000, le drama de Tsutsumi Yukihiko flirte avec les chefs d’œuvre de la fiction TV, du petit haut de sa lucarne hertzienne, et laisse l’âme romantique K-O. pour un bon bout de temps.


1ère PARTIE

Etale ton désespoir

Toute de qualité que fût la version cinéma de Sekachuu (contraction du titre, comme les japonais aiment le faire), elle ne pouvait résister à ce qui allait la précipiter dans les tréfonds de l’anonymat. Replaçons le contexte : nous sommes en 2004, au Japon. Le Japon, ce n’est pas la France. On sait depuis longtemps que les artisans du cinéma et les artisans de la télévision s’y croisent, entrecroisent, bossent ensemble, et sont même assez souvent les mêmes personnes ; ce qui fait la qualité de sa production. Comparer le film de Yukisada au drama de Tsutsumi ne revient donc pas à comparer le Cercle Rouge et Julie Lescaut. Le seul défaut, apparemment inéluctable, du feuilleton télé, c’est son image : ici, nul cinémascope ni montage/photographie à cachet "artistique". Pas que ce soit laid, au contraire, la photographie de Sekachuu est de grande qualité. Simplement, ça ne boxe simplement pas dans la même catégorie. Ce gros détail passé, plus rien ne distingue la télévision du cinéma, mise à part la durée, qui dans le cas présent joue largement en la faveur de ce dernier.

Oui. Pas que court, ce soit mauvais, hein. On peut arriver à faire passer toute la misère du monde en une photographie, et Yukisada avait largement le temps de ressusciter l’infinie et inénarrable tristesse du roman en deux heures de film. Il y était parvenu... à moitié : sans trop de casse, mais sans éclat non plus. Si les 8h30 du drama balayent d’un revers la "raison du plus court", les raisons de sa supériorité sont à chercher dans l’inégale compétence de leurs réalisateurs plutôt que dans leur différence de durée. Passé ce constat, il n'y a plus qu'à en dire davantage de bien.

Le bien, c’est facile, on est tous plutôt bons à ça. Parce que chacun de nous aime faire appel, consciemment ou pas, à la part de beauté originelle qu’il pense avoir en lui. Après, pas sûr qu’il écoute sa petite voix, hein, d’où une réaction en chaîne vieille comme le monde, brimades au lycée, cassage de gueule entre supporters de football dans les bars, guerre au Moyen-orient, tout est lié. Pleurer ! C’est certes très répandu comme pratique, mais pas forcément partagé. Allez comprendre ce qu’il y a d’émouvant dans Titanic. Les sceptiques et plus durs à cuire d’entre vous vont demander de quoi ce foutu feuilleton peut bien parler, pour voir ce qu'il a de si émotionnant. On leur répondra alors ça : Sekachuu, c’est l’histoire d’un lycéen, Sakutarô, et d’une lycéenne, Aki, tous deux jeunes beaux et innocents, qui vont découvrir l’amour (pur, soit "jun ai" en japonais) ensemble, jusqu’à ce qu’elle tombe malade et lui assiste à la lente agonie de celle qu’il aime, puis à sa mort, en vrai, histoire de ne pas s’en remettre, jamais, surtout pas, hop. C’est tout vu, répondront-ils, certains de ne pas tomber dans le panneau du cliché à la Love Story et de l'imagerie pastorale (oui, parce qu'en plus, ça se passe dans un paisible petit village évoquant la paix, et la félicité, etc.), ou de la pureté juvénile (soit l’unique vrai objet de regret des hommes ?). Facile de faire pleurer en tuant sur plusieurs épisodes une jolie et jeune hamster en laquelle nombre d'entre nous aimeraient distinguer les contours du souvenir de leur premier amour, fût-il désastreux. Cela "nous" met pas mal à contribution. L'esprit est toujours enclin à amplifier ce qu'il devine...


Love story redux

Donc facile, facile… certes, un point, on est en démocratie. Mais objection, votre honneur : dans ce cas là, tout est plus ou moins facile. Ce n’est pas l'idée qui est facile ou non ; c’est son développement. Et deuxième contre-mesure, mon colonel : les critiques qui peuvent fonctionner sur le film de Yukisada, qui en dit au final très peu (pas le temps ?), n’ont pas le moindre effet sur le drama de Tsutsumi, dont les louanges vont être chantés dans les lignes à venir. Pourquoi ? Parce qu’en huit heures, il parle, l’écran ; il ne se repose pas sur l’imagination zélée et masochiste du spectateur, en jetant deux ou trois petits coups de pinceau pleurnichard pour la forme ; il parle ; beaucoup ; et ce qu’il dit est bon ; très.

Et ceux qui le disent sont bons ! Ceux-là mêmes qui parlent et font craquer le public victime consentante du mélo olympique. Parmi les choses qui frappent en premier, l’écriture et l’interprétation. Les producteurs du drama ont certainement compris qu’un mélodrame se dispense sans grand mal d’une mise en forme spectaculaire tant qu’il a les dialogues et les acteurs de son côté… ; la 42e cérémonie des drama academy awards en 2005 ne s’y est pas trompé : meilleur feuilleton de l’année, meilleur acteur (Yamada Takayuki, le plus prometteur de sa génération), meilleure actrice (Hayase Haruka, éblouissante), meilleur "nouveau" (Tanaka Kôtaro, dans le très beau rôle du meilleur ami Ooki), meilleure réalisation (à mille lieux du niveau général), meilleur montage, meilleur scénario, meilleure chanson de générique – chantée par la délicieuse Shibasaki Kou, qui jouait dans le film de Yukisada… ; le terme classique pouvait dors et déjà être employé. La frénésie ambiante autour du bouquin dont le nom est connu dans toutes les chaumières de l’archipel aurait pu aveugler le jury, mais encore une fois, Sekachuu fait partie de ces quelques œuvres qui justifient amplement leurs prix.



Il y a d’abord cette parentée flagrante, sur tous les plans, au "nouveau mélo" généré par le réalisateur de télévision Iwai Shunji au début des années 90, lorsqu’il se mit à réaliser au format cinéma des films réunissant vieux classiques du genre, feuilleton larmoyant de maman, et cinématographie sophistiquée d’alors – l’exemple le plus probant demeurant Love Letter (1995). Tsutsumi Yukihiko, en bon élève du désormais cinéaste accompli, lui a emprunté son sens du montage (pratiquement l’élément le plus important du cinéma de Iwai), son alternance de manières de filmer (passant d’un plan fixe/découpage aéré à une caméra à l’épaule sur un montage serré), son goût pour les lumières diffuses rappelant les anciennes photographies sépia, anesthésiant la douleur éparse des héros 100% tragiques. Les points communs entre Sekachuu et Love Letter s’arrêtent cependant là, ce dernier étant bien moins tragique que le drama, qui emploie ses lettres d’amour (ou plutôt ses cassettes audio) d’une manière crûment démoralisante – autant dans Love Letter les échanges mènent à quelque chose, autant ici ils ne servent qu’à amplifier la détresse du personnage de Sakutarô, "celui qui reste".

"Saku-chan… tu peux encore entendre ma voix ?"

Celui qui reste. Il n’y a là aucun spoiler. Elle meurt, on vous l’a déjà dit. C’est là tout le "truc" qui fait la force de Sekachuu : il ne raconte pas un couple brisé par la mort d’une moitié, comme le faisait le cultissime Love Story d’Arthur Penn ; il raconte l’impossible deuil de celui qui reste. Pour se contenter d’une idylle linéaire, il aurait fallu étirer dans le temps l’histoire d’amour entre Sakutarô et Aki ; car celle-ci ne dure que six mois. Là, cris de fureur : ils se connaissent depuis seulement six mois et font tout ce cinéma ? Eh bien, oui, tant est que l’on soit familier à la notion de premier amour, celui qui par son inédite puissance fait oublier l'espace d'un instant ses géniteurs à l'absolute beginners... ; mais nous nous étendrons sur ce fameux "âge minimum d’une relation pour avoir les boules en cas de décès" dans la seconde partie de l’article.


1+1

Au jeu de l’humanisme raisonnable, les joueurs sont brillants. Tsutsumi, plume à la main ou derrière son objectif, épouse les âmes de chacun de ses protagonistes. Ce qui fait que Sekachuu fonctionne dès les premières minutes, c’est cet intérêt que l’on a à découvrir littéralement chaque personnage, même avant la tempête, même lorsque tout ce qui s’y passe n’a rien d’exceptionnel. Ici ni lui, ni elle ne sont des clichés immatériels dont l’existence n’est à nos yeux effective qu’à travers quelques artifices larmoyants ; ils vivent, certainement produits absolus de la mémoire de leur auteur.

Mais que l’on ne s’attende pas à une œuvre minimaliste et paresseuse, le Festival de Cannes ce n’est pas cette saison. Le génie de Sekachuu tient dans la macro-mythologie qu’il met en place tout en son long, force noms à la signification profonde, symboles éparpillés ça et là, plus souvent "là" que "ça" d’ailleurs, pour le spectateur étranger qui peinera à comprendre le sens de ces jolies choses, tantôt de tradition shinto, tantôt à traduire du japonais au français. Sekachuu à travers sa discrète complexité explore la fatalité profondément ancrée dans la culture nipponne ; et dans l'Homme.

La double-interprétation de Sakutarô (celui du présent se souvenant de celui du passé) est à ce titre édifiante : jeune par le futur grand Yamada Takayuki, et adulte par Ogata Naoto (le fils de l’immense acteur Ogata Ken). Le choix de ce dernier, s’il indispose au départ (Ogata Naoto a très peu de présence à l’écran, contrairement à Yamada), se révèle très intelligent : ce n’est pas un Sakutarô charismatique qui existe dans le présent de la scène ; c’est un être humain dévoré par l’absence, le regret, le souvenir, vivant dans la mort de l'"autre". Et cette douleur longue de 17 ans se ressent sur son physique : effacé, amoindri, absent, intérieur. Surlignant en jaune fluo le beau visage mangaesque de Yamada Takayuki, alors jeune, plein d’espoir, de vigueur ; l’acteur arrive d’ailleurs sans mal à interpréter un lycéen de quatre ans son cadet. La romance tragique du grand-père de Sakutarô (magistral Nakadai Tatsuya... le vrai dernier samurai !), autre élément "ouvertement calculé", est ici paradoxalement moins développée que dans le film de Yukisada et le roman (où la romance avait un effet cathartique) ; mais elle garde la même empreinte prophétique, semblant annoncer celle que vivra le petit-fils : comme si le drame était de famille.



Et le drame se suffit du plus simple appareil ; toute cette masse thétique dont l’auteur de ces lignes n’a peut-être même pas saisi la dixième, n’est qu’un bonus, un surplus de pâte d’amande. La fondation, ce qui nous touche au cœur, est limpide, comme un 1+1. Que désirons nous de plus ? Le talent, ce n’est pas faire pleurer avec la mort d’un foutu bébé phoque, c’est saisir aux tripes en filmant l’indicible beauté du rien qui nous imprègne. Si l’on n’arrive pas à rendre intéressante une scène de petit déjeuner, le reste n’aura que peu de valeur. Sekachuu rend son rien émouvant, comme chacune de ses représentations du personnage d’Aki. Elle vit, jusqu’au dernier épisode, sans que l’on perde de vue sa mort prochaine ; à partir de là, quel effet peuvent produire sur nous ses rires, ses sourires, le fait même qu’elle soit vivante, sinon quelque chose de biaisé - un plaisir que stérilise l'imminence du drame ? Ce n’est pas dans son monde, que l’on vit ; c’est dans celui de Sakutarô. Et dedans, ces belles images n’existent pas chronologiquement ; elles se superposent, se mélangent, de telle sorte à ce que les particules d’un bonheur passé se confondent avec la douleur d’autre chose, quelque chose qui finit par l’obséder davantage que ce qu’était Aki.

"Pour cette voix, j’aurais fait n’importe quoi",

dit-il.


Où va-t-on, ma mie ?

On aime. Sekai no chuushin de, ai wo sakebu n’est pas le drama parfait, comme certains cultes de Matsuda Yusaku. Il flirte parfois avec l’excès de bons sentiments (trop de… tue le…, air connu), oublie de développer certains personnages (notamment le père de Sakutarô), mais ce sont là des dommages collatéraux dans sa grande opération de réhabilitation du mélodrame ultime. Tsutsumi livre quelques unes des scènes les plus émouvantes du genre, et toujours dans une mise en scène d'excellente facture - comme ce long passage de l'épisode 9, où sur le morceau de l'excellente et lyrique BO intitulé Sora no hate he (deuxième meilleur morceau de l'album après katachiaru mono) diverses séquences s'alternent, signifiant la rengaine des rapports exclusivement épistolaires qu'entretiennent lui de chez lui, et elle de son hôpital, et le déséquilibre dangereux qui atteint le plus fragile des deux. Fort, très fort.



Sa seule véritable et profonde faute est d’avoir apporté une solution au problème, soit le héros finissant par consommer la perte, faire son deuil, tourner la page, etc. Happy end ? Pas tout à fait, puisqu’on ne le sent pas pour autant vraiment rétabli. Ce n’est de toute façon pas cela qui gêne ; c’est la simple démarche d’apporter une conclusion effective à une histoire pourtant éternelle. Sekachuu met brillamment en scène de grandes interrogations (par exemple : comment concilier son instinct d’existence et la disparition de l’Autre ?) ; occasionne en chacun de nous une petite introspection express ; frappe fort ; il aurait du dans ces conditions s’évanouir dans l’irrésolution, nous laissant le soin de choisir ce qui vaut le coup : rester fidèle à ses principes quitte à en crever, ou les surmonter. Or il n’en est rien, et le scénario s’essaye piteusement au dénouement optimiste, lui qui est bien plus doué pour donner des envies de suicide... ; on mettra cela sur le compte d'une très certaine absence de final cut du réalisateur, forcé de respecter la frilosité castratrice des producteurs.

Sekai no chuushin de, ai wo sakebu, un drama à regarder en entier, sauf les dix dernières minutes ? Pas la peine ; ces dix dernières minutes étant au pire inoffensives. A la clef, on a tout de même le fond du problème en réplique : lorsque le père de Aki (interprété par la classe incarnée Miura Tomokazu, l’ancien mec de Yamaguchi Momoe, soit un des hommes les plus haïs du Japon dans les années 70…) dit à Sakutarô que "ce n’est pas une histoire d’oublier ou de ne pas oublier ; l’homme oublie, c’est tout. Il oublie… pour continuer d’exister." La chose nous est présentée comme s’il venait d’être énoncé une des grandes vérités du feuilleton ; or il n’en est rien : le personnage de Sakutarô n’oubliera jamais. C’est le grand challenge de notre modeste espèce : vivre pour ne pas oublier.


Alexandre Martinazzo


Accéder à la deuxième et dernière partie de l'article.

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