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R-POINT

Disponible en DVD zone 2 aux éditions M6 Vidéo

Il y a des bons films d’angoisse, et des mauvais films d’angoisse. Il y a des bons films de guerre, et des mauvais films de guerre. Des films de guerre qui font peur, ou inversement films d’angoisse dans lesquels les gens font la guerre, sont rares, et prêtent donc à la clémence du jury ; puisqu’en mélangeant chair à canon intérimaire et ectoplasmes vengeurs, l’auteur s’est affranchi de tout genre bien paramétré, pour livrer une œuvre métaphysique qui n’empêche pas les tripes de se déverser en plein Vietland. La perplexité du coup nous étreint, face à ce film traitant de la guerre du Vietnam dont la thématique obscure aux premiers abords est principalement véhiculée par son potentiel horrifique, aussi réel que symbolique. Si vous êtes un peu perdu, c’est pas grave.

The Thing part au Vietnam

R-Point, comme il a été dit plus haut, laisse songeur. A l’instar du demi-échec Antarctic Journal, il place ses pions dans un environnement réaliste, sur un script tournant autour d’un enjeu concret, et introduit progressivement du liquide fantastique dans le tanker, avant d’allumer la mèche, et de tout faire sauter, en bien pour certains, en mal pour d’autres. C’est qu’il est très obscur, certains diront abscons : l’aspect évasif de son propos, le flou dans lequel son intrigue baigne du début à la fin, prête à pas mal d’interprétations, et donc aux détractions les plus virulentes : comme souvent, certains pragmatiques séculiers pourront toujours dire qu’il ne s’agit que d’un vulgaire film de guerre avec des fantômes dedans, sorte de croisement malheureux entre Predator et Ring. C’est rarement mignon, un petit bâtard ! Les cloches du nanard testostéroné sonneraient avec empressement dans le sanctuaire de la cinéphilie imbue d’elle-même – oubliant que même Predator, parabole sur l’instinct de survie hors du groupe, n’est pas un film si bête et méchant qu’on le dit.

En fait, R-Point tend un peu la perche : d’abord dans son exécution, assez hasardeuse, sur laquelle nous reviendront plus tard ; ensuite dans ses emprunts au The Thing de John Carpenter. Oui, paradoxalement, bien que Antarctic Journal partage avec The Thing son immense décor enneigé, le rapprochement avec le film de Carpenter est plus flagrant dans le cas de R-Point. Certainement parce que ce dernier est tout de même moins vaporeux qu’Antarctic Journal. Infiltration du fantastique dans un décor balisé original (ici une zone stratégique du Vietnam, dans le Carpenter une station polaire), paranoïa, dislocation du groupe, bar-mitsva ; les ingrédients sont les mêmes, avec une dimension fantastique plus prononcée dans The Thing certes, mais à peu près dans les même proportions. Une piste, donc ? Pas vraiment. R-Point souffre certes de la comparaison, comme toujours, mais pour peu que l’on voit percer derrière la réalisation approximative toute l’intelligence de son scénario, il apparaît évident que son propos se démarque, et que son intérêt est ailleurs.

The War Within

Au commencement était le Verbe… et il avait une fâcheuse tendance au radotage. C’est un peu ça, R-Point : une mise en pratique de la fameuse histoire qui se répète, à partir d’un pitch pas folichon : l’armée sud-coréenne, en pleine guerre du Vietnam, lance une escouade à la rescousse de soldats mystérieusement disparus aux alentours d’un décor stratégique appelé R-Point (Roméo Point). Ca sonne un peu comme Portés Disparus, avec un coréen ténébreux à la place de Chuck Norris – on gagne au change, remarque. Et quand ça part en goules, on s’apprête à sortir les pop-corn, sauf que non : tout ceci est bien plus ambitieux qu’il n’y parait. Zoom in.

R-Point déploie ses troupes alors que la guerre est à son dernier acte, alors que l’armée yankee rentre la queue entre les jambes, alors qu’on a d’autres chats à fouetter. Fin de la guerre : seuls les prisonniers oubliés dans leur pourriture ont tout le temps de morfler, a priori, on peut sortir la tête du buisson sans se la faire sauter ; et pourtant, le lieutenant Choi (remarquablement interprété par la star montante Gam Wu-Seong, impressionnant dans le récent Spider Forest) va voir ses hommes tomber l’un après l’autre. La guerre est-elle seulement finie ? Oui, bien sûr. Pour le moment.

Pour le moment ! C’est là qu’on touche à la féroce intelligence du scénario. R-Point étire le temps. La guerre du Vietnam est sur le point de se terminer, et pourtant, l’armée U.S. fait coucou en hélico. Mais pour ne pas faire de jaloux, des soldats français de l’Indochine déchue ont eu aussi le droit de laisser des messages radio. Pierre, Paul, Jacques, tous y sont passés, et pourtant, tous y passent, faisant fi du temps présent, tout juste bon à paumer nos pauvres soldats sud-coréens, se demandant ce qu’ils foutent dans un conflit typiquement yankee. Pas le temps de s’occuper du temps : dans ce R-Point, la France colonialiste, l’Amérique rouleuse de mécaniques, et la Corée du sud en backup se mélangent, se font peur, puis écho, puis peur, sachant toutes que la prochaine subira le même sort qu’elle. C’est écrit au début du film sur une tombe : quiconque ayant les mains souillées de sang ne sortira pas vivant de cet endroit. Les mains souillées de sang… les exécutrices de la guerre.

C’est alors la valse des questions et des déductions. Tout le long de R-Point, la folie gagne les soldats frappés d’hallucinations, croyant voir à leurs côtés des membres défunts de l’escouade disparue, croyant voir la servante vietnamienne d’une expédition militaire française, habillée d’un blanc immaculé comme si l’Histoire datait d’hier, et tout ce petit monde se réfugie dans une maison qui avec ses murs rouge sang évoque pour les plus optimistes l’hôtel de The Shining. Et la mort les gagne, enfin. Et tout le long de l’odyssée, le lieutenant Choi répète à ses hommes qu’ils s’en sortiront. Comme on pense que la guerre est finie. Oui, la guerre est finie. Ici, précisément, pas ailleurs. Et ça dépend pour combien de temps, vous pariez combien, vous ?

Est-ce la Guerre qui tue ces hommes, ou ses victimes passées qui en ce lieu maudit leur font payer le prix de leur implication dans cette barbarie à grande échelle ? Histoire de leur passer le goût de la mitraille ? Le R-Point, trou noir voué à anéantir progressivement ce grand fléau de l’humanité ? Espace clos qui enflerait à mesure qu’il dévore les hérétiques zélés ? L’histoire ne raconte pas des hommes (c’est pourquoi on ne s’attache particulièrement à aucun d’entre eux, trop peu écrit), ni une guerre, mais un lieu ; et un lieu plus symbolique que réel. Le R-Point prend à cette réflexion une dimension de point non pas de rencontre, mais de chute, ligne de fuite, du jugement dernier, d’un peu tout ce qu’on veut. Mettez-y Hannibal Lecter, il se marrera trois secondes, montre en main. L’Enfer, alors ? Peut-être ça. Le héros taciturne est présenté au début du film comme l’unique survivant d’une bataille massacre. Cela ne veut-il pas dire qu’il aurait du y passer ? Que sa survie n’était qu’une erreur, un ajournement ? Qu’il n’y a pas de réel survivant, dans une guerre, de survivant entier ? L’unique survivant du R-Point est aveugle, et nous renvoie à celui du début, aveugle lui aussi. Ne plus voir est-il l’unique moyen d’échapper à la sentence prophétique du R-Point ?

C’est en tout cas ce qu’on peut déduire du final, juste correctement emballé alors qu’il aurait pu mettre le feu aux plaines : comme fumer, voir tue. Voir quoi ? La servante indochinoise, a priori. Est-ce cet étrange fantôme d’innocente sacrifiée qui tue un à un les soldats par esprit vengeur, ou bien plutôt sont-ce les soldats eux-mêmes dans un accès de terreur psychotique s’entretuent sauvagement, la raison paralysée par la Guerre, la peur de son prochain sanctifiée par le conflit ? De toute évidence, il s’agit de cette dernière version. Dans Full Metal Jacket, la vietnamienne snipe tout un peloton de braves marines, et une fois descendu, elle laisse le champ libre aux survivants, soudés. Soudés face à l’ennemi. Mais s’il n’y a plus d’ennemi ? Il n’y a plus de guerre et donc la paix, certes. Mais s’il faut que la guerre continue tout de même ? Car elle continue bien quelque part, sans interruption ?

Quoiqu’on puisse en dire, la guerre, c’est mal. Les purple star et autres médailles sans valeur ont beau essayer, elle ne parviennent pas à affirmer les identités, car ceux qui se démarquent sont des héros, et les héros meurent vite. Les sud-coréens n’ont pas eu le temps de se demander dans quel but ils combattent, mais quelque part au fond d’eux, ça les travaille, et ça leur fait peur. Vous avez dit peur ? Vite, Sakado !

On a un problème, chef

Et pourtant, on ne peut pas dire que le spectacle soit bien effrayant.

Il règne tout au long de R-Point une impression de décousu main, acteurs à côté de leurs pompes et changement de gestion des cadrages, qui donne parfois l’impression que le film n’a pas été réalisé par une même personne. Il s’en dégage un malheureux manque de patte, d’âme, salutaire dans ce genre de cas. On ne croyait pas si bien penser.

Une anecdote de production permet de mettre en lumière cette caractéristique technique : il était une fois Scénariste, bien inspiré ; vétéran du métier avec l’écriture d’un film de guerre (White Badge) en 92 et du très surévalué Tell me something en 2000, rompu aux rudes codes du screenplay, plein d’idées cette fois-ci : son meilleur script, il le tient, il l’a écrit, réécrit, et va le faire produire. Problème : produire, on veut bien, mais le réaliser, on est moins partant. Solution : Gong Soo-Chang (c’est son nom) s’y colle, puisqu’on ne peut compter que sur soi en ce bas monde. Problème : après plusieurs mois de tournage et des acteurs lessivés, un bref retour à la maison mère accable le producteur : le résultat préliminaire est abominable. Solution : scénariste remercié, et notre producteur globe-trotter part à son tour au Vietnam avec son équipe se faire son Apocalypse now rien qu’à lui. Il retourne carrément des scènes, retourne pressement à Séoul, fait monter le tout par un pro du métier et engage jusqu’à 4 compositeurs différents. Résultat : on sait que les additions de talents dans le cinéma hollywoodien ne donnent pas nécessairement de bonnes choses, au contraire ; faut croire qu’en Corée, la discipline est plus observée : c’est bancal, mais l’honneur est sauf.

On a donc notre éclaircissement ; mais ce n’est pas pour autant qu’on va distinguer le bleu du ciel derrière les nuages, tant qu’on trouvera l’exécution générale foutraque. Certains pensent que les conditions de création ne doivent pas entrer en compte dans l’appréciation de l’œuvre : on va penser comme eux rien que pour cette fois.

Problème : comment cela se fait-il que malgré tous les déboires qui ont traumatisé sa gestation, R-Point demeure un film correctement fichu, et surtout un film qui en dépit de ça n’a pas noyé son matériau thématique dans la mêlasse artificielle ? Solution : parce que par l’opération du saint-Esprit, ces défauts, apposés sur un tel scénario, se sont presque mués en qualités.

R-Point parle de débâcle, débâcle des hommes face à leur insignifiance, face à l’équilibre précaire du groupe dont leur survie dépend, face à pas mal de choses en fait. Au départ, on critique les personnages peu développés ; même les clichés que l’on trouvait jusque dans le Kubrick n’y sont pas présent, ou très discrètement. Le héros dévoile autant son intimité que Snake Plissken, son sergent Oh aux fausses allures de Tom Berenger sous son casque est juste bon à donner des coups de pied à ses hommes, et basta. Plus d’infos, veut-on. Des tranches de vie ! Mais réflexion faite, est-ce pour voir du Klapisch que l’on a payé ? Nein. Et si le scénariste a insufflé si peu de caractère dans ses personnages, n’est-ce pas pour mieux déshumaniser le peloton et distiller la paranoïa plus efficacement chez chaque soldat, mais également chez le spectateur, ne se souvenant pas si tel dixième soldat était dans le groupe ou pas, essayant de se raccrocher à un détail futile, perdant la tête avec l’équipage ?

On critique le déroulement chaotique de l’action, que la post-prod a tenté vainement de rattraper avec des repères temporels ("premier jour", etc.). Certes, le certain manque d’homogénéité n’est pas discutable, il ne s’agit pas de tout interpréter positivement à tout prix. Mais d’une certaine manière, ne peut-on pas dire que cet air décousu donne au film, aussi étonnant que cela puisse paraître, tout son charme ? Le bordel est dans les têtes, et à l’écran, on aurait même gagné à plus employer la caméra à l’épaule dans des plan séquences saccadés, mais le vol est déjà assez turbulent. Et miraculeusement, le message prend corps à mesure que les climax s’enchaînent, forts d’idées scénaristiques ingénieuses. La réalisation très série b évoque plus tout à coup Walter Hill qu’un tâcheron sans nom, rappelle que Carpenter est censé faire de la série b, et on est pris d’une certaine bouffée de tolérance à l’égard d’un produit honorablement conçu, à partir d’un script de qualité. Très perfectible, cela va sans dire. Mais sans grande prétention sinon sa parabole philosophique ultra-light mais très séduisante. En bonne série b aux accents de grande chose, R-Point loupe le coche dans sa mise en place de la folie XXL. Mais ce n’est pas d’accès de folie passagère qu’il traite ; c’est de folie distillée, prégnante. Comme si cette ancienne bâtisse, que l’on peut tant prendre pour une maison en ruine qu’un asile de fous, incarnait le champ de bataille de toutes les guerres du monde, après coup. Discret coup de bluff, mais valeureux.

Alexandre Martinazzo

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